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La crise de la croyance économique
Parution : 18/10/2010
ISBN : 9782914968799
Format papier : 304 pages (14 x 20,5)
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La crise financière mondiale a révélé l’intensité d’une série de crises structurelles : celle d’un ordre mondial dominé par les États-Unis, désormais fortement contesté par l’affirmation des pays émergents, en premier lieu la Chine, celle d’une mondialisation financière sans contrôle largement déconnectée des besoins des populations, et finalement, la crise d’un « capitalisme historique » incapable de proposer une organisation économique stable et juste. Ressuscitant John Maynard Keynes et Karl Marx, la crise a ébranlé la doctrine néolibérale, ce « consensus de Washington » qui s’était épanoui après la fin de la guerre froide, au début des années 1990. Au moment où s’accroissait la conscience d’une crise écologique globale, elle est devenue l’objet de multiples interprétations, mettant à l’épreuve les cadres d’analyse et les doctrines des divers agents présents dans le champ du pouvoir : chefs d’entreprise, acteurs politiques, économistes, experts, journalistes, intellectuels, dirigeants syndicaux ont développé leur propre analyse de ses causes, ses enjeux et des « réponses » qui peuvent lui être apportées. Ces conflits d’interprétation, cristallisés dans des discours de natures extrêmement variées, font partie de la réalité économique et sont les témoins des nombreuses luttes qui la traversent.
Dossier de presse
Igor Martinache
Liens-Socio , 3/12/2010
Jean Gadrey
Alternatives économiques , 1/12/2010
http://www.liens-socio.org/article.php3?id_article=6793
La « crise » est au cœur des discours et représentations collectifs actuels, invoquées par divers types d’agents sociaux sur des sujets dont la variété ne cesse de surprendre. Il faut dire que sa nature comme ses implications sont incontestablement complexes, rappelant au passage que toute entreprise de définition du « réel » [1] est éminemment politique, sinon la première de toutes [2]. En l’occurrence, à l’instar des « émeutes » de novembre 2005, force est de constater qu’à côté de la crise réelle, économique, sociale et écologique [3] s’est développée une véritable « crise de papier » [4], qui ne se réduit pas seulement à une niche éditoriale dont ont su profiter ceux-là même qui avaient échoué à diagnostiquer le phénomène, mais constitue un espace de prises de positions qui n’est pas sans effets sur la réalité dont celles-ci prétendent rendre compte. Poursuivant les travaux amorcés dès sa thèse [5] sur une sociologie cognitive des économistes et du champ que ces derniers constituent [6], Frédéric Lebaron propose ainsi une lecture des « croyances » de ces derniers, qui, à l’instar des politiques économiques libérales qu’elles soutiennent - au sens fort-, ne semblent in fine pas avoir été ébranlé par les événements qui leur ont pourtant infligé un démenti cinglant, mais semblent y avoir trouvé au contraire des ressources pour se renforcer. C’est ce tout de passe-passe qu’il analyse tout au long de cet ouvrage, s’appuyant sur des analyses de discours approfondis et plusieurs analyses en composantes principales [7], et proposant, selon une pratique qui commence heureusement à se diffuser, ses matériaux en libre-accès via Internet, ce qui permet aux lecteurs intéressés de reproduire ses analyses et surtout de les prolonger par d’autres traitements [8], où de nombreux observateurs saluent l’avènement d’une « mondialisation heureuse », à un pessimisme non moins foncier où la « crise des subprimes » est interprétée comme le point de départ d’une « crise globale » dont d’innombrables signes avant-coureurs deviennent tout à coup évidents. Ce mimétisme qui n’est pas sans faire écho à celui qui anime les « investisseurs » [9] sur les marchés financiers ne peut se comprendre qu’en identifiant la consécration dans le débat public d’un rôle particulier, celui des « conjoncturistes », qui institutionalise la croyance économique. Frédéric Lebaron revient ensuite sur l’analyse dominante de la crise, où le constat apparemment partagé d’un retour vers davantage de régulations ne doit pas occulter la subsistance d’une croyance dans les vertus supposées autorégulatrices du « marché », qui de fait limite fortement la portée de celui-là dans la pratique et laisse la part belle à la compétition généralisée et aux diverses formes de spéculation en dépit des discours de fermeté affichés.

