Dans la collection « Champ social »

 
couverture
Jean-Michel Faure - Sébastien Fleuriel
Excellences sportives
Économie d’un capital spécifique

Parution : 04/03/2010

ISBN : 9782914968706

Format papier
256 pages (14 x 22) 22.00 €

Format numérique
11.00 €
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Qu’est-ce qui fait l’excellence sportive ? Que faut-il pour réaliser des performances dans des disciplines aussi diverses que l’athlétisme, le cyclisme, l’équitation, le football, la gymnastique, le rugby et la voile. Les enquêtes rassemblées dans ce livre mettent en évidence un « droit d’entrée » propre à chacune d’elles et étudient les modalités d’acquisition du « capital spécifique » requis, les formes d’incor­poration des compétences et des habiletés corporelles et sociales qui le définissent.
Elles analysent, par ailleurs, la dynamique des luttes incessantes dans l’espace des sports qui ont pour objet la définition du « capital sportif », tantôt amateur, tantôt professionnel, selon l’état de développement de chaque discipline.
Elles étudient enfin les possibilités et les modalités de conversion ou de reconversion du capital sportif à l’issue d’une carrière, mettant en évidence sa faible convertibilité. Il apparaît ainsi que, si les champions sont célébrés pour leurs exploits, les titres et les records accumulés contribuent surtout au prestige des institutions sportives.

Jean-Michel Faure est sociologue, professeur émérite à l’université de Nantes, membre du CENS et chercheur ­associé au Centre de sociologie européenne. Il a été directeur adjoint du Réseau national de recherches sur le sport du CNRS (1992–2004). Il a écrit, avec Charles Suaud, Le football professionnel à la française, Presses universitaires de France, 1999.

Sébastien Fleuriel est sociologue, professeur à l’université de Lille 1 et membre du Clersé (UMR CNRS 8019). Il a écrit, avec Manuel Schotté, Sportifs en danger. La condition des travailleurs sportifs, Éditions du Croquant, 2008.

Auteurs :
Claude Boli, Vérène Chevalier, Jean-Michel Faure, Sébastien Fleuriel, Nicolas Lefèvre, Fanny Le Mancq, Bruno Papin, Marc Pelletier, Manuel Schotté, Joris Vincent.

Introduction

Investissement sportif et enjeux sociaux
Formation, valeur et conversion du capital sportif

Par analogie avec l’affirmation d’un « art pour l’art » qui pose le principe de l’autonomie de la pratique artistique, l’axiome « du sport pour le sport » a pour fonction d’affirmer que l’appartenance à cet espace exclut la soumission des pratiques aux règles et aux normes du travail. Si l’acquisition d’un type de capital spécifique constitue effectivement un droit d’entrée tacite, celui-ci ne doit relever d’autre finalité que celle de la réussite sportive. De façon homologue au capital culturel, le capital sportif est lié au corps et suppose l’incorporation de compétences physiques spécifiques qui, insensiblement au fil du temps, devient une propriété faite corps, disponible pour de multiples usages sportifs. À lire les trajectoires des pratiquants qui passent d’un sport à l’autre, il faut considérer que son assimilation permet d’être sportif avant d’être lié à un sport particulier. Pour illustrer ces parcours, nous pouvons évoquer ces marathoniens régulièrement célébrés comme des sortes de béotiens du sport découvrant tardivement les beautés de -l’effort. Les différentes enquêtes réalisées montrent que les courses de longue distance recrutent leurs adeptes parmi des individus qui ont déjà une longue histoire sportive, une forte majorité d’entre eux faisant état de multiples pratiques 1. L’acquisition précoce de ce type de capital dote les individus des compétences corporelles spécifiques qui sont au fondement d’une adhésion aux valeurs de la compétition. Pour devenir source de plaisir, la compétition réclame toujours plus d’une compétence qui ne peut s’élever que par un investissement croissant. Comme le besoin cultivé, le besoin de compétition sportive « s’accroît à mesure qu’il s’assouvit ». Devenues dispositions dans le cours même de la pratique, les croyances dans le jeu peuvent alors se traduire par un engagement, « corps et âmes » pour le sport de haut niveau. Ainsi que l’écrit Emmanuel Bourdieu : « L’acquisition d’une croyance n’a, le plus souvent, rien d’un apprentissage théorique, ni même simplement explicite, mais passe par la pratique, et souvent par la fréquentation d’une institution déterminée. De ce point de vue, nos croyances ont une histoire qui n’est pas l’histoire de nos idées 2. »

