couverture
À vos marques®, prêts… cherchez !
La stratégie européenne de Lisbonne, vers un marché de la recherche
Parution : 15/02/2008
ISBN : 9782914968379
Format papier : 256 pages (14 x 20,5 cm)


Format numérique
9.25 €

Commander

Lire en ligne 
Format EPUB 

Accès libre

Lire en ligne 
PDF 
EPUB 
Mars 2000 : un Conseil européen extraordinaire se réunit à Lisbonne. Quoiqu’il n’ait pas fait les gros titres et demeure inconnu du grand public, ce sommet marque un tournant dans l’histoire de la construction européenne. Les chefs d’État et de gouvernement des quinze pays membres de l’Union se sont alors fixé « un nouvel objectif stratégique pour la décennie à venir : devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde ». À cette fin, ils ont ouvert le chantier d’un Espace européen de la recherche (EER) qui entend organiser la production, l’échange et la valorisation des savoirs sur le modèle du Marché commun. Ce projet vise à orienter les activités de recherche et d’innovation vers une finalité de compétitivité économique. Son but n’est pas d’intégrer les systèmes nationaux en recourant au droit communautaire, mais de les mettre en concurrence au moyen de techniques managériales censées insuffler un « esprit compétitif » dans les laboratoires comme dans les administrations publiques. Par la construction d’indicateurs de performance et leur évaluation comparative (benchmarking), il s’agit d’inciter les « chercheurs-entrepreneurs » à optimiser leur productivité, et les gouvernants à aménager des conditions institutionnelles, juridiques et culturelles attractives aux yeux des investisseurs. Quantifier ainsi le travail scientifique et l’art de gouverner n’est pas neutre. En explorant la genèse et la rationalité au principe de l’EER, ce livre se propose d’en déchiffrer les effets politiques sur la société européenne en formation.