Une analyse simplement rigoureuse des données disponibles permet pourtant de donner une interprétation alternative de la « crise » en cours, comme la propose l’auteur dans le troisième chapitre. Il rappelle ainsi que les simples agrégats convenus du PIB et du taux de chômage officiel montre que les pays dits « anglo-saxons », les plus libéralisés, sont aussi ceux qui ont été les plus profondément frappés par la récession et en deuxième lieu les pays de la zone euro - en dépit d’un discours largement entendu sur les « vertus » de la monnaie unique- qui semblent payer leur raccordement aux marchés financiers globalisés. Les pays « en développement » ou de l’ex-URSS connaissent eux des trajectoires diversifiées, qui rappellent l’importance de prendre en compte les facteurs institutionnels et ce que certains ont qualifié de « variétés du capitalisme » (la VOC comme on étiquette parfois ce courant [10]). Se livrant ensuite à deux analyses en composantes principales - à l’échelle mondiale puis européenne- à partir notamment des variables qui composent l’Indicateur de développement humain (IDH) du PNUD, les indicateurs de « compétitivité » de l’OCDE, ainsi qu’un indicateur de « liberté économique » forgé par la Heritage Foundation (un think tank néolibéral) - dont la corrélation inverse avec le taux de croissance du PIB et celui du chômage est particulièrement robuste !-, l’auteur remet notamment en cause l’hypothèse communément partagée selon laquelle les économies nationales les économies nationales les plus « flexibilisées » seraient les mieux protégées des variations conjoncturelles. La crise semble à bien des égards avoir agi comme « une manifestation accélérée de recomposition du capitalisme mondial » (p.111), non seulement entre les pays mais entre les secteurs d’activité qui se matérialise notamment dans la modification de la hiérarchie des firmes multinationales, mais aussi par une montée en puissance de l’acteur public (via notamment les « fonds souverains » d’investissement).

Il revient ensuite à une analyse plus essayiste dans le chapitre 4 pour examiner la thèse également fréquente de la fin de la domination de l’économie états-unienne au profit desdits BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) - moins la Russie en fait. Si la première est bien ébranlée, force est de constater qu’elle reste bel et bien dominant, en particulier sur le plan symbolique [11], tandis que la montée des trois économies « périphériques », dont il s’agit de ne pas minimiser les spécificités respectives, est plus ambivalentes qu’il n’y paraît. Surtout, il ne faut pas perdre de vue l’interdépendance qui existe entre les différents « acteurs » économiques, qui forment bel et bien une configuration, au sens où l’entend Norbert Elias, et ce non seulement au niveau des économies nationales qu’en leur sein. Une approche qui invite à remettre en avant la perspective du circuit keynésien [12].

Frédéric Lebaron propose ainsi dans ce cinquième chapitre une synthèse des différentes positions - discursives et dans le « champ du pouvoir national », deux dimensions soit dit en passant indissociables- des principaux acteurs économiques : conjoncturistes, monde patronal, banquiers centraux, dirigeants politiques et syndicaux, seule à même selon lui de rendre compte de la continuité in fine des représentations et pratiques Ces différentes catégories, comme l’explique l’auteur, se confrontent donc au sein du « champ du pouvoir » qui est simultanément un « espace de lutte et une instance de coordination et d’interdépendance » (p.180), à l’instar de la théorie des champs bourdieusienne [13] dont l’équilibre instable modèle de manière décisive l’ordre économique en fonction des logiques d’action et donc des croyances des uns et des autres. Or, en remettant en cause les pouvoirs économiques et financiers établis, objet d’une très forte défiance populaire si l’on se fie - avec toute la prudence nécessaire en la matière [14] - aux sondages d’opinion, estime Frédéric Lebaron, la crise a rendu instable le « compromis » en vigueur jusqu’à présent, revalorisant en particulier la place des acteurs publics. Reste à savoir quel nouvel équilibre va alors se mettre en place, tandis que les dirigeans ouest-européens actuels semblent au contraire profiter de la crise pour en justifier des politiques de rigueur particulièrement drastiques et poursuivre paradoxalement le « démantélement de l’Etat » [15]. Au pessimisme de la raison, Frédéric Lebaron préfère développer l’optimisme de la volonté et, dans la continuité de la rubrique sur les « alterindicateurs » qu’il anime dans la revue Savoir/Agir, il présente dans le dernier chapitre les différentes propositions avancées dans le domaine pour rompre avec le culte de la performance et de la croissance économique. Il accorde en particulier une large place à la présentation du rapport dirigé par Amartya Sen, Joseph Stiglitz et Jean-Paul Fitoussi et commandé par un certain Nicolas Sarkozy... [16]. Une conclusion logique après s’être appliqué à mettre en évidence le rôle fondamental des croyances dans le modelage de l’ordre économique, et qui s’inscrit comme le reconnaît l’auteur dans le sillage de la sociologie de la quantification, emmenée par les travaux d’Alain Desrosières [17]. Il conclut enfin par l’appel à un « post-capitalisme » reposant notamment sur un programme planifié d’investissements de grande ampleur, qui devrait représenter l’ « une des hypothèses rendues plus crédibles par les failles du système actuel » (p.224) [18]. Si ces propositions appellent indéniablement un rééquilibrage majeur des rapports de force, celui-ci passe sans conteste par une prise de conscience du fait que l’économie n’est bel et bien pas une science, mais une croyance éminemment politique. Une entreprise à laquelle cet ouvrage aura sans conteste contribué, après bien d’autres. Se pose alors la question de la « décolonisation de l’imaginaire » [19] d’un libéralisme qui conspue l’intervention étatique et plus encore la planification, sans parler du culte de la consommation. Ce qui risque d’être une tâche au moins sinon plus ardue...

