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Manifeste
La connaissance libère
Parution : 13/06/2013
ISBN : 9782365120258
Format papier : 64 pages (12x18)
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En coédition avec La Dispute

Les sciences sociales nous sont aujourd’hui plus que jamais nécessaires. Pour comprendre et faire face aux crises économiques, sociales et politiques ; contre l’esprit du temps fait de résignation et de soumission ; ce sont elles qui produisent les diagnostics les plus réalistes, les critiques les plus affûtées, les armes les plus efficaces. C’est pour cela que les idéologues dominants, décideurs et experts partisans du statut quo et de la politique du pire, veulent les faire taire. Les sciences sociales doivent contre-attaquer et s’organiser pour se rendre accessibles et utiles à tous. Il y a urgence à ce que les sciences sociales se manifestent.
Les sciences sociales que nous voulons défendre et promouvoir, dans le prolongement de Marx, Durkheim, Weber, Bourdieu, et bien d’autres, pourfendent les hypocrisies, les mensonges et les violences de sociétés profondément inégalitaires et injustes. Elles sont un formidable moyen pour nous connaître nous-mêmes, nous réapproprier nos expériences, nos histoires et nos luttes, décider et agir ensemble en connaissance de cause, et efficacement. Elles ont fait de leurs laboratoires des salles d’armes, de leurs concepts et de leurs enquêtes des instruments de vérités. Mais aujourd’hui plus que jamais, les sciences sociales doivent s’organiser pour continuer à produire ces outils critiques et les mettre à disposition de tous. Et il y a urgence. Urgence de s’opposer aux arguments d’autorité et au fatalisme. Urgence de résister aux tentatives de mise sous tutelle politique et académique. Urgence de lutter pour l’autonomie des sciences sociales critiques, et de coopérer à sa diffusion auprès de tous.

Sommaire

Introduction

Les sciences sociales arment la critique
Rien n’est dans la nature des choses : débusquer et critiquer les dominations
Genre et domination masculine
Les « jeunes » des classes populaires : vous avez dit « sauvageons » ?
Comprendre le jeu des mille familles
Déplacer le regard, bouger le curseur
Contre le rapt politique de la question de l’immigration
Tous politiquement égaux ?
Sciences sociales versus néolibéralisme

Les raisons de la colère
Haro sur la recherche et l’enseignement en sciences sociales !
Mise en faillite des universités et stérilisation des sciences sociales
Deux instruments de mise au pas : le financement par projet et l’évaluation permanente
L’insupportable dimension critique des sciences sociales
Censures et déformations
La « révolution conservatrice » dans l’édition
Contraintes et double jeu des médias

Contre-attaque
« Je » n’est pas neutre
Les preuves du terrain
Notre critique scientifique est politique
Un « Nous » de combat

Dossier de presse
Entretien réalisé par Anna Musso
L'Humanité , 5/7/2013
Gwenhaël Blorville
Liens socio (http://lectures.revues.org/11902) , 5/7/2013
Willy Pelletier : « C’est une mobilisation nouvelle qui veut armer les citoyens »
Plus de 550 chercheurs en sciences sociales viennent de créer un collectif pour armer les citoyen-ne-s. Baptisée Champ libre aux sciences sociales, l’association appelle à un soulèvement général. Son co-coordinateur, sociologue à l’université de Picardie, Willy Pelletier, explique les raisons et les objectifs de cette mobilisation d’envergure.

Vous venez de créer une nouvelle structure, Champ libre aux sciences sociales (1), un grand collectif d’intellectuels critiques. Quel est le sens de cette mobilisation en sciences sociales ?

Willy Pelletier. C’est une association indépendante, parallèle à la Fondation Copernic, Attac, les Économistes atterrés : il s’agit pour les ethnologues, les sociologues, les historiens de se déterrer de l’amoncellement de clichés qui rendent les sciences sociales ennuyeuses ou inaudibles. Les sciences sociales sont, comme dirait Nietzsche, un « gai savoir », leurs acquis permettent de rire des puissants et des mécanismes par lesquels ils dominent. Elles révèlent que ce que l’histoire a fait, l’histoire le défera. Les résultats de nos enquêtes ne sont pas des idées mortes coincées dans des livres mais des idées forces, des forces de subversion.

Qui sont les 550 chercheurs qui 
participent à ce collectif ?

