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Rencontres avec Pierre Bourdieu
Collectif
Parution : 15/03/2005
ISBN : 2914968132
Format papier : 688 pages (14 x 22 cm)
34.00 €

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Aux lendemains de la disparition de Pierre Bourdieu, des chercheurs en sciences sociales, des artistes, des écrivains, de différentes générations, en France ou à l’étranger, ont accepté de témoigner sur leur « rencontre avec Pierre Bourdieu ».
Pour les uns, l’évocation de cette rencontre a donné lieu à un portrait : du « prof de philo » à Moulins au professeur au Collège de France, de l’ethnologue au statisticien, de l’homme de terrain au théoricien, du savant au politique. Pour d’autres, de différentes générations, la mémoire de la rencontre – à la fois portrait et autoportrait – est d’abord celle d’un apprentissage du métier de sociologue.
Les témoignages des quatre coins du monde permettent de rendre compte des « effets » extrêmement divers d’un pays à l’autre, d’une discipline à l’autre, d’une œuvre « marquante » dans le champ des sciences sociales. Une quatrième série de témoignages met en évidence l’impact d’une œuvre protéiforme, dans différentes disciplines – de la philosophie à l’ethnologie, de l’économie à la littérature – et dans divers domaines de la vie sociale – de la vie politique à la vie artistique.

Textes de Anna Boschetti, Michel Bozon, Donald Broady, Jean-Michel Chapoulie, Inès Champey, Christophe Charle, Isabelle Charpentier, Natalia Chmatko, Christophe Colera, Philippe Corcuff, Jacques Defrance, Yves Dezalay, Jacques Dubois, Vincent Dubois, Annie Ernaux, Jean-Louis Fabiani, Rick Fantasia, Jean-Michel Faure, Andrea Fraser, Philippe Fritsch, Marie-France Garcia-Parpet, Alain Garrigou, Bertrand Geay, Vincent Goulet, Roberto Grün, Hans Haacke, Joseph Jurt, Jean-Louis Lacascade, Bernard Lahire, Jean Lallot, Henri Lanta, Gilles Lazuech, Frédéric Lebaron, Gildas Loirand, Alexander Mejstrik, Dominique Memmi, Pascale Moulevrier, Louis Pinto, Bernard Pudal, Derek Robbins, Frédéric Roux, M’hammed Sabour, Monique de Saint Martin, Claude Seibel, Franz Schultheis, Richard Shusterman, Hassen Slimani, Charles Suaud, David Swartz, Luc Van Campenhoudt, Annie Verger, Bernard Vernier, Gérard Ville, Michel Villette, Jean-Louis Violeau, Loïc Wacquant, Anne-Catherine Wagner, Yves Winkin, Tassadit Yacine, Bernard Zarca.
« Comment introduire ces Rencontres avec Pierre Bourdieu, sans avoir en mémoire ce qu’il a écrit sur les « discours de célébration » dans lesquels les groupes se célèbrent eux-mêmes en célébrant un de leur membre, sur les « discours d’importance » et la dialectique sacerdotale du consacrant sacralisé par les actes de sacralisation, sa critique de « l’illusion biographique » et « l’aversion mêlée de crainte » qui le conduisit à « décourager plusieurs biographes » ou encore ce qu’il avait pu dire, dans un de ses derniers séminaires, sur la routinisation de la prophétie par les prêtres ou l’académisation de l’auctor par le lector ? Faut-il en conclure que ce livre qui s’apparente à la fois à une entreprise de célébration, à un recueil de commentaires lettrés et à une compilation de témoignages à portée biographique aurait été, pour Pierre Bourdieu, « un livre à brûler » ?
Rétrospectivement, je ne vois pas d’autre justification possible de cette entreprise que sa contribution à une histoire sociale des sciences sociales dont Pierre Bourdieu faisait « l’instrument privilégié de la réflexivité critique, condition impérative de la lucidité collective, et aussi individuelle ». On peut y voir, en effet – comme dans les livres d’hommage précédemment publiés – un ensemble de documents, un corpus de traces, susceptibles d’aider les futurs historiens des sciences sociales à écrire un moment de cette histoire. Mais ce recueil de textes diffère des précédents de deux façons : par l’extension de la population appelée à s’exprimer et par le type de contribution sollicité. L’ensemble des documents réunis dans ce livre est issu, en effet, d’un appel à témoignages sur le thème de « la rencontre avec Pierre Bourdieu », diffusé très largement en France et dans le monde, auprès de sociologues, bien sûr, mais aussi d’autres chercheurs en sciences sociales, d’artistes, d’écrivains, d’hommes et de femmes, de différentes générations, plus ou moins proches de l’homme, plus ou moins familiers de l’œuvre et de la démarche.
À travers cette enquête improvisée sur la réception de l’œuvre et sur les représentations de l’auteur, il s’agissait de reconstituer une sorte de biographie intellectuelle de Pierre Bourdieu en tentant de baliser « le sillage » laissé par sa trajectoire dans les différents espaces traversés. En d’autres termes, dans la perspective qui conduit à construire la notion de trajectoire comme la série des positions simultanément et successivement occupées par un même agent dans l’ensemble des espaces traversés (eux-mêmes en devenir et soumis à d’incessantes transformations), il s’agissait de rassembler des éléments d’enquête sur les relations nouées au fil du temps par Pierre Bourdieu avec d’autres agents engagés dans les mêmes champs. […]

Deux remarques sur ce recueil de documents. Si ces textes suscités par une offre d’écriture spécifique portent témoignage des divers effets engendrés par Pierre Bourdieu (l’homme et l’œuvre), ils sont souvent le produit de souvenirs (parfois anciens) associés à un point de vue particulier. Ils portent l’empreinte, non seulement de ce point de vue passé sur ce qu’étaient alors l’homme et l’œuvre, mais aussi du point de vue actuel d’un « témoin » inévitablement marqué par ce qu’ils sont devenus. Bien qu’un point de vue en dise parfois plus long sur celui qui voit et le point d’où il voit que sur ce qu’il voit, il est peu probable qu’il n’en dise rien : du modèle, on sait au moins qu’il a suscité ces représentations qui invitent à le deviner dans le regard des autres et la multiplication des points de vue peut ainsi contribuer à révéler les multiples facettes d’un personnage qui apparaît sous un jour différent selon les époques, les situations, et les interlocuteurs. Par ailleurs, cet échantillon de témoignages est certes le résultat de la sélection qu’il a bien fallu faire, mais il est surtout le produit des partis adoptés par les destinataires de cet appel à témoignages en y répondant, en refusant d’y participer ou en se cantonnant dans les non-réponses, en fonction d’un ensemble de paramètres qu’il faudrait pouvoir expliciter.

