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Le « populisme du FN », un dangereux contresens
Parution : 15/09/2004
ISBN : 291496806X
Format papier : 256 pages (11 x 17,5 cm)
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Le populisme a conquis, dans le milieu des années 1980, une place prédominante dans les commentaires politiques pour désigner des phénomènes qui, à l’instar du FN, étaient jusqu’alors pensés comme relevant de l’extrême droite.
Cette interprétation actuellement dominante dans différents secteurs du commentaire politique (histoire, analyse électorale, sondages, journalisme) voit dans le FN le premier parti ouvrier de France. Des analyses empiriques désignent les groupes populaires comme les principaux soutiens du parti de Jean-Marie Le Pen.
Classes populaires, hier classes dangereuses, aujourd’hui classes autoritaires par ressentiment, aveuglement, inclinaison atavique, mauvaise éducation ou anomie sociale et politique ?
Des analyses mal fondées, doublées de déformations interprétatives, imposent la figure fantasmatique d’un peuple menaçant pour la stabilité de la démocratie, et dénient une fois de plus ce qu’est la réalité sociale et morale des comportements politiques des groupes populaires. On manque du même coup une véritable analyse des raisons du succès du FN, de la particularité de son déloyalisme politique et de la nature du danger qu’il incarne pour la démocratie. On évite aussi de se poser une question importante pour comprendre comment peut tenir une telle interprétation, si imprégnée de racisme social et si éloignée de toute réalité : à qui et à quoi sert l’autoritarisme prêté au peuple ?
Les élections présidentielles de 2002 en ont témoigné : le « populisme » occupe désormais une place prédominante dans les commentaires politiques, aussi bien journalistiques que savants, pour désigner le Front national et des phénomènes qui, à son instar, étaient jusqu’alors pensés comme relevant de l’extrême droite. Après le score inattendu de Jean-Marie Le Pen, les articles, les ouvrages et les prises de position se sont multipliés pour présenter des enquêtes et des analyses de journalistes mais aussi d’historiens, de politologues, de philosophes sur la progression inquiétante du « virus populiste » (selon les mots de Libération, 17 mai 2002) : « L’Europe tourne à droite et redécouvre le populisme » (Le Monde, 17 mai 2002), « Enquête sur l’Europe populiste » (Le Monde, 20 mai 2002). Les conclusions, toutes à l’identique, ne se font pas attendre.
C’est d’une « crise de la politique et d’une crise de la société » qu’il s’agit, selon Jérôme Jaffré dans un dossier qui accompagne une étude sur « la France de Jean-Marie Le Pen » avec pour commentaire : « Depuis 1789, l’extrême droite n’a cessé d’être la France du refus. La France de Le Pen, c’est aussi la France des exclus, celle de la crise » (Le Monde, 28-29 avril 2002) ; « Le vote protestataire rallie – fait sans précédent dans notre histoire électorale – la majorité des ouvriers et des chômeurs », écrit l’ancien directeur de la SOFRES. « C’est la peur de la modernité… Toutes les enquêtes le montrent, tous les sondages le confirment. Ce sont pour l’essentiel les milieux populaires, ouvriers, employés, petits commerçants et artisans, chômeurs qui manifestent ainsi leur sentiment d’exclusion, de mise à l’écart et d’abandon par le reste de la société », poursuit Thomas Ferenczi. Le politologue Pascal Perrineau affirme un peu plus loin : « Le Pen fait un tabac chez les couches populaires. Un quart des ouvriers qui sont allés voter ont voté pour Jean-Marie Le Pen. C’est le premier électorat ouvrier, mieux que Chirac et Jospin. En revanche c’est dans la catégorie des cadres supérieurs et des professions libérales que Le Pen fait ses plus mauvais scores… (Ceux qui votent FN) sont des gens qui sont en bas de l’échelle des revenus mais aussi de l’échelle des savoirs. Plus le niveau de culture est élevé, plus on est à l’abri d’un vote Le Pen ». Le 25 avril, une pleine page « Horizons » avait été consacrée aux « enfants perdus de la classe ouvrière », à partir d’une enquête menée à « Calais, municipalité communiste, où le chef du FN est arrivé en tête et Robert Hue, cinquième ».

