Dans la collection « Savoir/Agir »

 
couverture
Rémi Lefebvre - Frédéric Sawicki
La Société des socialistes
Le PS aujourd’hui

Parution : 27/10/2006

ISBN : 291496823X

Format papier
256 pages (14 x 20,5 cm) 18.50 €
Épuisé

Format numérique
9.25 €
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Avec l’effondrement du PCF, le PS est devenu, à partir des années 1980, le parti pivot de la gauche française. Il peine pourtant à se hisser au rang des principaux partis sociaux-démocrates européens, tant en nombre d’électeurs que de militants. Son image publique est plutôt négative chez les journalistes politiques comme chez les militants de gauche et bon nombre d’intellectuels. Ces représentations sont partagées par de nombreux militants dont la loyauté à l’institution socialiste s’affaiblit. La persistance d’une culture communiste et contestataire, la transformation du PS en parti de gouvernement, n’expliquent pas à elles seules le faible attachement que suscite ce parti. Fortement professionnalisé à la base comme au sommet, entièrement organisé autour de la préparation des échéances électorales, le parti socialiste connaît une rétraction de ses réseaux d’influence et semble incapable de renouveler ses cadres et ses orientations politiques. La société des socialistes apparaît ainsi comme une société de plus en plus fermée sur elle-même, où les enjeux liés à la préservation des positions de pouvoir apparaissent déterminants. Un certain cynisme y est de mise. Ses membres se rassurent en se représentant la société française non plus comme une société de classes, mais d’individus ou, à tout le moins, comme une somme d’intérêts catégoriels auxquels il s’agit de répondre au coup par coup. Le programme a remplacé le projet, tant au niveau local que national. L’engouement récent en faveur de Ségolène Royal est, dans ces conditions, à la fois un révélateur de la perte de confiance dans les dirigeants de ce parti et le symptôme de la faible prégnance des clivages idéologiques en son sein. Ce livre, fondé sur une importante expérience de terrain, explore à la fois ce monde relativement clos qu’est la société des socialistes et les représentations de la société que partagent ou véhiculent ses porte-parole.

SUR LES ONDES
France 3 et France Info (Diffusion simultanée) : France Europe Express Frédéric Sawicki a été l’invité de Christine Ockrent face à François Hollande (8 octobre 2006 à 23h00)
France culture : Journal de la mi-journée – (25 novembre 2006 à 12h30)

Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki (l’un des fondateurs de la revue Politix) sont professeurs de sciences politiques à Lille 2 et membres du Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales (CERAPS).

Ouvrages parus :
Frédéric Sawicki, Les Réseaux du parti socialiste. Sociologie d’un milieu partisan (Belin, 1997) ;
Rémi Lefebvre (avec C. Le Bart), La Proximité en politique. Usages, rhétoriques, pratiques (PUR, 2005).

Dossier de presse
Comment peut-on être socialiste ? Xavier Molénat Sciences humaines, Mars 2007
A gauche, sans le PS Philippe Corcuff Libération, 24/11/2006
« L'image du PS «parti de militants» est plus un mythe qu'une réalité » Elsa Freyssenet Les Échos, 04/10/2006
« Les militants en ont assez des querelles de pouvoir » Métro, 05/10/2006
Frédéric Sawicki : « Les militants PS de base sont perdus » Geoffroy Deffrennes 20 minutes, 04/10/2006
« Ségolène Royal incarne une forme de virginité partisane » David Revault D'Allonnes Libération, 16/09/2006
Comment peut-on être socialiste ?

Comment fonctionne le petit monde des militants et des élites PS ? En disséquant la « société des socialistes », Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki dressent le portrait à la fois sombre et pathétique d’un parti recroquevillé sur lui-même, au grand désespoir de ses militants.