J’ai pris le parti, évidemment contestable, de distribuer ces contributions dans quatre sections : témoignages, apprentissages, réceptions à distance et points de vue.
Pour les uns, en effet, l’évocation de la rencontre a donné lieu à un portrait : du jeune professeur de philosophie au lycée de Moulins au professeur au Collège de France, de l’ethnologue au statisticien, de l’homme de terrain au théoricien, du savant au politique. Si l’on tente de réduire ces portraits à un trait, il me semble que tous mettent en évidence un assemblage improbable de propriétés universelles souvent incompatibles, une disposition au contre-pied – avec Marx (Weber, Durkheim, etc.) et contre Marx (Weber, Durkheim, etc.) – ou mieux au « retournement pascalien du pour au contre ». Dans sa sécheresse positiviste, le curriculum vitæ ébauché antérieurement permettait de suggérer la formule génératrice d’un « habitus clivé », à la fois rétif et docile, associé à un déplacement de grande amplitude dans l’espace social. De même, on peut voir, dans la bibliographie chronologique des travaux de Pierre Bourdieu, comme sur un palimpseste, « une forme inédite d’autobiographie », en rapportant des recherches qui semblent avoir balayé la totalité de l’espace social, au déplacement qu’y a effectué leur auteur : des classes dominées au pôle cultivé des classes dominantes, de Denguin (le petit village béarnais où il est né) au Collège de France. De ce point de vue, chaque nouvelle enquête de Pierre Bourdieu apparaît comme une nouvelle phase d’une socio-analyse ininterrompue nécessitée par ce déplacement : tentative de compréhension, sans complaisance ni ressentiment, des deux mondes, c’est-à-dire aussi d’une part refoulée de soi-même. « C’est sans doute dans le style propre de ma recherche, dans le type d’objets qui m’intéressent et la manière qui est la mienne de les aborder que l’on trouverait sans doute la manifestation la plus claire d’un habitus scientifique clivé, produit d’une ‘conciliation des contraires’ qui incline peut-être à ‘réconcilier les contraires’ », écrivait Pierre Bourdieu.
Pour d’autres « témoins », de différentes générations, la mémoire de la rencontre, à la fois portrait et autoportrait, est d’abord celle d’un apprentissage du métier de sociologue, d’un modus operandi où Pierre Bourdieu voyait l’essentiel de ce qu’il avait à transmettre : « Ce que j’ai à transmettre, expliquait-il, c’est avant tout un métier, un modus operandi, qui est présent en chacun des morceaux de mon travail ». La réflexivité est sans doute la clé de ce modus operandi. L’œuvre de Pierre Bourdieu est, en effet, indissociable d’une analyse de l’ethnocentrisme propre aux intellectuels (« l’illusion scolastique ») et du principe de réflexivité qui commande « l’objectivation du sujet de l’objectivation » (le « connais-toi toi-même » des philosophes appliqué aux sociologues) : décourageant par avance toute prétention à des énoncés prophétiques, la connaissance de soi y apparaît comme un préalable nécessaire à la prétention d’énoncer la vérité du monde. Si l’œuvre de Pierre Bourdieu peut être comprise comme une forme inédite d’autobiographie, il s’agit ici de « confessions impersonnelles », l’objectivation passant par l’enquête empirique et non par l’introspection sociologique, le plus singulier étant atteint dans la recherche déconcertante de ce qu’il a de plus générique. La socio-analyse n’est jamais à elle-même sa propre fin, mais la condition de possibilité de la compréhension du monde social.
Une troisième série de témoignages tente de rendre compte de la réception internationale de l’œuvre de Pierre Bourdieu en utilisant « le programme pour une science des relations internationales en matière de culture » qu’il avait esquissé. Il a, en effet, contribué à la fois à l’analyse sociologique de la circulation internationale des biens symboliques et à la construction d’un universalisme intellectuel. Parce que « les textes circulent sans leur contexte », chaque analyse esquissée ici rappelle que les récepteurs les réinterprètent en fonction de la structure du champ de réception (effets de prisme déformant et effets d’allodoxia). De ce fait, créer les conditions sociales d’un dialogue rationnel suppose l’objectivation de « l’inconscient académique » national (formes scolaires de classification et problématiques obligées), l’étude des opérations sociales qui organisent le transfert d’un champ national à un autre (sélection, marquage, lecture) et des mécanismes qui en décident (affinités électives entre créateurs, clubs d’admiration mutuelle et profits d’appropriation).
La quatrième série de témoignages met en évidence l’impact dans différentes disciplines – de la philosophie à l’ethnologie, de l’économie à la littérature – et dans divers domaines de la vie sociale – de la vie politique à la vie artistique – de l’œuvre protéiforme d’un chercheur qui n’a jamais cessé de se déplacer d’un univers disciplinaire à l’autre sans jamais se soucier des frontières académiques. Le déplacement de Pierre Bourdieu d’un pôle à l’autre de l’espace social eut, en effet, pour corollaire un déplacement négatif dans l’espace des disciplines universitaires, renoncement électif, lié à l’état du champ intellectuel et de l’espace des possibles ouvert à un jeune normalien agrégé de philosophie autour des années 1960, qui le conduisit de la philosophie à la sociologie en passant par l’ethnologie, mais qui avait aussi pour contrepartie « le rêve confus d’une réintégration dans le monde natal ». L’abandon délibéré de « la discipline du couronnement », lié aux dispositions rétives intériorisées au fil d’une trajectoire sociale et intellectuelle d’exception, est sans doute au principe des incursions successives ultérieures dans la quasi-totalité des disciplines des sciences sociales : il en est résulté quelques œuvres majeures. Pierre Bourdieu n’échappe pas à la règle qu’il a énoncée : les révolutions symboliques ne sont jamais accomplies que par des hérétiques consacrés. C’est aussi grâce à la diversité du capital scientifique accumulé et aux dispositions ascétiques intériorisées dans l’univers clos des classes préparatoires (mais aussi contre elles) qu’il a construit son œuvre. « C’est sans doute le goût de ‘vivre toutes les vies’ dont parle Flaubert et de saisir toutes les occasions d’entrer dans l’aventure qu’est chaque fois la découverte de nouveaux milieux (ou tout simplement l’excitation de commencer une nouvelle recherche) qui, avec le refus de la définition scientiste de la sociologie, m’a porté à m’intéresser aux mondes sociaux les plus divers », disait Pierre Bourdieu. « Passeur » de frontières nationales et disciplinaires, il est l’inventeur d’un paradigme qui a interpellé non seulement la vieille rancune de la philosophie envers « le déterminisme » des sciences sociales, mais aussi l’ensemble des disciplines des sciences sociales (ethnologie, économie, science politique, linguistique, psychanalyse). »