Le capital sportif à l’état incorporé

L’incorporation permet de s’approprier le capital sportif tel qu’il existe à l’état objectivé, d’une part dans les objets usuels du sport, les outils singuliers à chaque pratique et les matériaux composites destinés à ses seuls usages. D’autre part dans les lieux d’entraînement et dans les équipements sportifs, enfin dans les configurations spatiales où se déroulent les compétitions. Le passage à l’état objectivé met en évidence les luttes politiques et économiques pour donner au sport de la visibilité en l’inscrivant dans des espaces possédant une dimension nationale. De manière paradoxale dans le cas des compétitions majeures comme les Jeux olympiques ou les championnats du monde, l’universalité de la compétition offre une occasion d’affirmer les valeurs nationales aux yeux du monde entier 3. La reconnaissance institutionnelle du capital sportif intervient sous la domination des instances sportives qui consacrent les performances, décernent les titres, les médailles et les récompenses que permettent d’obtenir les succès. Les institutions, le Comité international olympique, les fédérations internationales et leurs traductions nationales placées, en France, sous l’égide du ministère de la Jeunesse et des Sports, conservent un monopole de fait sur les compétitions majeures dont elles fixent les normes. Seules instances de consécration, elles possèdent le pouvoir de transformer les compétences physiques et corporelles en titres, médailles, records et de gratifier les performances réalisées. Un ensemble de fonctionnaires, dirigeants bénévoles, techniciens et entraîneurs diplômés œuvre à l’inculcation méthodique de pratiques corporelles codées et normées qui contribuent à la pérennité des instances sportives. Conservés en mémoire les événements majeurs et les exploits des champions nourrissent une histoire singulière et cumulative qui a pour fonction -d’attester l’autonomie complète d’une institution intégralement vouée au sport et à ses valeurs.
Ainsi il serait réducteur de présenter les institutions sportives comme des forteresses assiégées par des intérêts privés visant à dénaturer leurs finalités et leurs valeurs. Cette vision nationale du sport désigne un principe objectif d’organisation des fédérations et des clubs qui sont des entités de droit privé, chargées d’offrir des prestations en matière de pratiques sportives au nom d’une délégation de mission de service public. Pour des raisons historiques, le pôle public s’est imposé dans la structuration du champ bureaucratique du sport en France, entraînant une valorisation de toutes les propriétés qui lui sont socialement attachées. Subjectivement l’institution voit la pratique sportive incarner positivement tout un ensemble de valeurs régulièrement proclamées, à la condition de rester du côté de l’État et non du marché, du service public et non des intérêts particuliers, de la gratuité et non de la commercialisation, de la formation et non de finalités purement compétitives. Comme l’écrit Pierre Bourdieu, le sport constitue ainsi « un espace de production doté de son histoire propre à l’intérieur duquel s’engendrent les produits sportifs ». Les institutions engagées dans cette production produisent du même coup le besoin de ces produits et les catégories de perception adéquates pour se les approprier. Comme le montre Luc Boltanski pour le champ médical : « La production des services médicaux produit également le besoin de ces services parce qu’elle produit la maladie ou pour le moins le malade en diffusant les signes physiques et les sensations corporelles qui signalent leur présence 4. » Pour comprendre la logique de ces productions il faut nécessairement s’interroger sur les enjeux des luttes entre les agents pour promouvoir la diffusion et la consommation de biens dont ils sont les producteurs. De manière analogue, à la fin des années soixante, Pierre Bourdieu analyse l’émergence des agents d’une petite bourgeoisie nouvelle qui « contribuent à produire un marché inépuisable pour les produits qu’ils offrent en imposant de nouveaux usages du corps et une nouvelle hexis corporelle, celle que la nouvelle bourgeoisie du sauna, de la salle de gymnastique et du ski a découverte pour elle-même et en produisant du même coup autant de besoins, d’attentes et d’insatisfaction 5 ». En faisant l’impasse sur le caractère de classe de ces productions, la sociologie du sport s’est trouvée confinée à l’observation des pratiquants. Empruntée à La distinction, l’idée convenue que « le moteur de toutes les conduites humaines est la recherche de la distinction 6 », a été largement utilisée pour postuler l’existence d’homologies entre l’espace des sports et l’espace social. L’ajustement entre l’offre de pratiques sportives et la demande sociale n’est pourtant pas, comme l’indique Pierre Bourdieu, « le simple effet de l’imposition que la production exercerait sur la consommation ni l’effet d’une recherche consciente par laquelle elle irait au-devant des besoins des consommateurs mais le résultat de deux logiques relativement indépendantes, celle des champs de production et celle des champs de consommation 7 ». Le champ de la production détermine simplement un univers des possibles où les choix les plus divers peuvent trouver les conditions de leur actualisation. Les