« Il faut avoir le cœur bien accroché pour rester au ps. » Michel, l’auteur de ce propos, est bien placé pour le savoir : il est militant socialiste à Lille. Propos paradoxal, mais que le lecteur fera sans doute sien s’il lit jusqu’au bout le très riche essai que Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki viennent de consacrer au Parti socialiste. Sans parti pris, les deux politistes dressent, à coups de statistiques, de rappels historiques et d’une enquête de terrain, un tableau clinique très sombre du principal parti de la gauche française. Partant de la conviction que « pour comprendre ce que font et disent les socialistes, il faut comprendre ce qu’ils sont et la société qu’ils forment », ils décrivent un parti de plus en plus hermétique, homogène socialement et ayant du mal à avoir une vision de la société et une ligne idéologique claires. Ils rejoignent en cela les critiques ordinairement adressées au PS, mais en montrant, grâce à leur vaste information, les mécanismes ordinaires, quotidiens, qui font de la « société socialiste » ce qu’elle est aujourd’hui.
Le début de l’ouvrage, qui retrace l’histoire du socialisme français, rappelle tout d’abord quelques faiblesses structurelles du PS. S’il a, sur les vingt-cinq dernières années, gouverné le pays pendant quinze ans, il est, parmi les partis sociaux-démocrates européens, l’un des plus faibles en termes de scores électoraux (27,8 % en moyenne au premier tour des législatives entre 1981 et 2005). Joue ici la spécificité de la situation française, notamment un Front national à 8–10 % des électeurs inscrits et une extrême gauche encore vivace. Reste que, contrairement à l’Allemagne ou à l’Angleterre, le socialisme français a toujours eu du mal à s’arrimer aux classes populaires (la CGT refusant notamment, dès la naissance de la SFIO en 1905, toute collaboration). Il n’a pas réussi à s’imposer à gauche comme l’avait fait le PC avant lui.
Le socialisme français n’a donc jamais été complètement « populaire ». Mais cela n’empêche pas le PS d’aujourd’hui d’être marqué par une fermeture inédite aux groupes sociaux situés en bas voire au milieu de l’échelle sociale. Au sein des élites notamment (élus, membres du Conseil national et des cabinets ministériels), qui, de plus en plus, ont été recrutées au sein des classes supérieures et, en large majorité, dans la fonction publique. Mais le constat vaut aussi pour les militants qui s’embourgeoisent, avec un très faible recrutement au sein des classes populaires (5 %), des salariés précaires (4 %) et des chômeurs (3 %). 59 % des adhérents appartiennent au secteur public. Le vieillissement est particulièrement inquiétant : l’âge moyen de l’adhérent socialiste est de 55 ans, et seuls 14 % d’entre eux ont moins de 40 ans.
Déjà peu représentative, la société des socialistes se replie un peu plus sur elle-même à cause de la rétractation des réseaux que le PS avait tissés au cours des années 1970 avec d’autres organisations ou mouvements, et qui lui offraient un « ancrage social » significatif. Ainsi du « monde » laïc et de ses figures de proue, les instituteurs, qui se font de plus en plus rares dans un PS où la cause laïque (lutte contre l’école privée et pour l’élitisme républicain) a été « ringardisée ». « Avant, la laïcité, c’était une fierté et une évidence… Maintenant c’est un défaut, on me traite de laïcarde », témoigne une élue socialiste. Idem pour le lien avec l’extrême gauche étudiante, qui avait pourtant fourni un certain nombre de figures actuelles du PS (Lionel Jospin, Julien Dray, Henri Weber…), mais que la pratique du pouvoir a défait, pour ne laisser place qu’à une « détestation croisée bien établie ». Le monde associatif s’est lui professionnalisé (la dimension militante passant au second plan) alors que le PS ne promouvait guère ceux qui militaient dans les deux sphères. Les syndicats, enfin, se tiennent désormais à distance du politique – la CFDT notamment qui, échaudée par ses expériences passées avec le PS, proclame sa neutralité (« ni de gauche, ni de droite »).