Gérard Mauger
Dossier de presse
Gérôme Truc
Revue Droit et société n°62/2006 , Automne 2006
Michel Simon, sociologue
L'Humanité , 10/06/2006
Christine Détrez
liensSocio.org Portail français des sciences sociales , 13/02/06
Le « moment Bourdieu » en sociologie

Si Gérard Mauger avait été biographe, sans doute aurait-il pu trouver matière, dans la cinquantaine de textes qu’il a rassemblés dans ce volume, à rédiger la première biographie de Pierre Bourdieu. Mais Gérard Mauger est sociologue, fidèle disciple de Pierre Bourdieu qui plus est, et il sait mieux que quiconque que cela aurait été trahir la pensée et la volonté du maître que de sacrifier à « l’illusion biographique »1 ; il le rappelle d’ailleurs dès les premières lignes de sa présentation de ces Rencontres avec Pierre Bourdieu. Dans la bibliothèque déjà bien fournie des ouvrages revenant sur la carrière de Pierre Bourdieu, la somme qui nous est ici livrée devrait figurer en bonne place, entre L’Esquisse pour une auto-analyse2 où Pierre Bourdieu lui-même, peu avant de mourir, s’essayait à analyser sociologiquement son parcours intellectuel, et Travailler avec Bourdieu3, premier recueil d’hommages et témoignages publié peu après son décès par ses anciens collègues de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Comme ce dernier ouvrage, Rencontres avec Pierre Bourdieu livre un corpus extrêmement hétérogène et libre de ton, « qui s’apparente à la fois à une entreprise de célébration, à un recueil de commentaires lettrés et à une compilation de témoignages à portée biographique » (p. 15). Mais comme dans L’Esquisse pour une auto-analyse, le récit de ces rencontres prend, chez de nombreux contributeurs de ce recueil, la forme d’une « confession impersonnelle », anti-biographique, soucieuse de respecter à la lettre les préceptes du maître, et constituant par conséquent une sorte d’hommage en actes. Ce qui, en revanche, distingue ce livre de ceux parus jusqu’ici sur le même thème4, c’est à la fois son imposant volume, proportionnel au nombre d’auteurs réunis par-delà les frontières géographiques et disciplinaires – qui confère d’ailleurs au recueil une exceptionnelle exhaustivité –, et l’intention ayant présidé à l’appel à contributions. Trois ans après la disparition du sociologue, Gérard Mauger a moins voulu compiler une collection d’hommages émus que « rassembler des éléments d’enquête sur les relations nouées au fil du temps par Pierre Bourdieu » (p. 16), et c’est pourquoi ce recueil se justifie avant tout à ses yeux en tant que « contribution à une histoire sociale des sciences sociales » (p. 15), ou à tout le moins de ce que l’on pourrait nommer leur « moment Bourdieu ».

Témoignages, hommages, récits de vie, entretiens, analyses sociologiques, programmes empiriques, propositions théoriques : les textes suscités par cet appel à contribution sont aussi variés que les contacts noués par le sociologue au cours de sa carrière5. Aussi est-ce une pluralité de rencontres qui nous sont livrées pour elles-mêmes, et sans aucune autre prétention : rencontres avec un sociologue, avec un professeur de philosophie, avec un maître de conférences en sociologie, avec un chercheur, avec un directeur de thèse, de laboratoire et de revue, mais aussi rencontres avec une œuvre, avec des ouvrages, avec des concepts, avec une pensée ; rencontres de l’homme et/ou de l’œuvre qui, d’ailleurs, coïncident rarement dans le temps. Gérard Mauger a choisi d’ordonner ces documents selon quatre grandes sections, sans chercher pour autant à unifier leur forme stylistique ou à harmoniser le portrait parfois contradictoire qu’ils dressent du sociologue.

La première partie, « Témoignages », se concentre d’abord sur la figure de l’enseignant-chercheur qu’était Pierre Bourdieu, à travers l’évocation de ses rapports avec ses premiers élèves au lycée Théodore de Banville, à Moulins dans l’Allier, puis avec ses étudiants à la faculté de Lille et à l’EHESS, avec ses collaborateurs de recherche, avec des statisticiens (contributions de Claude Seibel et Michel Gollac notamment), avec les auteurs qu’il fréquentait et faisait découvrir à ses élèves – forgeant sa pensée en préparant ses cours – en particulier Max Weber (très instructive étude de Philippe Fritsch, qui éclaire aussi une partie des relations de Bourdieu avec Aron), et enfin avec des artistes (Annie Ernaux, Andrea Fraser, Hans Haacke). La seconde partie, « Apprentissages », laisse la parole à ceux qui, à des âges et des époques différentes, ont directement appris leur métier de sociologue aux côtés ou sous la direction de Pierre Bourdieu, ou bien encore qui se sont « convertis » à la sociologie « grâce » à lui et ses livres (notamment des « disciples » plus ou moins proches comme Louis Pinto, Jacques Defrance, Gérard Mauger, Loïc Wacquant, Yves Dezalay, mais aussi des auteurs ayant cultivé « à distance » leur relation au maître comme Philippe Corcuff ou Bernard Lahire…). La troisième partie porte sur « les réceptions à distance » de l’œuvre du sociologue, dans divers pays européens (Allemagne, Espagne, Autriche, Grande-Bretagne, Belgique), dans certains pays nordiques (Russie, Finlande, Suède), enfin aux États-Unis et au Brésil. La quatrième partie – la plus originale, la plus hétéroclite, et à certains égards peut-être parfois la plus intéressante – livre pour finir des « points de vue » sur l’auteur, c’est-à-dire autant de lectures en contrepoint de l’œuvre du sociologue, mettant l’accent soit sur un objet périphérique (le corps pour Dominique Memmi ou l’amour pour Michel Bozon, par exemple), soit sur un rapport théorique spécifique (à la théorie économique pour Marie-France Garcia-Parpet, à la philosophie pour Jean-Louis Fabiani, au communisme et au marxisme pour Bernard Pudal, à la culture kabyle pour Tassadit Yacine…). Si ce classement en quatre parties peut parfois apparaître arbitraire au lecteur6, il reste que l’ensemble des textes se rapportent à deux manières de rencontrer Bourdieu : soit en personne, soit par procuration écrite. Parmi ceux qui ont rencontré le sociologue, il y a ceux qui ont connu l’homme, et ceux qui ont lu ses livres.