Quand l’évidence ne fait pas preuve
La cause semble entendue : les groupes populaires se sont massivement ralliés au FN, le FN est bien un populisme. Elle fait même évidence auprès de la plupart des commentateurs politiques, journalistes et savants confondus, auprès des hommes politiques aussi. Certains, à gauche et à l’extrême gauche, s’inquiètent de voir leur base sociale se laisser séduire par le discours frontiste sur « l’insécurité sociale ». D’autres, chez les socialistes, préfèrent continuer à s’adresser désormais aux classes moyennes éduquées et faire du « social sans socialisme » et sans les ouvriers. D’autres encore, mais à droite, après avoir évoqué la fracture sociale, convoquent les « gens d’en bas » ou la « République de proximité » pour montrer leurs retrouvailles inespérées avec une base populaire qu’ils avaient oubliée depuis longtemps. D’autres enfin, au FN, invoquent avec une éloquence inattendue la classe ouvrière, cherchent à mobiliser les abstentionnistes, le parti refuge des plus défavorisés, et lancent des candidats à l’élection sur ces nouvelles terres de mission que constituent à leurs yeux les cités ouvrières. Cette cause entendue a même reçu sa consécration scientifique en entrant dans les dictionnaires de science politique : « Le populisme désigne d’abord un appel au peuple. Son discours repose sur la valorisation du peuple contre la politique institutionnalisée, dénoncée comme corrompue et avilie. Le mouvement populiste s’alimente essentiellement des vertus charismatiques de son chef et de l’exaltation des différentes caractéristiques qui fondent le peuple auquel il se réfère… La dénonciation de l’étranger, du cosmopolitisme et de l’immigration deviennent des thèmes communs aux discours qu’il inspire. »
Les interprétations montrant le FN en « appel au peuple » rassemblant des « mécontents » séduits par le charisme de Jean-Marie Le Pen, la magie de son verbe et ses idées xénophobes, et dressés contre les élites établies, dominent désormais dans le monde intellectuel et politique et dans des disciplines scientifiques spécialisées dans l’analyse politique (science politique, philosophie politique, histoire du temps présent). Elles n’en soulèvent pas moins quelques paradoxes. Alors qu’il prétend être une catégorie d’analyse, le « populisme » est pourtant également une injure politique. Les multiples commentaires indignés et inquiets qu’il autorise en témoignent : « croisés de la société fermée », « largués, paumés, incultes », « archaïques et rétrogrades » selon les jugements prononcés au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Déjà étonnamment double dans son statut, à la fois notion savante et insulte politique, la dénomination de « populisme » surprend encore autrement. Alors même qu’elle propose une nouvelle classification du FN, bien plus floue et bien moins stigmatisante que les précédentes labellisations de fascisme ou d’extrême droite auxquelles elle se substitue, la désignation rend licites des verdicts d’une extrême violence contre les groupes populaires ayant apporté leur voix à ce parti. Le « populisme du FN » qui ouvre sur un blâme du « peuple », tout en retenant la charge du discrédit contre l’organisation frontiste, va précisément retenir notre attention. Elle amène, en effet, à formuler trois interrogations étroitement liées.
D’abord, si l’on se reporte au passé pas si lointain des années 1970, on s’aperçoit que la corrélation établie entre FN et monde populaire suppose une sorte de conversion politique des groupes populaires, hier décrits comme tout entiers fidélisés à la gauche, aujourd’hui montrés comme subjugués ou prêts à l’être par le parti frontiste. On pourrait objecter qu’il n’y a là aucun mystère. Le monde social aurait changé sous l’effet d’une crise sociale majeure et les nouvelles analyses ne feraient qu’enregistrer le nouvel état, dégradé socialement et moralement, des groupes défavorisés devenus anomiques en perdant leurs points de repère politiques. On proposera néanmoins une autre explication car, comme toujours, la réalité est bien plus complexe qu’elle ne le semble spontanément.