R. Lefebvre et F. Sawicki insistent sur le fait que ce sont ces liens rompus et la faible implantation du PS qui « (accroissent) la volatilité de l’électorat socialiste, condamnant le PS à faire fluctuer sa ligne idéologique ». Cela éclaire aussi les raisons de l’usage intensif des sondages : « Faute de réseaux puissants irriguant la société, les élites socialistes sont de fait conduites à s’appuyer sur des formes de production non “mobilisées” de l’opinion publique comme les sondages. » Et ce n’est sans doute pas non plus un hasard si la vision socialiste de la société dénie toute conflictualité sociale (« ouvrier » est un terme rare au PS) pour se nourrir avant tout des travaux sociologiques sur l’individu et les valeurs postmatérialistes (François de Singly, Marcel Gauchet) qui dessinent des individus « entrepreneurs de leur propre vie », selon l’expression, d’Alain Ehrenberg, qui fait florès.
De fait, les militants d’origine populaire se font rares, ce que les deux politistes expliquent aussi par la généralisation, au sein du PS, d’une « culture du débat » qui valorise la réflexion collective, la libre expression des militants. Or cette « intellectualisation », en faisant appel aux ressources culturelles personnelles, en technicisant le débat et en dévalorisant le rapport populaire au parti fait de remise de soi et de loyalisme, favorise la relégation des militants les plus modestes. Une militante ouvrière témoigne ainsi : « On n’avait pas besoin de discuter, de débattre parce qu’on avait tous les mêmes idées… Je vois bien dans les réunions maintenant, ils passent leur temps à faire des grands débats intellectuels, y en a qui sont jamais d’accord… »
Ce sont les pratiques les plus ordinaires du militantisme (tractage) qui sont ainsi dévalorisées mais aussi, par conséquent, les dimensions collectives et identitaires de l’appartenance partisane (nuits de collage d’affiches, fêtes de sections) qui se perdent. Etonnamment, le PS semble tolérer, voire encourager, un militantisme distancié. La conséquence en est que la dimension cynique des comportements prend une place prépondérante au sein du parti, où « le militant est un loup pour le militant », selon André (40 ans de parti). Un « univers hobbesien », donc, où l’on « ne s’aime pas, ou peu » et où « rapporter les prises de positions des militants aux positions dans l’espace partisan relève d’un quasi-réflexe (...) ». Certes, rappellent les auteurs, le cynisme en politique ne date pas d’aujourd’hui, mais la nouveauté est que la concurrence touche toute la communauté militante, du sommet jusqu’à la base, et que la « lutte pour les places », contrairement à d’autres milieux militants, y est peu déniée. Selon un militant de Villeneuve-d’Ascq, « y a pas beaucoup de fraternité dans le parti, c’est un milieu très dur. Les amitiés sont jamais durables. Y en a qui vendraient leur mère ».

Difficile donc de « militer au ps et d’y rester tant intérêts, croyances et convictions, dispositions, ajustements à l’institution s’y articulent difficilement ». Cela explique, selon les deux chercheurs, une certaine forme de « malheur militant » qui, dans les entretiens qu’ils ont menés, s’exprime à travers les registres de l’insatisfaction (« on ne s’y retrouve pas »), de la déception, de la frustration (« il n’est pas facile de militer »). Malgré tout, et malgré leur grande lucidité, les militants semblent peu enclins à la défection, sans doute parce que, toujours à cause de la rétractation des réseaux socialistes, il est désormais difficile de reconvertir son militantisme socialiste. On voit donc se multiplier les formes de « distance à l’engagement » : ne pas voter socialiste aux élections, voter « oui » à la Constitution européenne lors du référendum interne pour ne pas cautionner Laurent Fabius en se promettant de voter « non » dans l’urne, adhérer à Attac ou encore, dans un autre registre, afficher délibérément son cynisme et valoriser la distance critique en raillant « l’engagement total » du militant de base…
C’est au final un portrait quelque peu pathétique du PS que dessinent R. Lefebvre et F. Sawicki. Un PS incapable d’affirmer ce qu’est être socialiste aujourd’hui – « on ne sait plus pourquoi on est socialiste », répètent les militants – et donc « condamné à décevoir ». Y a-t-il néanmoins des raisons d’espérer ? Les deux chercheurs en voient dans l’histoire du PS qui, dans les années 1970, avait réussi sa rénovation en redonnant leur place aux militants, en limitant les mandats, en s’ouvrant aux autres organisations… Reste qu’un tel élan se fait attendre, au risque de faire perdre leurs dernières illusions aux militants. Un risque que résume cette formule attribuée à Pierre Mauroy : « Si les dégoûtés s’en vont, ne resteront plus que les dégoûtants. »

Xavier Molénat
Sciences humaines, Mars 2007
A gauche, sans le PS

Philippe Corcuff maître de conférences de sciences politiques à l’IEP de Lyon.