I. Le pédagogue, le coach et l’entrepreneur

Plus qu’un simple professeur, l’homme fut d’abord un authentique pédagogue car, comme le remarque Christophe Charle, il savait mieux que quiconque conjuguer à merveille deux capacités en apparence contradictoires : celle d’influence et celle d’écoute. Que celui qu’ils avaient surnommé « Pablo » savait être à leur écoute, ses premiers élèves, en classe de philosophie lors de l’année scolaire 1954–1955 au lycée Théodore de Banville, s’en sont immédiatement aperçus. Par rapport aux autres professeurs, il avait ce « plus » : « une façon d’écouter, d’attendre, de susciter, de donner ou de rendre la parole à l’autre » (Gérard Ville, p. 32). Pédagogue passionné, « passeur » de théories et d’auteurs talentueux, il fut un enseignant lumineux, passionnant et enthousiasmant, qui suscitait immédiatement admiration et respect, et provoqua chez certains de ses étudiants de la faculté de Lille des réflexions ardentes, puis des « révélations » (qui furent souvent aussi des « libérations »), et pour finir des « conversions » à la sociologie. « Il nous communiquait le feu sacré et nous l’attendions comme le Messie » (Jean-Louis Lacascade, p. 105). Son style oral, bien que faiblement déclamatoire, était énergique, captivant et stimulant : il parlait librement en improvisant à partir de ses notes, et demandait les leurs à quelques élèves à la fin des cours pour conserver une trace des trouvailles et idées nouvelles qui lui venaient en improvisant (Bernard Vernier, p. 513) ; c’est ainsi qu’il « découvrit », par exemple, le concept de champ en réalisant son cours sur la sociologie des religions de Max Weber à Lille (Philippe Fritsch, p. 97). Ce procédé n’était toutefois pas sans risques, puisqu’il pouvait parfois donner l’impression d’être un peu laborieux (Bertrand Geay, p. 313) et de se répéter (Jacques Defrance, p. 210).

Plus qu’un classique directeur d’études et de thèses, l’homme fut aussi un véritable « coach », un entraîneur et un meneur d’hommes, comme le souligne de manière fort convaincante Yves Winkin. Il ne se contentait pas de commenter le travail et d’indiquer des pistes, il encourageait, soutenait moralement et stimulait ses étudiants, et n’hésitait pas, pour ce faire, à décrocher son téléphone, à proposer des opportunités de publications, ou à payer de sa personne pour intervenir en faveur d’un jeune chercheur en difficulté. Bien que généralement pudique, Pierre Bourdieu n’était « ni distant ni distrait envers les jeunes sociologues qui sortaient enchantés d’une entrevue, reconnus, justifiés d’exister en sociologie, pleins d’idées et de projets » (Louis Pinto, p. 205), car pour lui aucun objet, aucun terrain, n’était dénué d’importance : son extrême curiosité le poussait à s’intéresser à tout, ne jugeant la qualité d’un travail qu’au regard porté et aux méthodes employées. À l’opposé du chercheur froid et austère, il se montrait « généreux et aimable, il était animé par une combativité contagieuse » (Hans Haacke, p. 187) et une pensée « constamment en éveil » (Joseph Jurt, p. 381). En tête à tête, il s’imposait comme un personnage charismatique, « séduisant et malicieux, généreux par son écoute et ses suggestions, avant tout intellectuellement exigeant » (Bernard Zarca, p. 262) et « sans complaisance » (Gérard Mauger, p. 256). Très impliqué dans son travail de suivi pédagogique, toujours franc et honnête dans sa critique, il était un analyste rigoureux du travail de ses étudiants, mais savait aussi marier au quotidien, dans le travail collectif, la rigueur et la rigolade (Michel Gollac). Lorsque l’un de ses thésards venait lui exposer son travail, « il écoutait, plissait les yeux, souriait parfois – puis se lançait dans de longues réponses, dont le style énergique ne devait rien à celui de ses textes écrits » (Yves Winkin, p. 267). Sa capacité d’écoute se traduisait ainsi par une certaine disponibilité. Il n’inculquait pas seulement à ses étudiants le « métier de sociologue », mais aussi une « espèce de vertu » qui l’accompagne et qui fait qu’on « entre » en sociologie comme d’autres dans les ordres (Bertrand Geay, p. 316), une certaine disposition morale incluant « le souci de la personne, le respect de l’autre, la maîtrise de soi » (Yves Winkin, p. 269). Par conséquent, « la relation pédagogique qui se nouait avec le “maître” était à ce point forte et personnalisée que son bénéficiaire ne pouvait l’envisager que comme un monopole » (Yves Winkin, p. 268)7 : même si Pierre Bourdieu ne cherchait jamais à donner l’illusion que la relation était d’ordre personnel (il n’était jamais « familier »), ses collègues comme ses étudiants avaient bien souvent « l’impression d’être seul à exister pour lui » (Joseph Jurt, p. 381). Voilà qui peut, selon Yves Winkin, expliquer la violence de certaines « ruptures » avec le professeur du Collège de France : lorsque l’on réalisait que cette relation n’avait en réalité rien d’exclusif, que nombreux étaient ceux qui bénéficiaient d’un tel « traitement de faveur », on pouvait se sentir « trahis » et « trahir » à son tour (p. 268).