Willy Pelletier. Ils sont, c’est inédit, extrêmement différents dans leurs générations, leurs recherches, leurs parcours. Certains ont travaillé avec Pierre Bourdieu, d’autres savaient à peine lire quand il publiait. C’est avant tout une mobilisation très égalitaire, sans maître à penser. Ce n’est pas un regroupement chagrin, dépité, défensif de chercheurs pour sauver leur peau. S’élabore une mobilisation très nouvelle qui veut armer les citoyens, car les sciences sociales servent les critiques sociales, les outillent.

Concrètement, que proposez-vous 
à ces citoyens ?

Willy Pelletier. Pour nous, avoir accès aux sciences sociales, ce n’est pas écouter passivement des chercheurs qui doctement livrent des paroles d’autorité. Notre objectif n’est ni d’évangéliser les masses ni de réaliser des numéros de cirque sur les plateaux télévisés ! Nous souhaitons engager des rencontres partout en France, dans les locaux syndicaux, les librairies, les universités, les salles des fêtes, les MJC, les « quartiers », avec tous ceux qui ne sont pas satisfaits du monde tel qu’il va. Car la plupart du temps, en sont satisfaits ceux qu’avantage la distribution des pouvoirs (économiques, symboliques, politiques). Or ceux-là n’ont pas la science de leur côté ! Les résultats des sciences sociales mettent en question leur domination, ainsi que les rationalisations et les justifications qu’ils en font. Nous voulons déclencher un dialogue avec les citoyennes et les citoyens les plus ordinaires, des syndicalistes, des politiques, des élu-e-s de tous niveaux, non pas pour reproduire un rapport enseignant-enseignés mais pour qu’ils s’approprient, selon leurs besoins et de façon critique, les outils des sciences sociales.

Justement, dans le Manifeste, la connaissance libère (2) que vous publiez, la Connaissance libère, vous commencez par ces mots : « Les sciences sociales sont des armes, des armes à double tranchant. » Comment ceux que vous appelez « les dominants » les utilisent-elles et comment pourraient-elles, à l’inverse, permettre aux citoyens d’être des outils pour défaire les inégalités et les préjugés ?

Willy Pelletier. Les dominants, ce sont, entre autres, les professionnels de la politique libérale, les banquiers, les experts, l’establishment, y compris de Bruxelles, qui font croire que le monde tel qu’il fonctionne est une nécessité, que le marché libéral est l’économie même, que les relations de domination, notamment entre hommes et femmes, procèdent de la nature. La connaissance est une arme, parce qu’avec des torrents de chiffres (pourtant contestables), ils s’emploient à diffuser l’idée que les chômeurs sont assistés, les pauvres ne veulent pas travailler, les salariés sont des coûts, les immigrés des problèmes… Nous, nous entendons exposer qu’il s’agit là de croyances collectives, qui tiennent à la formation des élites libérales d’État. Même si, obligés d’intérioriser ce prêt-à-penser libéral, beaucoup s’imaginent qu’il s’agit d’une vérité. L’objet de Champ libre aux sciences sociales est, sous ce rapport, de nous libérer de cette idéologie libérale en indiquant comment elle a été construite comme évidence partagée parmi les dominants, et quels intérêts elle sert. Nous voulons aussi préciser qui l’impose : cette noblesse libérale, intouchable, qui ne cesse de circuler entre cabinets ministériels et directions du CAC 40. Les sciences sociales révèlent combien ce groupe est refermé sur lui-même et se reproduit : ils ne connaissent aucun ouvrier, chômeur, profession intermédiaire, leurs enfants peuplent des écoles privées réputées et accèdent via l’entregent familial aux meilleurs postes… Ils décident de nos vies, sans avoir aucune conscience des souffrances et des malheurs qu’ils produisent. Leur monde n’est pas le nôtre. Par contre, leur mépris social est immense.

Certains en ont conscience, non ?

Willy Pelletier. Certains s’en moquent, mais la plupart s’endorment paisiblement, considérant avoir bien travaillé. Car les évidences qu’ils ont intégrées dans ces business schools que sont devenues l’ENA, Sciences-Po et même Polytechnique, cumulées maintenant avec HEC ou l’Essec, constitue, pour eux, une pensée ordinaire… Tout leur milieu communie d’ailleurs dans cette croyance, donc l’évidence libérale devient parmi eux si prégnante qu’ils affichent cet air ravi, qu’on a vu chez François Hollande dans Capital sur M6, alors qu’on avait tous envie de hurler : « Sarkozy sort de ce corps ! » Tout comme, nous, à l’université, avons envie de crier à Fioraso : « Pécresse sort de ce corps ! »

Les sciences sociales sont-elles 
par définition critiques et politiques ?