Nombre de travaux sur le parti communiste ont montré, par exemple, que le « parti de la classe ouvrière » comptait dans ses rangs des groupes importants de paysans et de petits et grands intellectuels (instituteurs, universitaires). Des analyses électorales des années 1970, un des âges d’or du communisme sur le plan électoral, ont mis en évidence l’existence d’un fort contingent d’ouvriers votant à droite (autour de 40%) : ce qui faisait d’ailleurs crier nombre de commentateurs à « l’ouvrier embourgeoisé et conservateur ». En fait, nous apprennent ces travaux, la classe ouvrière comme groupe socialement homogène, soudé par les mêmes valeurs et cohérent dans sa vision du monde et de l’avenir aussi bien que sa fidélisation à la gauche sont des mythes politiques qui ont réussi. Des mythes entretenus et exploités par un parti qui, en célébrant la classe ouvrière et les « fils du peuple », accréditait son rôle d’avant-garde politique luttant pour une société meilleure débarrassée enfin de toutes ses inégalités au prix d’un fort contrôle biographique sur le choix de ses cadres et de ses porte-parole. Des mythes acceptés par les principaux concurrents ou détracteurs du communisme qui, pour ces mêmes raisons, critiquaient un parti enrégimenté, discipliné par une logique de fer et doté d’une langue de bois et d’une vision politique primaires à la hauteur du certificat d’études primaires de ses dirigeants. Ainsi, les commentaires politiques de naguère n’enregistraient pas la réalité lorsqu’ils présentaient les ouvriers fidélisés à la gauche : ils ratifiaient une fiction et la transformaient en réalité. N’en serait-il pas de même aujourd’hui avec le « populisme du FN » ?
Pourquoi la nouvelle corrélation établie entre fractions populaires et FN ne serait-elle pas, elle aussi, une mythologie admise moins pour sa « vérité » que pour les différents intérêts politiques et intellectuels qui la constituent en évidence ? Une telle question déplace les regards pour les faire porter sur le travail collectif de représentation politique des groupes populaires accompli par les hommes politiques et les intellectuels, scientifiques et journalistes qui se chargent d’en interpréter le sens. Elle ouvre l’analyse à une autre enquête. La conversion politique supposée des groupes populaires est à comprendre d’abord comme le résultat de la conversion d’hommes et d’intellectuels politiques jadis acquis à la cause ouvrière et maintenant dépris de cet ancien messianisme au profit de nouveaux espoirs politiques dans lesquels les milieux les plus démunis occupent la place du pauvre. Un indice de ce revirement des préoccupations intellectuelles et politiques se trouve dans la seconde interrogation que l’on ne peut éviter.
Toujours au regard de l’histoire passée, les anathèmes lancés contre le « parti de la classe ouvrière » touchaient autrefois essentiellement les dirigeants communistes, jamais leurs soutiens électoraux. Pourquoi cette nouvelle attention aux électeurs et non plus aux porte-parole politiques ? Pourquoi, également cette obstination à focaliser les observations sur la « minorité du pire » venue des milieux populaires et non sur les autres catégories sociales qui, comme dans tout électorat, sont présentes dans l’électorat frontiste (on trouve, dans des proportions variables, outre des ouvriers et des employés, des commerçants, des artisans, des petits patrons, des cadres supérieurs du privé, des professions libérales etc.) ? Ces questions obligent à découvrir que le « populisme du FN » ne fait pas qu’assimiler les groupes populaires à l’extrême droite : il autorise un nouveau dicible sur le « peuple » qu’il était auparavant impensable d’exprimer publiquement (cela n’empêchait pas, bien sûr, la circulation de propos méprisants sur les ouvriers même parmi ceux qui s’en faisaient les porte-parole mais elle restait cantonnée dans l’entre soi). L’on peut se demander alors si le surgissement politique du FN n’a pas constitué une occasion propice à la levée d’un certain nombre de censures qui pesaient hier sur ce qu’il était possible et pensable de dire sur les groupes populaires aussi bien à gauche qu’à droite ; se demander également si, dans les commentaires politiques actuels sur le FN et grâce à eux, ne se met pas en place une représentation moins scientifique que directement politique des milieux sociaux les plus démunis et affranchie des contraintes anciennes. À cet égard, on ne peut manquer de relever l’étonnante adéquation de ce nouveau discours sur les groupes populaires (souvent empreint de racisme social) avec le nouveau vocabulaire adopté après le tournant néo-libéral des années 1980 qui n’évoque plus désormais que les « pauvres », les « exclus », les laissés pour compte de la modernisation économique en lieu et place des positions sociales et professionnelles occupées. Il y a là matière à réflexion notamment sur le matériau idéologique avec lequel le « populisme du FN » a été composé. Il paraît en effet traduire, sous une forme savante, la nouvelle idéologie libérale dominante. C’est précisément le point soulevé par une troisième interrogation.