Plus qu’un chercheur enfin, Pierre Bourdieu fut, si l’on suit Michel Villette, un incroyable « entrepreneur » de la sociologie, innovateur dans le travail scientifique et accumulateur de capital symbolique. Innovateur, il le fut sans conteste dans son usage inédit des statistiques : par la manière dont il les combina avec des méthodes ethnographiques dès ses premières recherches en Algérie et au Béarn, par les diverses collaborations qu’il mit en suite en place avec l’INSEE (Claude Seibel), par l’attention particulière qu’il porta à la construction des indicateurs et des variables et à l’interprétation des résultats (Jean-Michel Chapoulie), par l’usage enfin qu’il fit de l’analyse factorielle de correspondances qu’il fut le premier à introduire en sociologie (Michel Gollac). Innovateur, il le fut aussi dans sa manière de valoriser l’impératif de réflexivité dans la formation au métier de sociologue (proposant à ses étudiants lillois, comme premier travail d’évaluation, une analyse sociologique de soi, quarante ans avant la rédaction de sa propre auto-socioanalyse), et en inventant une « forme d’enseignement entièrement nouvelle où dominait exclusivement le souci du travail empirique et qui semblait préservé des débats intellectuels retentissants à l’extérieur » (Louis Pinto, p. 204) [8]. Contrairement à la plupart des sociologues dans les années 1960 et 1970, il jugeait la discussion théorique indissociable de la pratique du terrain et du débat méthodologique. « Ce sont les actes de la recherche qui intéressaient Bourdieu en tout premier lieu » (Monique de Saint-Martin, p. 73), d’où le nom qu’il donna à sa revue, d’où le tour qu’il donna à son séminaire, centré sur la discussion des opérations pratiques de la recherche sociologique [9], d’où encore sa préférence pour une initiation en actes à la recherche qui le conduisit à offrir constamment à ses étudiants, dès la licence (Philippe Fritsch, p. 83), la possibilité de participer aux recherches collectives en cours au Centre de sociologie européenne (CSE). Impliquant ainsi ses jeunes étudiants, il se posait en véritable entrepreneur d’un travail de recherche collectif et en dirigeant d’une petite entreprise sociologique fonctionnant à plein régime. Le CSE connaissait alors son âge d’or : y régnaient « la connivence, la cohérence intellectuelle, la fusion entre lectures, théorisation et enquête, la vivacité de compréhension et de synthèse » (Jacques Defrance, p. 217), qui confèrent au « moment Bourdieu » quelque chose de tout à fait exceptionnel dans l’histoire récente de la sociologie française. Entrepreneur scientifique, il l’était enfin en tant qu’« accumulateur farouche, parti de rien et obsédé par l’accumulation du capital symbolique, comme d’autres sont obsédés par l’accumulation des dollars ». À cet égard, Pierre Bourdieu fut « une formidable machine à accumuler du capital symbolique » (c’est-à-dire en somme du papier et des relations), un authentique « capitaliste sauvage » (Michel Villette, p. 223–224) ! Travailleur forcené, enthousiaste autant qu’ascétique, énergique autant que volontaire, c’est de là qu’il tirait sa capacité d’influence : « l’influence de Bourdieu venait d’une force intellectuelle soutenue par une volonté sans limites et par la conviction inébranlable que ce qu’il avait perçu ne pouvait manquer de devenir, dans tous les cas, ce qui devait être perçu » (Derek Robbins, p. 401).

Cette volonté inébranlable de Pierre Bourdieu s’exprimait aussi par un tempérament colérique, sur lequel le recueil ne fait pas l’impasse, qui pouvait être aussi à l’origine de comportements moins aimables, d’attitudes qui lui ont valu des inimitiés profondes et des rancunes tenaces. Certes, l’homme était indéniablement un « chic type », comme le livra un jour Canguilhem à Louis Pinto. Mais il était aussi un « jeune homme en colère » devenu un « homme impossible » : « éternel râleur, révolté ou insatisfait », forcément invivable (Alain Garrigou, p. 156). Sa colère, il sut la cultiver pour la muer en un pouvoir d’indignation [10] investi et sublimé dans un engagement total, corps et âme, dans le travail sociologique (Bernard Lahire, p. 297), ne pouvant tolérer aucune concession à un éventuel engagement politique annexe (Bernard Pudal, p. 642) – Pierre Bourdieu préférait se concentrer sur les effets politiques propres au travail sociologique et privilégier une « posture scientifique politiquement conséquente » (Isabelle Charpentier et Vincent Dubois, p. 308) [11]. C’est ainsi qu’il fut un sociologue passionné, qui « s’exprimait souvent avec une violence étrangère aux normes de pondération du milieu académique » (Alain Garrigou, p. 144), mais à qui il arrivait parfois de s’emporter. Ainsi, Richard Shusterman (p. 477–481) rapporte comment sa première rencontre avec Bourdieu, lors d’un colloque, fut « excessivement dramatique », un malentendu entre les deux hommes ayant conduit Bourdieu à une « explosion de colère » et à une rancune tenace ne s’estompant qu’une fois le malentendu dissipé (ce qui n’empêchera toutefois pas Bourdieu de publier Shusterman dans sa collection aux éditions de Minuit, en dépit du maintien entre eux, par la suite, de divergences de fond). Tels étaient donc « les contrastes saisissants d’une personnalité véritablement fascinante », parfaitement « capable de jouer au maître à penser inaccessible et arrogant, protégé par des secrétaires et des répondeurs n’enregistrant aucun message » (Richard Shusterman, p. 479), comme le lui ont reproché ses innombrables détracteurs. C’est tout l’intérêt du recueil de Gérard Mauger que de ne pas censurer ces défauts et de ne pas verser, par conséquent, dans une hagiographie du sociologue au détriment d’une connaissance de l’homme. Atteindre une intelligence objective de ce que la personnalité de Pierre Bourdieu apporta à la sociologie française était sans doute à ce prix [12].

II. Lectures, traductions et voyages

La réception, par-delà les frontières disciplinaires et nationales, de l’œuvre de Pierre Bourdieu fut à la mesure de son ouverture d’esprit – et c’est pourquoi ceux qui ont « rencontré » Pierre Bourdieu dépassent le cercle des plus ou moins proches qui l’ont personnellement connu. Parce qu’« il faisait de la dimension internationale une caractéristique clé du travail de recherche collective » (Anne-Catherine Wagner, p. 347), parce qu’il s’est toujours attaché à découvrir, traduire et importer des auteurs étrangers, à collaborer avec des spécialistes d’autres aires culturelles, à orchestrer des recherches comparatives internationales, constituant ainsi un vaste et efficace réseau international, il était normal qu’en retour sa pensée elle-même s’exporte largement. Malgré son mauvais anglais, qui le rendait encore plus timide qu’il ne l’était naturellement (complexe dont la séquence d’ouverture du film de Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat, a laissé une trace mémorable), il ne rechigna jamais à faire des conférences aux quatre coins du monde, et ne ménagea pas non plus ses efforts, comme le rappelle Franz Schultheis, pour constituer un espace décloisonné des sciences sociales européennes, ce dont atteste évidemment le nom qu’il avait choisi de donner à son laboratoire. Les contributions du recueil portant sur cette dimension s’inspirent moins, pour leur part, de L’Esquisse pour une auto-analyse que des réflexions du sociologue sur la « circulation internationale des idées » [13]. Les auteurs étrangers qui nous font découvrir « leur » Bourdieu soulignent tous le poids des contextes nationaux sur les manières de lire et de comprendre Pierre Bourdieu. Les réceptions de l’œuvre doivent beaucoup à des spécificités et des idiosyncrasies nationales : contexte politique (particulièrement en ex-URSS, comme le montre la contribution de Natalia Chmatko), traditions théoriques, spécialisations disciplinaires et état du champ scientifique national au moment où la sociologie de Pierre Bourdieu y est introduite. Selon les époques et les cas de figure, Pierre Bourdieu est lu en tant que sociologue de l’éducation, sociologue de la culture, intellectuel français, sociologue « engagé » ou « prophétique » (notamment en Espagne et aux États-Unis, comme l’expliquent les remarquables études de José Luis Moreno Pestaña et de Craig Calhoun). C’est ainsi qu’aux États-Unis, Pierre Bourdieu fut importé « en pièces détachées » (Craig Calhoun, p. 442), du fait de lectures « fragmentées » (David L. Swartz, p. 459, reprenant un concept de Loïc Wacquant) provoquées par l’extrême division et spécialisation disciplinaire de la sociologie américaine.