publications de penseurs organiques des institutions reposent sur la bijection entre, d’un côté un système de sports concurrents définis par « leurs structures motrices et leurs logiques internes 8 » et, de l’autre, un ensemble de groupes sociaux avec leurs propriétés distinctives. Conçue pour échapper à une mise en correspondance figée entre chacun des sports et des groupes déterminés ou entre un sport et une position sociale, cette utilisation de la notion d’espace des sports réintroduit un autre essentialisme, rivé à l’espace tout entier et non plus à chacun de ses éléments. Les propriétés techniques des sports – qualifiées de propriétés intrinsèques – ne sont pas des caractéristiques qui ont en elles-mêmes une existence objective. Sauf à considérer qu’en vertu d’une sorte de loi d’attraction universelle les pratiquants avec leurs habitus choisiraient les sports les plus conformes à leurs propriétés sociales. Dans cette vision indigène, ce n’est pas -l’espace social qui configure l’espace des sports mais ce dernier avec sa « logique interne » qui module les choix sociaux. Si ces relations entre espaces s’effectuent à travers des choix sportifs, c’est dans la mesure où ce qu’il y a de plus technique est totalement informé par le social.
En montrant comment la voile ouvre un large spectre de modalités de pratiques qui manifeste l’inscription sociale de ce sport et de ses pratiquants, le texte de Marc Pelletier met en évidence les médiations par lesquelles le social détermine l’incorporation d’une compétence nautique, à commencer par ce que les navigants importent de leur milieu dans le microcosme naval, en apparence si coupé du monde social. Toute embarcation, de la plus frêle à la plus monumentale, donne l’occasion à celui ou celle qui la pilote de se vivre comme un « chef de bord », avec toute l’autorité que confère ce statut. Le prestige qui revient au « solitaire » qui doit assumer seul tous les risques, toutes les erreurs et toutes les décisions, n’a d’égal que les qualités d’autorité et de charisme exigées par le statut de skipper dans la navigation en équipage. Il y a lieu de faire l’hypothèse que toutes ces situations sont autant d’occasions d’importer dans les pratiques nautiques des dispositions dûment éprouvées dans la vie sociale ordinaire. Les équipages des voiliers effectuant les entraînements d’hiver observés par Marc Pelletier forment des micro-sociétés au sein desquelles on a toutes les chances de trouver les attitudes et les qualités requises pour que des ensembles productifs soient performants : attitudes d’abnégation exigées par la division du travail, acceptation de la hiérarchie et d’une inégale répartition du prestige attaché aux postes, etc. L’entrée dans le monde de la voile exige la traversée d’une autre frontière réalisée par un apprentissage long et rigoureux. Ce n’est sans doute pas un hasard si les expressions qui désignent ce processus d’apprentissage évoquent moins la face technique axée sur la maîtrise de l’outil que la transformation progressive des individus qui doivent « s’amariner ». On bascule alors dans le domaine de l’acquisition d’un capital spécifique, une culture pratique qui sollicite fortement le corps. L’entraînement du pilotage « à l’aveugle » pour apprendre à guider le bateau instinctivement, à partir des seules sensations corporelles, est plus qu’une métaphore : il s’agit d’une mise en situation réelle dans laquelle la maîtrise du bateau est parfaitement incorporée, faite de sensations, de perception des vibrations du bateau et de réactions au vent. Parce que la pratique de la voile fait une part déterminante à la culture technique incorporée, on comprend qu’une place aussi centrale soit accordée à la précocité et aux modalités de l’acquisition des premiers rudiments. Comme dans bien d’autres sports, mais d’une manière renforcée en raison du mode de sollicitation du corps, la précocité est un critère – social s’il en est – d’acquisition d’un capital particulièrement discriminant de compétence entre navigants.
Dans un autre domaine, celui du cyclisme, le texte de Nicolas Lefèvre illustre à la fois les conditions d’acquisition du capital sportif et les forces économiques et sociales qui conditionnent ses investissements et son rendement. Régulièrement représenté sous la figure de l’autodidacte dans la littérature consacrée, le coureur cycliste n’est censé apprendre son métier qu’en « avalant des kilomètres ». En réalité, l’initiation et la formation des nouveaux entrants dans l’espace du cyclisme professionnel sont assurées par des coureurs confirmés et fondées sur des relations d’échange. Les anciens prodiguent aux nouveaux entrants conseils, attentions et mises en garde pour aborder leur carrière professionnelle. Le capital sportif est constitué par toutes les techniques du corps exigées par le métier mais aussi par l’incorporation des rapports de force propres à cet espace. Les sollicitudes des anciens génèrent des obligations, elles appellent la reconnaissance et préparent les équipiers modèles qui assureront leurs performances particulières et la réussite de leurs équipes. Construits dans la logique du don, ces échanges transfigurés en relations consensuelles assurent alors des rapports durables de soumission et de domination si caractéristiques du microcosme cycliste.