[1] Qui est indissociablement une opération de catégorisation

[2] Voir par exemple sur cette question le dernier ouvrage de Luc Boltanski, De la critique, Paris, Gallimard, 2009

[3] Sur ces différentes dimensions, voir entre autres le dossier « La crise, fausse sortie », le hors-série « La crise » d’Alternatives Économiques ou le dossier de la toute nouvelle revue Les temps nouveaux

[4] Comme Gérard Mauger parlait d’ « émeute de papier » en 2005. Voir L’émeute de novembre 2005, Bellecombe-en-Bauges, Le Croquant, 2006

[5] « Les économistes français entre science et politique. Contribution à une sociologie de la culture économique », EHESS, 1996 sous la direction de Rémi Lenoir

[6] Voir aussi son ouvrage Le Savant, le Politique et la Mondialisation , Bellecombe-en-Bauges, Le Croquant, 2003. A noter que la portée politique des discours économiques semblent faire l’objet d’un regain d’attention souhaitable à l’heure actuelle, comme l’illustrent plusieurs articles récents, entre autres ex., Quentin Delpech, « Des usages improbables de l’économie », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°184, 2010, pp.22-37 ou François Horn, « La théorie économique dominante, victime collatérale de la crise ? » (éditorial), Revue française de socio-économie, n°6, 2010, pp.3-10 ; et surtout la création de l’Association française d’économie politique (AFEP) qui tient son premier congrès ces jours-ci (9-10 décembre) à Lille

[7] Méthode statistique que Pierre Bourdieu, assisté notamment par Brigitte Le Roux, avait usé avec profit pour mettre en évidence la structure de différents champs

[8] Lesdites annexes sont disponibles à l’adresse www.editionsducroquant.com/Croquant/CCE/CCE.Annexes.pdf.

L’auteur commence par revenir sur la « conversion collective » des discours qui s’est opérée entre 2007 et début 2009, passage d’un optimisme euphorique lui-même corrélé aux taux de croissance du PIB nationaux [[Ce qui illustre au passage une fois de plus la déficience de cet indicateur sacralisé. Voir entre autres Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse ?, Paris, Aubier, 1999 et Jean Gadrey, Adieu à la croissance, Paris, Paris, Les Petits Matins, 2010

[9] Terme on ne peut plus impropre si l’on considère la dimension de long terme comme primordiale dans cette fonction économique...