Les difficultés de la réception de la sociologie de Pierre Bourdieu tiennent aussi à des caractéristiques qui lui sont propres. En premier lieu, il faut bien entendu évoquer cette écriture « proustienne », faite de « syntaxes étoilées » (Jacques Dubois, p. 608) et d’efforts compulsifs pour « saisir la totalité du monde dans une seule immense phrase » (Michel Villette, p. 220), qui se prête mal à la traduction. « Il est évident que Bourdieu rédigeait ses textes sans concession à une éventuelle traduction », note Natalia Chmatko (p. 425) qui s’est attelée à la tâche ardue de traduire Bourdieu en russe. En second lieu, l’œuvre de Pierre Bourdieu est traversée d’attaques implicites et de sous-entendus qui font sens au regard d’enjeux et de contextes très franco-français. C’est ainsi que, par exemple, « du point de vue américain, il peut [...] sembler que Bourdieu n’écrit que très peu sur l’État, alors que l’État occupe une place tout à fait fondamentale dans son œuvre », tout simplement parce que ses lecteurs américains ont les plus grandes difficultés à se représenter une conception de l’État aussi centralisée que l’est l’État français, et en quoi, par conséquent, l’étude du système d’enseignement supérieur organisé en Grandes Écoles peut déboucher sur une critique de La noblesse d’État. Par conséquent, « les lecteurs américains peinent à distinguer quelles propositions concernent spécifiquement la France, lesquelles sont d’ordre empirique mais généralisables, lesquelles relèvent de la contribution proprement analytique » (Craig Calhoun, p. 443). Tout ceci explique enfin que la pensée de Bourdieu se soit le plus souvent transmise à l’étranger par des lectures de « seconde main », au travers de digest et autres manuels pour étudiants. Aux États-Unis comme au Brésil, les compilations théoriques primant sur la connaissance de ses investigations empiriques, l’innovation bourdieusienne de l’intégration entre l’empirique et le théorique resta méconnue, et Pierre Bourdieu finit par être paradoxalement perçu plus comme un pur théoricien typiquement français que comme l’extraordinaire chercheur de terrain qu’il fut pourtant (Craig Calhoun, p. 444–445 ; Roberto Grün, p. 489) [14].

Du Bourdieu théoricien, on ne retint alors que quelques concepts, parfois au profit de simples stratégies de distinction académique (ainsi des sociologues russes « pillant » l’œuvre du sociologue français en recyclant sa notion de « capital » sous la forme de « ressources » ou de « potentiels », Natalia Chmatko, p. 426), le réduisant à n’être plus, en définitive, que le « sociologue du capital symbolique » ou le « sociologue de l’habitus », de la même manière qu’on tenta jadis de faire de Durkheim le « sociologue de l’anomie » [15]. Dans une certaine mesure, c’est aussi la réception qui prévaut dans les milieux culturels et artistiques, où Pierre Bourdieu est avant tout cité comme le « sociologue du champ artistique » dont on retient en priorité (mais pas seulement) des ouvrages comme L’amour de l’art et Les règles de l’art (Annie Verger, Inès Champey). Pour contrer ces compréhensions partielles et réductrices, voire ces mésinterprétations, Pierre Bourdieu n’hésitait jamais à donner de sa personne : tout au long de sa carrière, il s’est efforcé de diffuser lui-même largement sa pensée au travers de conférences, mais aussi d’émissions de télévision. Son rapport au média grand public fut une longue et douloureuse histoire dont Vincent Goulet, qui a revisionné toutes les apparitions télévisuelles du sociologue – du savoureux « La vieille dame et le sociologue » de 1973 au terrible « Arrêt sur images » de 1996 –, nous propose une habile généalogie qui a l’intérêt d’en dire autant sur les évolutions du champ médiatique que sur la trajectoire personnelle du sociologue semblant « avoir accompli son devoir de divulgation avec une réserve et une souffrance croissantes ». (Vincent Goulet, p. 670) Au moins Pierre Bourdieu conserva-t-il toujours, en revanche, un plaisir à voyager pour diffuser sa pensée à qui voulait l’entendre (aussi modestes que soient les moyens dont ceux-ci disposaient pour l’accueillir), et ce jusqu’au bout du monde. À ce sujet, il ne faut pas manquer de lire le succulent récit de « Deux jours avec Pierre Bourdieu aux confins du pôle Nord », par M’hammed Sabour, qui explique : « Bourdieu avait la baraka scientifique et intellectuelle et chacun essayait d’en obtenir un peu » (M’hammed Sabour, p. 431).
De ce recueil foisonnant, on retiendra indistinctement des confessions impersonnelles instructives (L. Pinto, G. Mauger…), des récits plus intimes et parfois drôles (J. Lallot, J. Jurt, M. Sabour, R. Shusterman…), des essais impertinents (Y. Winkin, M. Villette…), des analyses stimulantes (J.L. Moreno Pestaña, M. Bozon, M.-F. Garcia-Parpet, T. Yacine…), et l’attrait tout particulier de textes provenant de contributeurs étrangers, offrant par conséquent un regard exotique et rafraîchissant à des lecteurs français obnubilés par la place occupée par le professeur du Collège de France dans les querelles du champ intellectuel hexagonal. S’il reste possible de tomber parfois, au fil de sa lecture, sur quelques-unes « de ces longues pages convenues et bienséantes » dont Alain Garrigou juge qu’elles constituaient le gros de la littérature sociologique avant que n’intervienne Bourdieu (p. 145), dans l’ensemble le recueil captive par le juste équilibre qu’il a su trouver entre éclairage analytique et récit anecdotique. Cette lecture, en définitive, nous convainc que, comme l’écrit José Luis Moreno Pestaña, Bourdieu a produit non pas tant des sociologues bourdieusiens que « des sociologues du corps, des classes sociales, de l’éducation ou de la différence sexuelle [...], avec un certain niveau de compétence, plus ou moins élevé en fonction de la démarche, du thème et de l’intelligence de chacun » (p. 373). Si tant de sociologues ont rencontré Bourdieu, c’est que celui-ci aimait par-dessus tout « mettre les gens en contact », des gens qui « se distinguaient par des profils individuels très marqués, mais [qui] partageaient aussi des manières de voir le monde social et de concevoir le travail scientifique » ; le jour où Joseph Jurt lui fit part de cette remarque, Pierre Bourdieu lui répondit « l’habitus existe » (Joseph Jurt, p. 385). Et en refermant ce livre, on peut en effet penser « l’habitus existe, je l’ai rencontré ».