Luttes de transformation et rapports de dépendance

À l’incorporation d’un capital sportif spécifique correspond un état de développement particulier du microcosme qui assujettit plus que jamais les pratiquants aux contraintes du milieu. Comprendre cet état implique alors une analyse des transformations qui affectent les organisations sportives. Bruno Papin, pour sa part, montre que pour la gymnastique, la pénétration du capital économique a également transformé les conditions de la compétition et les formes des épreuves. Mais pas plus qu’en cyclisme, ces changements ne permettent de faire évoluer positivement la condition des gymnastes de haut niveau. L’observation de leurs trajectoires sociales souligne la particularité d’un recrutement qui opère dans les milieux populaires et touche essentiellement les ouvriers et les employés. Au sein de la haute compétition, ils demeurent les plus nombreux à décrire leur choix dans le vocabulaire de la vocation en affirmant qu’ils étaient « faits pour s’entraîner tout le temps ». La rudesse de l’entraînement, les blessures récurrentes et la dénégation de la souffrance traduisent une éthique que les recrues partagent largement en raison de leurs valeurs de classe. Tout contribue à ce que le monde de la gymnastique soit vécu comme un espace clos qui exige un investissement permanent de toute la personne, sans retenue ni partage,  «  une vie de moine, un ascétisme hors du monde ». Bénéficiaires dans un premier temps d’un système de bourses, les gymnastes sont depuis 1990 les salariés de la Fédération française de gymnastique et disposent en principe d’un véritable contrat de travail. En principe seulement, car un athlète peut aisément être évincé des sélections nationales et perdre le bénéfice d’années de travail sans que le terme de licenciement puisse être simplement évoqué. La professionnalisation n’a pas réduit, loin s’en faut, l’emprise de la fédération et la dépendance des gymnastes, elle lui a fourni les justifications d’une politique sportive qui, comme l’énonce l’un de ses présidents, doit permettre aux athlètes de « vivre simplement », comme de bons ouvriers. La très forte médiatisation de la gymnastique a certes accru les ressources économiques de l’institution, elle n’a entraîné ni une revalorisation du capital sportif ni une quelconque autonomie pour les gymnastes.
Si les luttes que se livrent les différentes instances sportives pour le contrôle des élites et de leur pratique conduisent à de réelles transformations des équilibres au sein du champ, elles ne peuvent guère se comprendre comme des évolutions à proprement parler pour les sportifs appelés à les subir plus qu’autre chose. Le texte de Manuel Schotté souligne avec force qu’en athlétisme, ces mutations qui débouchent sur la genèse et la structuration d’un marché du travail athlétique, ne traduisent jamais que « l’acception d’une dépendance contre une autre 9 » selon les mots de Roger Chartier littéralement repris par -l’auteur : celle d’hier, relative à l’emprise des fédérations, contre celle d’aujourd’hui propre à la formule désormais toute libérale des grands meetings internationaux. Ce nouvel état du champ, pensé, là encore, sous le vocable sibyllin de « professionnalisation », modifie en profondeur les règles d’expression et de valorisation du capital sportif en introduisant la figure de l’athlète entrepreneur de sa propre