Willy Pelletier. Oui, c’est la première leçon de Durkheim : pour travailler sur un domaine, les sciences sociales sont confrontées à ce que Durkheim nomme « du sens commun », c’est-à-dire des significations partagées, fossilisées, durcies, coercitives, qui ne sont jamais questionnées. Le chercheur doit se distancier du sens commun pour commencer à réfléchir (notamment, grâce aux statistiques..) en même temps qu’il va prendre ce sens commun comme objet d’étude (sa formation, sa diffusion, ses effets). Par exemple, tant de représentations stipulent que les femmes seraient par nature sensibles, fragiles, douces, maternelles, donc vouées aux tâches domestiques… La sociologie du genre expose quels mécanismes corsettent femmes et hommes dans des rôles en concordance avec cette croyance et comment on les culpabilise si elles s’en écartent dans les familles, à l’école, tout au long de l’existence ! Bourdieu avait raison : les leçons de sociologie sont leçons de liberté.

D’ailleurs votre Manifeste commence par critiquer la domination masculine, ce qui est assez rare dans un livre qui n’est pas consacré au féminisme. En quoi est-ce si fondamental ?

Willy Pelletier. La domination masculine est très anciennement partagée. S’en libérer est la plus fondamentale des tâches. Les rôles masculins et féminins auxquels nous sommes assignés, par mille processus sociaux invisibles et répétés, nous empoisonnent la vie et nous emprisonnent sans cesse. Les femmes en savent beaucoup là-dessus. Nous voulons une mobilisation qui abolisse les frontières entre ceux qui savent et ceux qui sont réputés ne pas savoir, mais qui savent énormément, car existe une lucidité forte des dominé-e-s. Il y a chez les dominé-e-s mille manières de subvertir les dominations qu’ils/elles subissent (à l’usine comme dans les familles et dans les « quartiers »). Nous, sociologues, historiens, ethnologues, avons mille choses à apprendre d’eux. Nous souhaitons confronter les résultats de nos enquêtes à ce qu’ils savent.

Pourquoi engager, aujourd’hui, 
cette démarche ? Les sciences sociales 
sont-elles particulièrement mises 
à mal en France ?

Willy Pelletier. Les universitaires sont des salarié-e-s comme les autres, ils subissent une révolution managériale dans l’établissement qui les emploie, l’université. Ce que les gouvernements nomment « l’autonomie des universités » signifie en réalité la compression et la précarisation des personnels administratifs, techniques, enseignants… Les jeunes enseignant-e-s n’ont jamais été plus précaires. La révolution managériale dans l’université se traduit aussi par une caporalisation, avec la promotion de présidents d’université qui auparavant étaient des collègues et s’imaginent aujourd’hui être des managers, sur le mode du privé. En même temps, nous subissons une obsession de l’évaluation des performances, une « évaluationite » permanente qui met en concurrence les équipes de recherche au lieu de les rassembler et qui pousse chacun à se faire valoir au lieu de faire son métier ! Dans les autres fonctions publiques ou celles en voie de privatisation, des phénomènes analogues sont à l’œuvre. Les universitaires sont donc soumis comme les autres salariés aux mêmes processus libéraux, aux mêmes maux : tout nous engage à nous allier et à conjuguer nos forces pour contre-attaquer.

Vous évoquez aussi un autre problème, 
plus spécifique, qui est celui 
de l’édition des sciences sociales 
en France.

Willy Pelletier. En effet, ces quinze dernières années, de grands groupes d’éditeurs ont été rachetés par des entreprises privées, généralement des multinationales qui considèrent que le métier du livre doit être une branche rentable. Elles ont écarté les personnels anciens pour mettre en place des managers formés à la rentabilité immédiate. De ce fait, il paraît de moins en moins d’ouvrages en sciences sociales exigeants. L’auteur « bon client » est celui qui écrit à la va-vite un livre iconoclaste, par exemple sur Freud, si possible volumineux pour donner l’impression qu’il s’y connaît, alors qu’il n’en est rien, et qui fait ensuite le tour des télés en s’inventant des ennemis et en prenant des poses de victime tonitruante… Les chercheurs en sciences sociales répugnent à ce Grand Guignol. S’ajoute, en plus, la crise de la librairie, avec beaucoup de libraires indépendants soumis à la concurrence des supermarchés de la culture : on peut dire que la situation des sciences sociales est sinistrée.