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Les opinions émises dans cette rubrique n’engagent que leurs auteurs.

1 Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, 62/63, 1986, pp. 69–72.

2 Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d’agir, 2004.

3 Pierre Encreve et Rose-Marie Lagrave (dir.), Travailler avec Bourdieu, Paris, Flammarion, 2003.

4 Rappelons que le Collège de France et le Centre de sociologie européenne (CSE) ont depuis, eux aussi, consacré un livre d’hommages à Pierre Bourdieu, respectivement : Jacques Bouveresse et Daniel Roche (dir.), La liberté par la connaissance. Pierre Bourdieu (1930–2002), Paris, Odile Jacob, 2004 ; Patrick Champagne, Louis Pinto et Gisèle Sapiro (dir.), Pierre Bourdieu, sociologue, Paris, Arthème Fayard, 2004.

5 Gérard Mauger précise que la liste des destinataires de l’appel à contribution était « issue, sans exclusive, des carnets d’adresse de “proches” de Pierre Bourdieu » (p. 18).

6 Par exemple, l’entretien d’Isabelle Charpentier avec Annie Ernaux se trouve dans la partie « Témoignages » alors qu’Annie Ernaux explique n’avoir jamais rencontré personnellement le sociologue… De même, la plupart des auteurs de la partie « Apprentissages » ont appartenu à un moment de leur carrière au CSE et ont souvent fait leur thèse sous la direction de Pierre Bourdieu, ce qui n’est le cas ni de Philippe Corcuff, ni de Bernard Lahire.

7 Ce que favorisaient (et favorisent d’ailleurs toujours), qui plus est, les modalités concrètes d’encadrement des thèses, qui tendent à la personnalisation du rapport de direction (Jean-Michel Faure et al., p. 327).

8 Souvenirs qui rejoignent les propos tenus par Pierre Bourdieu dans Esquisse pour une auto-analyse : « Peut-être parce que j’étais trop complètement investi dans mon travail et dans le groupe que j’animais pour regarder autour de moi [...], j’ai eu tendance à aller de l’avant, un peu à la va-comme-je-te-pousse, et ce n’est que peu à peu, et presque toujours rétrospectivement, que j’ai commencé, notamment à l’occasion de séjours à l’étranger, à expliciter ma “différence” par rapport à des auteurs comme Habermas, Foucault ou Derrida, à propos desquels on m’interroge aujourd’hui, et qui étaient infiniment moins présents et moins importants dans ma recherche que les Cicourel, Labov, Darnton, Tilly, et tant d’autres historiens, ethnologues ou sociologues inconnus dans les sphères intellectuelles ou médiatiques » (p. 13–14).

9 Pierre Bourdieu voyait aussi là un moyen efficace de décomplexer les moins « brillants » de ses étudiants : « en s’interrogeant sur les techniques d’enquête et leur relation à l’objet plus que sur les “grandes théories”, il [s’agissait] [...] de calmer les plus arrogants et d’encourager les plus hésitants » (Bertrand Geay, p. 315).

10 Pierre Bourdieu, « Si le monde social m’est supportable, c’est parce que je peux m’indigner ». Entretiens avec Antoine Spire, La Tour d’Aigues, éditions de l’Aube, 2002.

11 C’est ainsi qu’il s’efforçait, par exemple, de faire correspondre la publication des résultats de la recherche scientifique et l’actualité des luttes politiques (Inès Champey, p. 623). Cet argument vient à l’appui de la tentative de réfutation de la thèse des « deux Bourdieu », le savant puis le politique, opérée dans leurs contributions à ce recueil par Anna Boschetti et Frédéric Lebaron.

12 De la même manière, Monique de Saint Martin regrette dans sa contribution que Pierre Bourdieu, qui hésitait beaucoup en écrivant, nous dit-elle, ait au fur et à mesure de la réécriture de ses textes tendu à gommer ses hésitations, ainsi que les impasses, les difficultés, et la dimension collective des travaux de recherche ayant fondé la plupart de ses analyses – en particulier celles sur les Grandes Écoles ayant abouti à La noblesse d’État (Monique de Saint Martin, p. 78).

13 Pierre Bourdieu, « Les conditions de la circulation internationale des idées », Actes de la recherche en sciences sociales, 145, 2002, p. 3–8.

14 En Espagne, par contre, La distinction fut accueillie et reconnue, lors de sa traduction en 1988, comme une authentique recherche sociologique, tant empiriquement fondée que théoriquement profonde, notamment grâce à la promotion qu’en fit Jesús Ibañez, l’un des plus grands sociologues espagnols contemporains (José Luis Moreno Pestaña, p. 367).