carrière, invité à négocier de gré à gré ses compétences sportives auprès des organisateurs. À l’affranchissement vis-à-vis des tutelles fédérales correspond alors un nouveau régime de servitudes relatif à la promotion de soi et à la quête obligée de visibilité sur le marché du travail athlétique. Guère mieux que pour le cyclisme ou la gymnastique, les mutations engendrées par le processus de professionnalisation ne semblent pouvoir prémunir les athlètes des aléas de l’exploitation systématique des compétences corporelles. Cette dernière remarque n’est pas sans conséquences sur les caractéristiques sociales des pratiquants prêts à courir tous les risques au double sens de l’expression : s’agissant des courses de fond, le marché draine insensiblement les plus fragiles et les plus vulnérables, notamment ceux issus de l’immigration kenyane et marocaine. Les explications naturalistes, qui prêtent à ces coureurs des propriétés physiques exceptionnelles, ne résistent pas à une analyse des structures qui produisent un appel d’air sans précédent auprès de populations parfaitement disposées à jouer le jeu de la concurrence.
Si les processus de professionnalisation ne sont pas identiques d’un sport à l’autre, ils ne surgissent pas pour autant comme des « coups de tonnerre dans un ciel serein » comme dit Marx en évoquant le coup d’État du 18 Brumaire. S’agissant du football, les luttes et les rapports de force internes au champ professionnel ont préparé l’arrivée des chefs d’entreprises et des financiers à la tête des clubs. Ainsi la position du capital sportif et sa reconnaissance dépendent des singularités des espaces qu’il contribue à configurer. La thèse de Claude Boli consacrée à Manchester United s’inscrit dans le cadre des études comparatives réalisées à Nantes sur le sport de haut niveau dans l’espace européen. Ces dernières montrent que les positions de chaque discipline varient selon les configurations d’espaces nationaux qui déterminent des formes spécifiques de légitimation de l’excellence sportive 10. Ainsi le travail sur un club anglais permet de sortir du débat stéréotypé qui, en France, oppose la célébration inconditionnelle de la passion gratuite pour le sport à la dénonciation de « l’argent fou » qui en pervertit les valeurs. Au cours de l’histoire, les entraîneurs de Manchester United, tous anciens footballeurs d’origine ouvrière, ont su tirer parti de -l’ancrage populaire de leur club pour obtenir la reconnaissance d’un
capital technique qui contribue à leur autonomie. Les transformations de leur fonction doivent être rapportées à l’espace du club tout entier où les logiques économiques et sportives sont à la fois relativement indépendantes comme le montre le dédoublement des structures entre Manchester Public Limited Company et Manchester United et ne peuvent se comprendre que l’une par rapport à l’autre. Si la logique économique est dominante et fixe à Alex Ferguson 11 les limites financières de son recrutement, le staff technique conserve la maîtrise complète de l’organisation sportive et de la gestion de l’équipe. La politique générale du club et l’entretien d’un espace philanthropique expliquent en bonne part comment l’économique vient alimenter la valeur sportive du club. Ce n’est pas le moindre paradoxe de constater que le capital sportif dispose d’une très large autonomie dans une entreprise vouée à la recherche du profit.