Le succès de Ségolène Royal à l’investiture socialiste pour la présidentielle suscite une inflation rhétorique. Le lien, initié par les Lumières et fondateur de la gauche, entre raison critique et transformation sociale apparaît out dans la frénésie poitevine de marketing électoral. Les deux, Ségolas et Nicolène, font bien la paire ! Les sondages ont remplacé l’esprit critique, le look personnel le projet de société... On confond le populaire avec le démagogique. Dans l’entre-soi d’un univers socialement et intellectuellement homogène, deux teintes de gris légèrement distinctes font facilement office de polarités politiques.
Prendre de la distance vis-à-vis du versant gôche de cette grisaille néolibérale suppose de s’interroger sur l’état du PS l’ayant rendu possible. Ce que nous permettent deux chercheurs en science politique, Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, dans la Société des socialistes – Le PS aujourd’hui (éd. du Croquant). Professionnalisation politique et marginalisation des expériences populaires sont les deux logiques sociales analysées. Le poids grandissant des professionnels de la politique, au niveau national et surtout local, comme de leurs affidés (la multiplicité des postes générés par les collectivités locales), a contribué à structurer le PS autour de logiques de carrières, au détriment des considérations idéologiques.
Une désintellectualisation du débat a accompagné ce mouvement, ainsi que la prédominance d’ «une certaine économie psychique du cynisme» . On pourrait dire de ces jeux politiques professionnalisés ce que Marx et Engels écrivaient de la bourgeoisie dans le Manifeste communiste (1848) : «Frissons sacrés et pieuses ferveurs, enthousiasme chevaleresque, mélancolie béotienne, elle a noyé tout cela dans l’eau glaciale du calcul égoïste.» Dans le même temps, le recrutement des «élites roses» s’est de plus en plus restreint aux couches supérieures et moyennes, alors qu’on assistait à un retrait des militants d’origine populaire.
Au sein de cette évolution, le profil de Ségolène Royal est assez conformiste. Contrairement aux énarques-militants des années 60–70, elle fait partie de ces hauts fonctionnaires qui ont directement accédé aux pouvoirs centraux : secrétariat général de l’Elysée, parachutage dans les Deux-Sèvres, fonctions ministérielles… La soi-disant «nouveauté» s’est fabriquée dans les pots usés de la politique politicienne à la sauce technocratique.
Prenant au sérieux la rénovation militante engagée à partir du Congrès d’Epinay de 1971, Lefebvre et Sawicki notent que «le regain militant et la vitalité organisationnelle des années 70 démontrent que les faiblesses du PS ne relèvent pas de la fatalité» . Les auteurs puisent dans le passé récent des ressources aptes à ouvrir un futur différent. Cela leur sert de repère critique contre la probabilité d’ «un nouveau cycle de déceptions» appelé par le ségolénisme. Mais peut-être que le lieu possible de la réinvention n’est plus ce PS sclérosé, mais la gauche altermondialiste et radicale émergente. Une gauche radicale qui donnerait un sens neuf au «réformisme révolutionnaire» de Jaurès et de Blum, dont le PS d’Epinay avait proposé une réélaboration originale. Toutefois règne actuellement une telle confusion des mots, extraits de leurs contextes historiques, qu’il apparaît difficile de l’apercevoir. Ainsi certains socialistes se disent «sociaux-démocrates», alors qu’ils se révèlent sociaux-libéraux, et «réformistes», alors qu’ils se contentent d’accompagner les contre-réformes néolibérales. La social-démocratie a connu au moins deux pôles depuis la Seconde Guerre mondiale : une branche réformatrice dans le cadre du capitalisme, s’efforçant de trouver des compromis sociaux plus favorables au travail par rapport au capital (cas suédois des années 60–70), et une branche «réformiste-révolutionnaire», inscrivant des réformes structurelles dans une dynamique de sortie du capitalisme (dans le sillage de Jaurès et de Blum), qui apparaîtrait aux sociaux-libéraux actuels comme une démarche d’extraterrestres.
Malheureusement, la gauche radicale naissante peine à prendre son envol. Elle a du mal à croire en ses possibilités et à couper le cordon avec le PS tel qu’il est. C’est pourquoi la majorité de la LCR a raison de rester prudente face aux ambiguïtés de la direction du PCF qui aimerait garder un pied dans la relative survie électorale que lui garantit son alliance avec le PS. Olivier Besancenot se présente comme un des meilleurs candidats à même d’incarner l’alliance des formes classiques de la question sociale et de ses renouvellements (libertaires, écologistes, féministes, attentifs aux blessures de la reconnaissance personnelle comme aux discriminations post-coloniales, etc.). Et puis l’éthique de vie qu’il s’est donnée (en maintenant une activité salariée à La Poste) constitue un garde-fou face aux tropismes de la professionnalisation politique. Mais être révolutionnaire, ce n’est pas se contenter de cultiver un lexique «révolutionnaire», c’est participer à transformer profondément et concrètement la société.
A quand une nouvelle organisation politique, radicale et pragmatique, dont Olivier Besancenot et Clémentine Autain pourraient être des figures emblématiques ? En attendant, bouchons-nous les oreilles face au tintamarre électoral et à ses désillusions probables, susceptibles d’ouvrir un boulevard à l’extrême droite. Et, pour le second tour annoncé, laissons chaque électeur décider si les petites différences réelles entre Royal et Sarkozy sont suffisantes, sans consignes de vote.