[10] Voir l’ouvrage « fondateur » de Peter Hall et David Soskice, Varieties.of Capitalism, Oxford, Oxford University Press, 2001 ; ainsi que Bruno Amable, Les cinq capitalismes, Paris, Seuil, 2005

[11] Dont il rappelle la structure qui sous-tend l’ordre économique, à la manière dont Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant l’avaient formulé dans « La nouvelle vulgate planétaire », Le Monde diplomatique, mai 2000

[12] Qui est pourtant vouée à disparaître des programmes de SES en 1ère ES dès la rentrée prochaine si le contesté projet du groupe d’« experts » présidé par Jacques Le Cacheux est mis en application... Sur ce débat, voir entre autres les billets consacrés au sujet sur Agora

[13] Pour une présentation concise de cette notion, voir Pierre Bourdieu, « Quelques propriétés des champs », Questions de sociologie, Paris, Minuit, 2002 [1984], pp.113-120

[14] Voir Patrick Lehingue, Subunda, Bellecombe-en-Bauges, Le Croquant, 2007

[15] Voir Laurent Bonnelli et Willy Pelletier (dir.), L’État démantelé, Paris, La Découverte/Le Monde Diplomatique, 2010

[16] Rapport disponible intégralement en ligne à ce lien

[17] Voir notamment L’argument statistique (2 vol.), Paris, Les Presses des Mines, 2008

[18] Ce qu’affirme également à sa manière et plus précisément encore Frédéric Lordon dans ses propositions, dont le SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin- taxe « plafond » sur les rémunérations actionnariales-, de la fermeture de la bourse et de nationalisation des banques. Voir ses derniers ouvrages et son blog, « La pompe à phynance ». Voir notamment son dernier billet en date, « Ne pas détruire les banques : les saisir ! » où il parle justement de « croyance financière » et pose la question sans doute centrale du « territoire pertinent » pour la mise en œuvre de politiques alternatives - autrement dit de politiques...

[19] Pour reprendre l’expression de Serge Latouche
Igor Martinache
Liens-Socio , 3/12/2010
Dans « La crise de la croyance économique » (éditions du croquant), le sociologue Frédéric Lebaron nous offre une interprétation très originale de la crise. Et d’une grande importance politique. Car si l’économie de la crise a déjà été disséquée, ses acteurs principaux identifiés, des mesures et des politiques alternatives proposées, on ne disposait pas encore d’une analyse combinant étroitement les « faits », les acteurs ET LES CROYANCES. Or ces dernières manifestent aujourd’hui à la fois une forte inertie (le credo néo-libéral reste dominant, en tout cas du côté des élites) et de considérables tensions. Et c’est au fond l’imbrication entre la crise « cognitive » ou symbolique » et la crise (financière, économique, sociale et écologique) qui est au cœur de la recherche de l’auteur.
« Recherche » ne doit pas effrayer : tout est fait pour que les citoyens puissent s’approprier l’essentiel de ce livre. Ils y retrouveront d’ailleurs des faits, raisonnements et enchaînements plus ou moins connus (par exemple l’interprétation dominante de la crise par des défauts de « régulation »), mais nettement enrichis par la prise en compte des « champs » des discours, des théories concurrentes et de leurs « structures symboliques ». Les dominants du « capitalisme étatico-financier » ont le plus grand mal à gérer une tension entre leur libéralisme économique fondamental et leur reconnaissance contrainte du rôle essentiel des États néo-libéraux dans la crise. Et d’ailleurs, dans le champ du pouvoir, ils se comportent différemment selon qu’ils sont dirigeants politiques, banquiers centraux ou grands patrons. Leur compromis devient plus instable.
Autre tension : la forte domination économique états-unienne est affectée dans la crise, pendant que demeure l’essentiel de la domination symbolique des théories et conceptions économiques made in USA. Plus généralement, le chapitre 5 traite des « acteurs et contradictions du capitalisme étatico-financier », permettant de rendre visible un modèle sociologique de la crise.
Originale aussi est l’analyse de la « crise du sens, crise du chiffre », où l’auteur, qui s’intéresse depuis longtemps à ces questions, montre que l’évaluation des performances (des pays, des entreprises, etc.), par exemple celle de la croissance, est ébranlée sous les coups de boutoir de la crise globale. Comment ne le serait-elle pas dès lors que la crise a éclaté alors que, en 2007, tous les indicateurs usuels étaient au beau fixe et que presque tous les commentateurs « autorisés » nous promettaient « la meilleure décennie de tous les temps » (citation en exergue du livre) ?
Frédéric Lebaron estime que « le désordre cognitif provoqué par la crise est loin d’être résorbé et qu’il semble même s’aggraver ». Il ne s’agit pas d’une « crise de confiance ponctuelle » mais d’une « profonde crise de croyance qui met en cause les fondements de l’ordre économique mondial ».
Jean Gadrey
Alternatives économiques , 1/12/2010
Réalisation : William Dodé