Conversion et reconversion du capital sportif

L’examen des luttes et des rapports de force qui sont à l’œuvre pour la transformation et le contrôle des espaces sportifs sont un préalable à la compréhension sociologique des possibilités de rendement du capital spécifique produit par ceux-ci. Le détour systématique par la genèse des institutions sportives permet en effet d’expliquer ce que les modalités de formation puis de rentabilisation du capital sportif doivent à leur structuration particulière pour chaque discipline. Vérène Chevalier et Fanny Le Mancq rappellent que le contexte institutionnel des activités équestres, polarisé sur des registres d’acti-vité différents (valorisation et vente de chevaux, commercialisation des pratiques, production de performances), détermine la nécessaire combinaison des ressources, dont le capital sportif n’est ici qu’une composante, pour réussir à survivre dans cet univers. Les performances des cavaliers constituent un droit d’entrée implicite et doivent se convertir en capital de notoriété garantissant un savoir-faire commercial auprès des clients pour atteindre leur plein rendement. La réputation du cavalier se transmue alors en valeur économique et marchande à la condition d’être associée à d’autres espèces de ressources, parmi lesquelles investissement bénévole et carrière dirigeante déterminent le taux de change du capital sportif d’autant plus élevé que ces placements sont eux-mêmes initialement importants.
Lorsque ces conditions, si particulières à l’équitation et à son mode de structuration, ne sont pas réunies, la conversion de la valeur sportive en capital économique peut devenir très incertaine. Partant d’un cas dramatique, celui de Marc Cécillon, joueur de rugby international déchu, Sébastien Fleuriel et Joris Vincent font la démonstration que la reconversion des dispositions à la performance sportive en dispositions à la performance économique n’est pas automatique, bien au contraire. L’ancrage rural du joueur, son origine très modeste ainsi que sa formation initiale de pâtissier ont contribué à lui forger une image de leader de l’équipe de France de rugby bien peu charismatique. En l’absence de ressources complémentaires à faire valoir, la fin de sa carrière devient un moment critique pour faire fructifier sa notoriété sportive. Après plusieurs échecs dans le monde des affaires, sa vie professionnelle se cantonne au métier d’éducateur sportif qu’il s’imaginait pourtant pouvoir abandonner tôt ou tard, conduisant progressivement à une déchéance sociale terminée dans la pire violence. En rapportant la trajectoire sociale de Marc Cécillon à l’espace spécifique de production du capital sportif, les auteurs mettent ainsi en évidence son faible degré de convertibilité lorsqu’il reste seul. Ils questionnent du même coup les discours incantatoires régulièrement proférés par les dirigeants du microcosme rugbystique sur sa supposée capacité d’intégration de tous les agents sociaux quels qu’ils soient, cadres ou ouvriers, diplômés ou non, petits ou grands, etc. Ce qui peut être partiellement vrai sur le terrain de rugby ne l’est pas nécessairement dans la vie ordinaire et réussir
sportivement n’est pas systématiquement synonyme de réussite sociale. Le capital sportif n’a, de fait, jamais placé ses détenteurs en situation d’apesanteur sociale, pas plus qu’il ne neutralise les effets des origines sociales sur ses possibilités de rendement. Dans ce contexte, les conditions récentes de professionnalisation, loin de sacrifier à l’emprise unilatérale des puissances du marché, ont permis de dévoiler et mettre fin à un ordre dirigeant ancien, paternaliste et fondé sur d’efficaces rapports de sujétion à l’égard des joueurs.
Dans une démarche analogue, c’est aussi ce que montre Jean-Michel Faure à propos des skieurs français de haut niveau dont les destinées se sont trouvées étroitement scellées aux positions nettement tranchées et rédhibitoires des dirigeants de leur fédération de tutelle sur la question du professionnalisme. Les industries du ski, qui finançaient la haute performance pour valoriser leurs produits auprès de la masse des pratiquants, ont alimenté de sérieuses controverses sur l’intéressement des skieurs, jugé incompatible avec les valeurs amateurs portées par les dirigeants fédéraux. Contraints de soumettre tout rapport avec leurs équipementiers au monopole fédéral, les skieurs ont du même coup perdu toute possibilité de convertir en temps réel leurs performances sportives en valeur ajoutée. Au prix d’un détour éclairant sur la genèse de cette position fédérale intransigeante, le texte souligne qu’en l’absence de capital scolaire conséquent, du fait même de l’intensité de la pratique sportive, les alternatives de « retour au monde ordinaire » sont plus que difficiles. Bien que le capital sportif acquis sur l’espace de la haute compétition ne constitue pas en lui-même une valeur directement négociable, le capital de notoriété qu’il confère offre la possibilité d’un réinvestissement dans l’industrie des stations de montagne. En dernier recours, les écoles de ski, univers de compensation pour une pratique vécue sur le mode de la vocation, participent au désenchantement du monde qui accompagne les lendemains de carrière des élites sportives.