Dernier ouvrage paru : avec Alain Maillard, les Socialismes français à l’épreuve du pouvoir (1830–1947) (collectif). Pour une critique mélancolique de la gauche (Textuel, 2006).

Philippe Corcuff
Libération, 24/11/2006
« L'image du PS «parti de militants» est plus un mythe qu'une réalité »

Frédéric Sawicki a consacré de nombreux ouvrages à l’étude des partis politiques, notamment du PS. Il publiera le 27 octobre, avec Rémi Lefebvre, La Société des socialistes. Le PS aujourd’hui, aux Editions du Croquant.

L’UMP et le PS ont considérablement accru le nombre de leurs adhérents en proposant des cotisations réduites et en simplifiant le mode d’adhésion par le recours, entre autres, à Internet. Cela présage-t-il d’un changement de nature de ces partis ?
Plus que le mode d’adhésion, c’est le pouvoir donné à ces nouveaux venus – la désignation du candidat à la présidentielle – qui peut avoir des conséquences sur les structures. Dans l’ancien RPR, les adhérents n’avaient aucun pouvoir, car les investitures électorales étaient l’apanage des élus et de l’appareil. Dans sa lutte contre la vieille garde chiraquienne, Nicolas Sarkozy a voulu asseoir sa légitimité sur un vote des adhérents, mais l’évolution n’en est qu’à ses prémices. Ainsi, en dehors de Paris, les militants de l’UMP ne désigneront pas les têtes de liste aux municipales. En outre, la désignation du candidat à la présidentielle s’apparente plus à un plébiscite qu’à une compétition en bonne et due forme avec une égalité de moyens entre les candidats en lice. Au PS, du fait de la multiplicité des candidatures et de la place qu’y occupe traditionnellement le vote des militants, les nouveaux adhérents vont peser beaucoup plus.

Est-ce une rupture ?
La rupture date en fait de 1995 lorsqu’il fut décidé de faire désigner le candidat socialiste à la présidentielle par un vote direct des adhérents, disposition étendue ensuite au choix du premier secrétaire et des premiers secrétaires de fédérations. Jusque-là, le suffrage indirect prévalait et le PS vivait sur l’idée que les décisions les plus importantes devaient être prises par les gens les plus investis dans le parti, les militants et les cadres. C’est une décision dont on n’a pas mesuré la portée à l’époque car les dirigeants socialistes souhaitaient ainsi retrouver une légitimité altérée par la guerre fratricide du congrès de Rennes et les dérives du second septennat de François Mitterrand. L’investiture de 2007 est dans le prolongement de 1995.