Introduction

Mars 2000 : un Conseil européen extraordinaire se réunit à Lisbonne. Quoiqu’il n’ait pas fait les gros titres et demeure inconnu du grand public, ce sommet marque un tournant dans l’histoire de la construction européenne. Les chefs d’État et de gouvernement des pays membres de l’Union lui ont en effet assigné « un nouvel objectif stratégique pour la décennie à venir : devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde ».
Dans leurs conclusions, cet objectif prend corps dans un programme décennal en deux volets, visant d’une part à « préparer la transition vers une économie compétitive, dynamique et fondée sur la connaissance » ; et d’autre part à « moderniser le modèle social européen en investissant dans les ressources humaines et en créant un État social actif ».
En mettant sur l’agenda les problèmes d’emploi, de formation professionnelle et d’exclusion, ce premier « sommet de printemps » a été présenté à l’époque, aussi bien par les universitaires que par les syndicalistes ou les sociaux-démocrates, comme l’acte de naissance de l’« Europe sociale », comme la « revanche de Maastricht ».
Et pour cause, ce qu’on a appelé la « vague rose » avait déferlé sur l’Europe depuis mai 1996, amenant au pouvoir des majorités de centre-gauche dans onze États membres sur quinze. Lorsque les Portugais prennent la présidence de l’Union début 2000, leur Premier ministre Antonio Guterres, qui se trouve alors être à la tête de l’Internationale Socialiste, peut donc mettre à profit un contexte propice au consensus pour tenter de surmonter les antagonismes inhérents aux questions extra-économiques. Le contexte est d’autant plus porteur qu’il conjugue les promesses de la « vague rose » avec celles de la « nouvelle économie ». On attend de la première l’ouverture d’une « troisième voie » qui bâtirait une « Europe sociale » enfin réconciliée avec la compétitivité industrielle ; et de la seconde, une croissance « vertueuse » – c’est-à-dire non inflationniste – fondée sur l’« immatériel » et le « capital humain », accompagnée d’un « retour au plein-emploi ».
Forte de cet unanimisme politique et économique, la présidence portugaise met donc au point une stratégie qui se veut à la fois globale et pragmatique. Globale dans la mesure où elle concerne aussi bien les politiques d’entreprise, de recherche et d’innovation, que la réforme des systèmes de retraites, d’éducation ou de santé. Pragmatique car elle délaisse la méthode communautaire traditionnelle, qui s’est certes montrée utile pour réaliser le Marché commun, mais qui apparaît désormais inopérante pour aller au-delà d’une Union économique et monétaire.
La stratégie – dite « de Lisbonne » – envisage donc bien la continuation de la construction européenne mais par d’autres moyens ; moyens qui ne sont plus diplomatiques ni juridiques, mais managériaux et disciplinaires. Elle entend remédier à ce qu’elle diagnostique être des problèmes d’action collective, en ayant recours aux solutions proposées par les tenants du New Public Management pour gérer efficacement l’organisation européenne, sur le modèle d’une « bonne gouvernance ». Là réside toute l’originalité de la stratégie de Lisbonne : dans la démarche qu’elle inaugure en aménageant un dispositif de coopération intergouvernementale, prétendument ouvert à tous les acteurs et baptisé de ce fait : Méthode Ouverte de Coordination (MOC pour les intimes). Avec le benchmarking pour pièce maîtresse, ce dispositif fonctionne à l’incitation, à l’émulation entre pairs et à la surveillance multilatérale, sans recours à la contrainte légale. C’est par la valorisation des performances nationales, leur quantification et la publicité de leur classement, qu’il plie les dirigeants étatiques à la discipline d’une gestion par objectifs. Autrement dit, les nouveaux champs investis par l’Union, sous la bannière de la MOC, ne font plus l’objet d’une intégration par le droit mais d’une européanisation par le chiffre.
Cet ouvrage se propose de mettre en évidence les effets politiques produits par la médiation du benchmarking dans les relations intergouvernementales. Plus précisément, il entend exposer comment l’ingénierie managériale de la MOC transforme les modes de pilotage et d’administration des activités de recherche, conçues non plus comme source de puissance étatique ou de savoirs collectifs, mais comme producteurs d’innovations brevetables et de propriétés intellectuelles. L’intention de son auteur est double : déchiffrer le discours et les pratiques qui réalisent un Espace Européen de la Recherche (EER) en engageant les États membres dans une compétition effrénée pour attirer les capitaux et les cerveaux ; montrer en quoi ce dispositif actualise la grandeur compétitive comme mesure de toute chose.
Après avoir retracé l’histoire de l’Europe de la recherche, seront identifiés les promoteurs du projet totalisant d’une « économie de la connaissance ». Nous tâcherons d’éclairer le travail de rationalisation et de contextualisation par lequel ils confèrent au dessein d’un « marché commun de la recherche et de l’innovation » la force de l’évidence et de la nécessité.
Une attention toute particulière sera portée à la fabrique du benchmark des 3% d’investissement en R&D comme signe de ralliement destiné aux gouvernants nationaux. Cet exemple nous servira de révélateur pour mettre au jour la bataille politique qui se joue dans l’ombre du consensus affiché par le Conseil européen.
C’est au sein des comités dits techniques et des offices statistiques qu’éclatent des conflits sur les critères pertinents d’évaluation, que des controverses se déclenchent sur la définition des indicateurs communs et que se nouent des alliances pour convenir des cibles à atteindre. En d’autres termes, c’est là que les cycles de benchmarking trouvent leur source de scientificité et de légitimité. Par la mise en nombre et la mise en comparaison des résultats nationaux, ils rendent visibles leurs écarts de performance dans des palmarès qui réordonnent « grands » et « petits » pays à l’aune d’une grandeur compétitive.
Or celle-ci, loin de préexister à l’opération qui la mesure, procède précisément des conventions d’équivalence par lesquelles les gouvernants acceptent de livrer leurs gouvernés à une course sans relâche pour faire advenir un « capitalisme cognitif » en Europe.
L’EER illustre la construction d’un espace européen d’équivalence, où la commune mesure ne sert pas l’égalité sociale et spatiale mais une mise en compétition des populations et des territoires. Son exploration est riche d’enseignements sur la manière dont la gouvernementalité libérale agence la confrontation d’espaces localisés de compétitivité dans un espace globalisé de concurrence. C’est en discernant les lignes de force de cette nouvelle géographie politique que nous espérons dégager des prises à l’exercice d’une pensée critique et de résistances pratiques. […]

Dossier de presse
Sylvestre Huet
Libération , 06/10/2008
Sauvons la recherche peaufine sa riposte
> Télécharger le pdf
Sylvestre Huet
Libération , 06/10/2008
Réalisation : William Dodé