Jean-Michel Faure, Sébastien Fleuriel

1. Faure, Jean-Michel, Suaud, Charles, « Des marathoniens à la poursuite du temps », Revue internationale de psychosociologie IX, 2003, (20) : 101–119. Huit sur dix déclarent plusieurs autres pratiques dont trois sur dix plus de quatre, 35 % le ski, le golf et l’équitation, 26 % le tennis, 28 % le football et le rugby. Et 46,8 % ont pratiqué un autre sport en compétition avant de courir leur premier marathon.
2. Bourdieu, Emmanuel, Savoir faire. Contribution à une théorie dispositionnelle de l’action, Paris, Seuil, 1998, p. 215.
3. Schotté, Manuel, « Les migrations athlétiques comme révélateur de l’ancrage national du sport. Les coureurs africains dans l’athlétisme européen », Sociétés contemporaines, 2008, (69): 101–123.
4. Boltanski, Luc, « Les usages sociaux du corps », Annales, 1971, (1) : 205–233, p. 228.
5. Bourdieu, Pierre, « Classement, déclassement, reclassement », Actes de la recherche en sciences sociales, 1978, (24) : 16–17.
6. Bourdieu, Pierre, Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action, Paris, Seuil, 1994, p. 24.
7. Bourdieu, Pierre, La distinction, Paris, Minuit, 1979, p. 255.
8. Pociello, Christian, « “La force, l’énergie, la grâce et les réflexes” ; Le jeu complexe des dispositions culturelles et sportives », in Sports et société. Approche socioculturelle des pratiques, Paris, Vigot, 1981, p. 181–182.
9. Chartier, Roger, « Le monde économique à l’envers », in Travailler avec Bourdieu, Encrevé ,P. , Lagrave, R.-M , Paris, Flammarion, 2000, p. 254.
10. Faure, Jean-Michel, Suaud, Charles, « Un modèle national de la concurrence sportive », extrait du Colloque « Les cultures nationales de la concurrence internationale », Berlin, 1997, publié sous la référence Nationale model der Sportk, Paragrana, issue 4, p. 57–77, 2009.
11. Sir Matt Busby et Sir Alex Ferguson, les entraîneurs qui ont dirigé Manchester United, ont tous deux été anoblis. D’origine ouvrière l’un et l’autre, ils ont fait une carrière de joueurs professionnels qu’ils doivent à leur capital sportif. En France, si les entraîneurs des équipes professionnelles sont tous d’anciens joueurs, leur réussite est également imputable à leur capital culturel. Ainsi ils sont trois fois plus nombreux que les joueurs à avoir des diplômes d’un niveau supérieur au baccalauréat. Sur cette question, Pilet, Émilie, « Les trajectoires des entraîneurs dans le champ du football professionnel » mémoire pour le DEA de sciences sociales. Nantes, université de Nantes, 2003.

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