Y a-t-il tout de même une spécificité des nouveaux adhérents ?
On peut penser que le choix du candidat à la présidentielle est une motivation majeure de leur adhésion, qu’ils prêteront attention aux sondages et qu’ils ne seront pas très sensibles à l’argumentaire développé par Lionel Jospin sur le respect du parti, de sa tradition et de ses structures. Mais ils ne sont pas les seuls : les militants plus anciens sont aussi fatigués des luttes entre dirigeants qu’ils perçoivent comme déconnectées des clivages idéologiques. D’autres part, l’image d’un PS « parti de militants » est plus un mythe qu’une réalité depuis les années 1980 où cette formation s’est muée en parti d’élus, eux aussi sensibles aux sondages. N’oublions pas que, juste après la présidentielle, il y a les municipales !

Certains craignent pourtant que le PS se transforme en parti démocrate à l’américaine dont les membres ne se mobilisent qu’une fois tous les cinq ans pour désigner le candidat…
On se fait en France une fausse image du Parti démocrate américain qui associe, lors de ses conventions, des associations et des syndicats. Le PS se porterait peut-être mieux s’il était ainsi organisé et ses moyens de mobilisation en seraient décuplés. Quand on sait qu’il y a en France 5 millions d’électeurs socialistes de premier tour, 2 millions de syndiqués et moins de 200.000 adhérents au PS, on se dit qu’il y a une marge de progression importante et qu’il revient au PS d’adapter ses structures d’une façon ou d’une autre. Internet n’est pas la panacée, ce n’est qu’un outil, qui touche en plus les plus éduqués. Mais son succès montre l’existence d’une attente vis-à-vis du PS que ses responsables ont peut-être sous- estimée.

Si Ségolène Royal était investie, ce serait la première fois qu’un socialiste emmène le parti en s’appuyant au premier chef sur sa popularité ?
C’est vrai. Mais le PS paie ainsi de s’être entièrement soumis aux institutions de la Ve République, qui personnalisent le pouvoir.

Elsa Freyssenet
Les Échos, 04/10/2006
« Les militants en ont assez des querelles de pouvoir »

Frédéric Sawicki, professeur de science politique publie, avec Rémi Lefebvre : La Société des socialistes. Le PS d’aujourd’hui.

Dans votre ouvrage à paraître, vous analysez le Parti socialiste du Nord. Pourquoi la fédération est-elle toujours aussi puissante ?
Même si le lien s’érode, l’électorat est toujours populaire avec de nombreux ouvriers et employés. Historiquement, les hommes politiques ont su rester proches des milieux syndicaux et associatifs. Aujourd’hui, le lien se maintient par le contrôle des collectivités locales qui permettent d’avoir des leviers pour les militants sur le logement ou l’emploi.

Qui sont les nouveaux socialistes aujourd’hui dans le Nord ?
Ils sont de moins en moins issus des milieux populaires. Habitants les grandes villes et diplômés, ils se sont inscrits par Internet pour pouvoir participer à la désignation des candidats et contourner les obstacles d’une adhésion. Ils n’ont pas vraiment de liens directs avec les militants des sections.

Quel est l’état d’esprit actuel des militants socialistes du Nord ?
Ils sont particulièrement critiques à l’encontre des dirigeants. Ils se sentent déboussolés par les luttes de pouvoir à répétition entre les leaders socialistes qui ont presque toujours les mêmes idées. Les militants socialistes en ont assez des divisions.

C’est ce qui explique, selon vous, la popularité de Ségolène Royal dans le département ?
Oui. Malgré son expérience du pouvoir, elle ne fait pas partie des rivalités de personnes qui existent au PS depuis le congrès de Rennes il y a seize ans. Elle est moins prise dans ces divisions. Les militants ont souvent à la fois un réflexe légitimiste pour gagner et une volonté farouche de tourner la page des années Mitterrand et Jospin.