15 Philippe Besnard, L’Anomie, Paris, PUF, 1987, p. 127 et suiv.

Gérôme Truc
Revue Droit et société n°62/2006 , Automne 2006
Bourdieu : rapports singuliers avec une oeuvre aux multiples facettes
Une soixantaine d’intervenants disent leur « rencontre » avec l’homme Bourdieu et/ou son oeuvre. Recueil passionnant, qui donne à percevoir l’écho national et international d’une pensée sans cesse en mouvement, trahie si on la fige dans un « prêt-à-penser » mécaniquement applicable à tout, et au reste. Ni « exposé de doctrine », ni concert de louanges : chacun, à partir de son angle de vue propre, dit son rapport singulier à une oeuvre aux multiples facettes. Comme beaucoup le relèvent, Bourdieu a puissamment contribué à renouveler la problématique des classes sociales. Il a montré le rôle des « effets de classe » non seulement dans les domaines où ils étaient « classiquement » identifiés, mais aussi là où leur présence était demeurée largement inaperçue (institution scolaire, champ culturel, etc.). Il a insisté sur l’efficacité non seulement des discours, mais aussi des pratiques (dont beaucoup apparemment très innocentes) dans l’intériorisation par les sujets des systèmes d’évidences qui concourent à la reproduction des rapports de domination. « L’effet Bourdieu » a été pour beaucoup non seulement intellectuel, mais aussi, d’une certaine façon, existentiel. Sa sociologie du champ symbolique a conduit nombre d’agents des secteurs concernés à un retour réflexif sur soi dont nombre d’intervenants disent à quelles réévaluations il les a conduits (*). Une telle entreprise de dévoilement revêt une portée fondamentalement politique. Bourdieu a toujours revendiqué, avec raison, l’absolue autonomie de la recherche par rapport aux pouvoirs économiques et politiques (« lignes » partisanes comprises). En même temps, son souci d’intervenir directement dans un sens antilibéral s’est fait particulièrement explicite au début des années quatre-vingt-dix. Revendiquant son rapport (naturellement non exclusif) à Marx, il a entretenu avec le Parti communiste des relations ambivalentes, devenues extrêmement critiques à partir de 1977-1981. On peut, sur ce point comme sur d’autres, discuter telle ou telle assertion ou conception. Encore faut-il être réceptif aux attendus d’une telle posture pour en tirer (« réflexivement ») toutes les conséquences.
Michel Simon, sociologue
L'Humanité , 10/06/2006
Ces « rencontres » avec Pierre Bourdieu rassemblent les témoignages d’une soixantaine de personnes ayant fréquenté l’homme ou l’œuvre. Comme le souligne Gérard Mauger, initiateur de cette entreprise, en introduction, « à travers cette enquête improvisée sur la réception de l’œuvre et sur les représentations de l’auteur, il s’agissait de reconstituer une sorte de biographie intellectuelle de Pierre Bourdieu en tentant de “baliser” le sillage laissé par sa trajectoire dans les différents espaces traversés ». L’originalité de cet ouvrage est ainsi de retracer, en creux, les diverses étapes de la vie professionnelle de Pierre Bourdieu, du professeur de philosophie du lycée de Moulins au Collège de France, mais également les diverses facettes de son œuvre et de sa personnalité : se côtoient ainsi les textes d’anciens élèves de terminale, d’étudiants de Lille, d’étudiants à ses séminaires de l’EPHE, de collaborateurs au sein du centre de sociologie de l’éducation et de la culture, de lecteurs passionnés et reconnaissants, d’artistes, d’écrivains, de sociologues étrangers, etc. L’ouvrage est organisé en quatre sections : les témoignages, les apprentissages, les réceptions internationales de l’œuvre et les points de vue.

Si les risques de cet inventaire étaient d’une part l’hagiographie, quasi inévitable dans ce genre d’« hommage », avec la répétition lassante des mêmes éloges, et d’autre part l’hétérogénéité et l’hétéroclisme, l’ouvrage réussit à éviter les deux écueils : en effet, la juxtaposition de contributions de provenances si diverses permet de mêler des textes relevant davantage de l’anecdote, avec toute leur charge d’émotion, à de réelles leçons de sociologie. Ainsi, les textes de Michel Gollac et de Monique de Saint-Martin, entre autres, abordent la place des statistiques et du terrain dans la pratique de Pierre Bourdieu, mais permettent au-delà d’interroger leur rôle de façon générale. De la même façon, de nombreuses contributions insistent sur « l’in-discipline » de Pierre Bourdieu, pour reprendre l’expression employée dans leur texte par Isabelle Charpentier et Vincent Dubois, c’est-à-dire, loin d’une interdisciplinarité « molle », « l’irrespect revendiqué des frontières disciplinaires » : comme le soulignent les auteurs, « on doit cependant moins y voir une volonté hégémonique que l’une des expressions d’un projet intellectuel d’ensemble : la subversion des frontières disciplinaires n’est en effet, qu’un aspect de la remise en cause généralisée des catégories de pensée constitutives de “l’inconscient académique” (les clivages nationaux entre traditions et modes de pensée, l’opposition entre théorie et empirie ou encore la hiérarchie sociale et universitaire des objets de recherche). » Bernard Lahire, quant à lui, aborde la question du prolongement de cette œuvre fondamentale, et développe ainsi la dialectique entre tradition scientifique et innovation.

La diversité des points de vue fait alors la richesse et l’intérêt de ce livre : en effet, nombreux sont les auteurs se livrant, à l’occasion de ce témoignage sur une rencontre, une lecture, un cours, à une réelle socioanalyse de leur propre parcours et de leurs travaux, et leurs contributions, à la fois portrait et autoportrait, en disent alors autant sur eux, l’apprentissage de leur métier de sociologue et leurs terrains que sur Pierre Bourdieu : c’est le cas des textes de Gérard Mauger, de Bertrand Geay, ou de Louis Pinto, pour n’en citer que quelques-uns. De même, ce livre peut se lire comme un exemple de sociologie de la réception, tant chacun met en exergue des aspects différents et complémentaires d’une même œuvre, d’un même individu : compréhension et mise en mots de sa propre trajectoire, comme en témoigne notamment Annie Ernaux, enrichissement de la pratique militante, comme pour Philippe Corcuff, caution intellectuelle à « l’in-discipline » (Isabelle Charpentier et Vincent Dubois), rapprochement de deux oeuvres « cathédrales », celle de Bourdieu et celle de Proust par Jacques Dubois. Il est également intéressant de voir comment cette œuvre foisonnante est poursuivie par les uns et les autres, quelles pistes parfois juste amorcées se trouvent prolongées et nuancées : l’amour pour Michel Bozon, le corps pour Dominique Memmi, etc. Au final, l’objectif du livre est amplement atteint : c’est en effet la figure d’un sociologue exigeant et timide, passionné et entier, ayant suscité nombre de vocations, avec ses engagements intellectuels et politiques, qui se dégage, au final, de ce prisme. Dans une époque où il est parfois de bon ton de renier tout héritage, la lecture de ce livre se révèle ainsi un excellent exercice de mémoire et de sociologie, une « contribution à une histoire sociale de sciences sociales » autant qu’un vibrent hommage aux qualités humaines et intellectuelles de Pierre Bourdieu.

Christine Détrez est maître de conférences en sociologie à l’ENS Lettres & Sciences Humaines et membre du GRS.
Christine Détrez
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Réalisation : William Dodé