Ce Manifeste est, écrivez-vous, le premier acte d’une lutte collective…

Willy Pelletier. Champ libre aux sciences sociales ne réussira que si elle est investie par des chercheurs et des milliers de non-chercheurs : éditeurs indépendants, professeurs, instituteurs, journalistes libres, étudiants, salariés, syndicalistes, militants associatifs, militantes féministes… Sinon, cette structure n’a pas de sens. Nous appelons à un soulèvement général autour des sciences sociales car elles servent les critiques sociales. Alors, patiemment, nous allons faire le tour de France des endroits où les élites mondaines s’aventurent peu, car ce n’est pas assez chic, pour engager un contact direct avec toutes celles et tous ceux qui ont envie de comprendre pourquoi le monde, et leurs places dans celui-ci, n’est pas fatal ; et qui veulent agir, qui ne se résignent pas. Nous commençons en octobre, à Pau. Pour la suite, les rendez-vous seront sur notre site.

Espérez-vous que cette mobilisation fasse pression sur le gouvernement ?

Willy Pelletier. La pression politique viendra par ricochet. Notre souci premier est que chacun-e soutire des sciences sociales des ressources pour saisir comment les mécanismes producteurs d’inégalités sont arbitraires. Nous avons, à terme, deux grands projets audacieux. D’abord, tenter de mettre en place une Internationale Champ libre. Et puis, créer des instituts d’études populaires (IEP) partout en France pour contrer les instituts d’études politiques qui forment l’élite libérale (des sciences pop contre Sciences-Po). Ces projets n’adviendront que si Champ libre rassemble. Alors, ce rassemblement débouchera sur des transformations structurelles dans l’accès aux connaissances et aidera à résister.

Finalement, votre structure est-elle le pendant actif au manifeste de Stéphane Hessel Indignez-vous ?

Willy Pelletier. Indignez-vous donne le mot d’ordre, le Manifeste commence les travaux pratiques !



Le Manifeste Publié le 13 juin dernier, le manifeste du collectif Champ libre aux sciences sociales se veut être le « pendant » du travail des Économistes atterrés, mais dans les domaines de l’histoire, de la sociologie et de l’ethnologie. Intitulé La connaissance libère, l’ouvrage est composé de trois parties : la première, « Les sciences sociales arment la critique », déconstruit toutes les formes de domination, la deuxième, « Les raisons de la colère », revient sur le contexte politique et social de cette mobilisation, la dernière, « Contre-attaque », développe les engagements de ce combat collectif. Partant du principe que les sciences sociales sont aujourd’hui plus que jamais nécessaires pour comprendre et faire face aux crises économiques, sociales et politiques, les chercheurs se mobilisent pour engager des rencontres et des dialogues partout en France. Parce que « ce sont les sciences sociales qui produisent les diagnostics les plus réalistes, les critiques les plus affûtées, les armes les plus efficaces », défendent-ils, contre l’idéologie libérale, décideurs et experts partisans du statu quo et de la politique du pire, qui veulent les faire taire.

(1)http://www.champlibre.org/

(2) Manifeste. La connaissance libère. 
De l’association Champ libre aux sciences sociales. 
Éditions du Croquant/La Dispute, 64 pages, 5 euros.
Entretien réalisé par Anna Musso
L'Humanité , 5/7/2013
Champ libre aux sciences sociales, Manifeste : la connaissance libère
« Ce manifeste est le premier acte d’une lutte collective » (p. 8). Cette phrase résume bien en elle-même l’esprit du manifeste de la toute jeune association Champ libre aux sciences sociales1. Alors que les sciences sociales critiques sont plus menacées que jamais, ce manifeste entend constituer indiscutablement une prise de position d’ordre politique et par là même un appel à la mobilisation. La quatrième de couverture de ce petit livre d’environ 60 pages comprend une première liste de signataires, au nombre de 66. Ces signataires se composent essentiellement de sociologues et de politistes et dans une moindre mesure d’historiens, d’ethnologues et d’un philosophe. Mentionnons enfin la présence de la déléguée générale de la Fondation Copernic, fondation qui apporte un regard critique sur l’ordre néolibéral.