Métro, 05/10/2006
Frédéric Sawicki : « Les militants PS de base sont perdus »

Pourquoi le PS, qui est pourtant le grand parti de la gauche française, ne se hisse-t-il pas au rang des autres partis sociaux-démocrates européens ? Telle est la question à laquelle répondent Frédéric Sawicki et Rémi Lefebvre dans La Société des socialistes (éd. du Croquant). Outre la persistance de l’extrême gauche contestataire, le parti socialiste souffre, selon les auteurs, de la forte professionnalisation de ses membres, de son incapacité à renouveler ses cadres et son programme qui s’éloigne d’ailleurs de plus en plus d’un véritable projet de société. Fermée ainsi sur elle-même et entièrement tournée vers le pouvoir et le maintien des positions de ses dirigeants, le PS fait l’objet de vives critiques aussi bien dans l’opinion publique qu’au sein des commentateurs du jeu politique.

Quel est le profil des militants socialistes du Nord ?

Un bon tiers d’entre eux sont des élus ou travaillent en lien avec une collectivité socialiste. Le PS a un ancrage social et territorial qui s’appuie sur ce réseau très dense d’élus. C’est un parti de professionnels de la politique. Du coup, quand le PS perd une ville, le nombre d’adhérents s’effondre.

Les nouveaux adhérents sont-ils pareils ?

Non. Inscrits par Internet, ils sont surtout issus de la métropole lilloise. Plus éduqués, ils ne développent pas la convivialité des cellules de base autour des parties de cartes, des banquets…

Quand Pierre Mauroy rallie Ségolène Royal, le militant comprend-il sa décision ?

Non. Dans l’ensemble, la base est perdue car ses leaders changent sans cesse de chapelle. Elle ne comprend plus le projet politique, ni la stratégie. On demande aux militants de débattre, sans formation. A l’église, on ne demande pas aux paroissiens d’écrire l’Evangile !

Après le retrait de Jack Lang, aucun candidat n’est donc issu des fédérations PS du Pas-de-Calais et du Nord, pourtant très importantes…

Tous les candidats sont énarques ou universitaires. Ce qui est moins fréquent dans le Nord. Sauf pour les parachutages comme ceux de Martine Aubry et de Jack Lang autrefois inenvisageables. Les figures régionales préfèrent travailler dans l’ombre, comme Daniel Percheron ou Michel Delebarre.

Pourquoi pas Martine Aubry ?

Avant qu’elle soit ministre des Affaires sociales, on parlait d’elle en présidentiable ! C’est un portefeuille où il faut aller au front. Ségolène Royal, elle, n’a pas subi l’épreuve du feu, ses fonctions ayant touché à l’intime : le scolaire, la famille…

Geoffroy Deffrennes
20 minutes, 04/10/2006
« Ségolène Royal incarne une forme de virginité partisane »

Professeur de sciences politiques à l’université Lille-II, Frédéric Sawicki consacré l’essentiel de ses recherches au Parti socialiste1. Il met en évidence la difficulté du parti à renouveler ses cadres et ses orientation politiques, et replace dans ce contexte le «phénomène Ségolène»

Quelle dynamique interne rend possible l’ascension de Ségolène Royal face aux éléphants ?

La grande innovation, c’est que, pour la première fois, quelqu’un qui n’a jamais occupé de fonction importante au sein du parti est en passe de l’emporter. Les ralliements à Ségolène Royal sont le fruit d’un blocage des postes et d’une crise générationnelle du PS. A l’intérieur du parti, l’accès aux responsabilités, en particulier aux fonctions électives, est monopolisé par des gens rentrés au parti avant 1981. La seule réponse apportée à cette situation a été la parité, qui n’a d’ailleurs pas vraiment entraîné un renouvellement du personnel politique : les femmes ne constituent aujourd’hui qu’un quart des parlementaires socialistes… Se rallient donc à Ségolène Royal des gens écartés des postes à responsabilités dans les ministères sous Jospin, à la tête du parti ou dans les grandes villes. Ils ont envie qu’on donne sa chance à une autre génération.

Comment analyser la spectaculaire influence des sondages dans le processus de désignation ?