Dans une courte introduction, les auteurs du manifeste rappellent à quel point la connaissance constitue une arme dont peuvent autant s’emparer les dominants que les dominés. La dimension critique des sciences sociales conduit alors inévitablement à remettre en cause les discours dominants qui « masquent et légitiment les intérêts particuliers des puissants ». Les sciences sociales offrent ainsi des outils d’émancipation. Mais jamais ces dernières, parce qu’elles dérangent, n’ont été aussi mises en danger. Les auteurs insistent sur l’urgence de la situation et sur l’idée que « la limite du tolérable est franchie ». Dans ce contexte, ceux-ci entendent œuvrer à « restaurer la place de la fonction critique des sciences sociales, et travailler à l’articulation entre tranchant critique des luttes sociales, et vif de la critique en sciences sociales » (p. 8).

Dans une première grande partie, intitulée « les sciences sociales arment la critique », le manifeste développe l’idée que les sciences sociales, parce qu’elles désacralisent et dénaturalisent les dominations, dérangent tous les dominants quels qu’ils soient. Les auteurs rappellent ensuite les acquis des sciences sociales sur certains sujets centraux. Concernant le genre et la domination masculine, les auteurs développent notamment l’idée que les sciences sociales, à travers par exemple le concept de genre, ont permis de sortir d’une vision essentialiste des identités sexuées, en montrant comment ces dernières sont le résultat de rapports et d’apprentissages sociaux. Au sujet des « jeunes » des classes populaires, le manifeste montre comment les sciences sociales permettent de sortir d’une vision paternaliste à l’égard des classes populaires pour au contraire souligner les capacités d’émancipation de celles-ci. Les sciences sociales ont également apporté d’importants résultats concernant la « famille ». De nombreux travaux permettent en effet de relativiser le modèle familial occidental et de sortir d’une vision « naturelle » de la famille pour au contraire mettre en avant la pluralité des modèles familiaux.

Le manifeste présente ensuite trois autres exemples sur lesquels les sciences sociales portent un regard particulier. Il en va ainsi de l’immigration. Les auteurs montrent comment la réinscription de l’immigration dans un temps historique — comme celui des évolutions du capitalisme mondial — permet de comprendre l’origine de nos catégories de jugement et d’arrêter de considérer l’immigré comme un « problème ». Les sciences sociales offrent également la possibilité de questionner des sujets « tabous » comme le fonctionnement de nos « démocraties pluralistes ». Les auteurs décortiquent les principaux mythes démocratiques, comme celui selon lequel les élus agiraient toujours au nom et dans l’intérêt des représentés ou encore celui selon lequel les « citoyens » entretiendraient tous des rapports égalitaires à la politique. Le manifeste évoque enfin le rapport des sciences sociales à la doxa économique et au néolibéralisme. Les auteurs expliquent comment, en étant devenue une « “pensée commune” sur le monde social » (p. 28), la vulgate économique participe activement au nom de la science à l’invisibilité des sciences sociales critiques.

Dans une seconde partie, nommée « les raisons de la colère », les auteurs du manifeste abordent les processus à l’œuvre dans les trois espaces sur lesquels prennent appui les sciences sociales : l’université, l’édition et les médias. Chacun de ces secteurs étant traversé par des « logiques de rentabilité, de rationalisation et de concentration ». Tout d’abord, concernant l’espace académique, les auteurs développent l’idée que les effets désastreux du processus de « modernisation » des universités résultent de la stratégie de Lisbonne adoptée en 2000 et des réformes qui en découlent comme la LRU en France. Afin de développer « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde »2, les auteurs montrent comment la mise en concurrence généralisée entre universités a entraîné, selon le credo libéral, la faillite des universités les plus « faibles » dans un objectif recherché. Les auteurs craignent que cela concentre les sciences sociales dans quelques universités puissantes, avec un fort risque de conformisme, tandis que les autres universités n’auront d’autre choix que de se mettre au pas du monde économique. Le manifeste indique ensuite comment cette mise au pas de la recherche passe par les deux instruments essentiels que sont le financement par projet et l’évaluation permanente. Le financement par projet entraîne ainsi nécessairement une précarisation d’une partie des chercheurs et un développement des recherches appliquées et utiles au secteur privé.

Le manifeste souligne enfin comment les sciences sociales sont de plus en plus marginalisées dans l’édition et les médias dominants. Dans l’édition, les auteurs développent l’idée que les logiques de rentabilité à l’œuvre conduiraient à invisibiliser la littérature des sciences sociales. Ils remettent également en question l’idée d’une absence de lectorat, arguant qu’ « un public, ça se construit ». La marginalisation des sciences sociales dans les médias serait quant à elle à mettre en parallèle avec les transformations du champ journalistique et son autonomisation, processus que les auteurs du manifeste présentent plus en détail. Concernant ces deux espaces, le manifeste appelle à des actions significatives et des alliances, avec des éditeurs et libraires indépendants d’une part, et avec des journalistes qui défendent une autre conception de leur métier d’autre part.

Dans une troisième partie, intitulée « contre-attaque », les auteurs soulignent la nécessité d’une mobilisation en vue que les sciences sociales regagnent une certaine autonomie. Mobilisation qui pourrait même aller bien au-delà de cet objectif, en essayant par exemple de donner au plus grand nombre « les moyens d’une appropriation des analyses forgées » (p. 49). Plusieurs idées centrales sont ensuite développées. Le manifeste montre comment la contribution des chercheurs aux luttes sociales, à travers leurs études sur la « genèse des points de vue » (p. 51), doit nécessairement se doubler d’une auto-analyse, c’est-à-dire d’un examen critique de ses propres dispositions. Dans le cas contraire, le risque de biais paraît inévitable. Les auteurs expliquent comment cette absence de neutralité du « je » pose également la question du rapport entre le savant et le politique, autrement dit entre les sciences sociales et la critique militante. L’idée défendue ici est que les sciences sociales ont tout à gagner à se nourrir des engagements — et inversement — dans une « proximité avec les acteurs et distance à leurs enjeux » (p. 54).

Le manifeste défend ensuite la spécificité des sciences sociales dans le recours aux données du terrain, en montrant comment les sondages d’opinion sont à l’extrême opposé de l’exigence que cela implique. Ce qui requiert de porter une attention toute particulière aux conditions de réalisation du travail empirique. De plus, les auteurs notent que les résultats des enquêtes peuvent tout autant contribuer à doter les dominants de nouveaux outils de domination symbolique, qu’aider les dominés dans leurs luttes contre les dominations, à condition d’habituer ces dernier au regard des sciences sociales. Le manifeste défend par ailleurs la dimension nécessairement critique des sciences sociales et montre comment ce positionnement critique est également d’ordre politique. Les auteurs reviennent enfin sur le sens de l’appel réalisé par l’intermédiaire de ce manifeste, en insistant sur l’idée que ce « “Nous” de combat » (p. 59) auquel ils appellent, reste à faire émerger. Ils soulignent comment ce « Nous » sera tout à la fois singulier, dans son rejet de ceux qui mettent les sciences sociales au service de la légitimation de l’ordre dominant, et pluriel dans sa volonté de débattre et de ne pas être consensuel. Cette lutte contre les menaces qui pèsent sur les sciences sociales nécessitera ainsi « un combat sans merci » (p. 62), et passera par « un “Nous” de protestation et de passion pour que les sciences sociales critiques réarment les luttes » (p. 63).

Ce petit manifeste offensif et dynamique ne devrait pas laisser indifférent. Le malaise profond quant à la place des sciences sociales, de plus en plus soumises à des injonctions d’expertise, rejoint celui déjà établi par certains chercheurs, à l’image de Franck Poupeau qui notait ainsi que « les conditions de production et de diffusion du discours sociologique contribuent à neutraliser ce qu’il peut avoir de politiquement subversif »3. Si tout reste en effet à construire pour défendre les sciences sociales critiques et les promouvoir au plus grand nombre, il reste à espérer que cet appel vivifiant sera entendu.

Gwenhaël Blorville est doctorant en sociologie à l’université François-Rabelais de Tours, laboratoire CITERES (UMR 7324).

Les comptes rendus, 2013, mis en ligne le 05 juillet 2013, consulté le 10 juillet 2013. URL : http://lectures.revues.org/11902


1 http://www.champlibre.org. (...)
2 http://www.consilium.europa.eu/ueDocs/cms_Data/docs/pressData/fr/ec/00100-r1.f0.htm. (...)
3 Franck Poupeau, Les mésaventures de la critique, Éditions Raisons d’Agir, 2012, pp. 99-100. Voir l (...)
Gwenhaël Blorville
Liens socio (http://lectures.revues.org/11902) , 5/7/2013
Réalisation : William Dodé