Le fait que les dirigeants socialistes regardent les sondages pour se déterminer n’est pas neuf. En 1995, Lionel Jospin, opposé à Henri Emmanuelli, avait mis en avant sa meilleure image dans l’opinion et des sondages le présentant comme un présidentiable plus crédible.

Si de plus en plus de gens au PS accordent aujourd’hui une attention déterminante aux sondages, c’est parce que l’identité du PS est totalement brouillée : les orientations idéologiques des différents candidats sont largement interchangeables. En dehors de leurs personnalités, rien ne sépare vraiment les candidats déclarés. Par exemple, Laurent Fabius entend aujourd’hui incarner la gauche du PS, alors qu’il y a cinq ans, à Bercy, il préconisait une politique économique plutôt libérale, à coups de baisse d’impôts, de privatisation des entreprises publiques et de mise en place d’une épargne salariale en matière de retraite…

Les militants, et un certain nombre d’élus, ne sont pas amnésiques. Personne ne croit vraiment que les uns sont plus à gauche ou à droite que les autres. Ce qui laisse la place à des critères personnels. Et quoi de mieux que des sondages pour départager les candidats en lice ? L’arbitrage par les sondages n’est pas le plus irrationnel qui soit, dès lors que les courants ne sont plus que des écuries rassemblées autour de personnalités.

Le poids des sondages serait donc la manifestation d’une crise du Parti socialiste ?

La perméabilité croissante des membres du PS aux sondages est le signe d’un discrédit des dirigeants en place. Si les candidats sont interchangeables, autant prendre celui qui a le plus de chances… Vis-à-vis des nouveaux adhérents ou d’un certain nombre de militants fatigués, Ségolène Royal incarne une certaine forme de virginité partisane. On lui prête, à tort ou à raison, une constance. Elle donne l’impression d’être sincère : elle dit ce qu’elle pense des 35 heures ou de Blair. Les ralliements à Ségolène Royal sont avant tout le produit du scepticisme généralisé vis-à-vis des éléphants socialistes.

Tandis que Ségolène Royal cherche à se démarquer de ses concurrents, en allant jusqu’à jouer en marge du PS, Lionel Jospin, lui, se pose en garant de la culture du parti…
Quand Lionel Jospin se présente comme le candidat du parti, il s’efforce de mobiliser les principaux responsables en agitant un chiffon rouge : «Ségolène risque, si elle est élue, d’être incontrôlable, de ne pas renvoyer l’ascenseur au parti. Le PS risque d’être marginalisé, transformé dans ses structures, avec la mise en place d’une démocratie d’opinion.» Son message subliminal, c’est un peu : «Avec moi, vous savez ce qu’il en est. Je ferai appel à des socialistes éminents au gouvernement, je gouvernerai en concertation avec le parti. N’ayez crainte.» Evoquer la fidélité au parti, c’est aussi jouer le maintien des positions et des équilibres acquis.

Quel impact auront les nouveaux adhérents ?
Au Parti socialiste, avant cette vague de 80 000 adhésions, on avait 120 000 adhérents, avec des sections qui fonctionnaient de plus en plus en vase clos et qui ne se renouvelaient pas. Personne n’avait vraiment intérêt à faire entrer de nouveaux adhérents, qui risquaient de bouleverser les équilibres locaux et de menacer les processus d’investiture aux élections. Les nouveaux venus, eux, ne sont pas dans les relations traditionnelles d’échange et de fidélité avec les secrétaires de section et les élus locaux. Leur préoccupation numéro 1, c’est d’abord que Sarkozy ne soit pas élu. Cela casse complètement les logiques habituelles à l’intérieur du PS : les élus locaux ne maîtrisent plus les votes des adhérents. Mais attention : les socialistes sont quand même experts en matière de contrôle des votes…

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1 A lire : Les Réseaux du PS. Sociologie d’un milieu partisan (Belin, 1997) et La Société des socialistes. Le PS aujourd’hui (avec Rémi Lefebvre, éditions du Croquant, à paraître en octobre).

David Revault D'Allonnes
Libération, 16/09/2006
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Graphisme : T–D