Si l’on se reporte au moment où le parti frontiste s’implante dans le paysage politique dans le courant des années 1980, le « populisme du FN » et les constats sur le déboussolement politique des milieux populaires étaient rien moins qu’évidents chez les interprètes savants de la politique. L’équation posée entre FN et « populisme » n’avait pas le caractère indiscutable qui est désormais le sien tout comme d’ailleurs la formule magique qu’elle contient, expliquant d’un même geste les raisons du succès frontiste (la démagogie d’un leader, la captivité naïve de groupes populaires, la crise sociale et politique qui les feraient se rassembler dans un même engouement pour des thèses xénophobes) et celles de la menace politique qu’il représente : un autoritarisme politique nouveau forgé par et dans cette relation à double sens entre un chef charismatique et des troupes électorales subjuguées par sa personne et ses discours. C’est dire que cette évidence d’aujourd’hui est une représentation politique qui a été progressivement construite et acceptée. Un cadre cognitif a été élaboré avec ses concepts, ses définitions, son argumentation et ses preuves produisant un enchaînement de causalités venant certifier la nature populiste du FN et sa forte attractivité auprès des milieux sociaux les plus défavorisés.
Cette représentation politique résulte, ainsi, de la formation d’un nouvel argumentaire politique dans lequel les relations entre le « populisme », les groupes populaires, le FN, mais aussi la démocratie et les dangers qui la guettent, ont été mises dans l’ordre d’une explication. Les perceptions anciennes de ces réalités ont été réévaluées ; c’est de leur réagencement que naît une interprétation nouvelle de ce qu’est le FN et de ce que sont les fidélités politiques des groupes populaires. L’évidence du « populisme du FN » trouve, en même temps que sa caution scientifique, une large part de son impulsion dans la participation d’intellectuels, universitaires ou chercheurs à sa fabrication comme en témoignent leurs multiples écrits et interventions publiques. L’on peut même se demander si ce n’est pas précisément la construction scientifique du « populisme du FN » qui a été un des opérateurs pratiques de conversion des jugements précédemment portés sur les groupes populaires. La consécration scientifique du « populisme », par son explication savamment fondée, défaite de toute passion politique et idéologique, a encouragé, en effet, la diffusion de la représentation politique nouvelle des relations affines entre groupes populaires et FN. Réputée reposer sur un savoir empirique, s’appuyant sur des schèmes d’analyse qui entrent en résonance avec ceux d’interprètes situés dans d’autres secteurs du commentaire politique, elle offre, par les « preuves empiriques » qu’elle avance, un réalisme bien fait pour réunir par-delà les frontières idéologiques.
Comme toute production savante qui révise les conventions interprétatives antérieures, le « populisme du FN » est ainsi une innovation scientifique à portée politique. La sociologie des sciences est riche, néanmoins, d’erreurs destinées à la plus grande réussite sociale. C’est précisément ce que l’on voudrait montrer dans cet ouvrage.

Le « populisme du FN » : une mythologie politique à revisiter
Il en va sans doute ici comme pour toutes les évidences : la vision des rapports des groupes populaires au politique qui sous-tend la qualification populiste du FN risque de n’avoir pour seule plausibilité que la force sociale de l’accord qu’elle produit entre des acteurs aux positions sociales et politiques différentes. Elle risque, aussi, de n’avoir pour consistance que celle d’une idée reçue, composée à partir de raisons sociales et professionnelles dissemblables. Ce sont ainsi les usages savants du « populisme » qui sont à examiner dans leur rapport avec l’analyse du FN. Les obstacles à l’étude de ce parti sont nombreux et ils sont redoublés par l’acceptation banalisée de sa qualité de « populiste » et des verdicts prononcés sur les groupes populaires. Le principal est, sans doute, de lever toute une série de garde-fous qui retiennent habituellement l’imagination interprétative de déborder de son cadre scientifique et de projeter sur un parti, distant moralement et politiquement de ceux qui l’observent, des images fondées sur des croyances qui s’enchaînent plus que sur l’examen de sa réalité : croyance dans le caractère « exceptionnel » du FN qui défierait les classements politiques ordinaires ; croyance dans le postulat démocratique voulant que la légitimité vienne des élections et du « peuple » et donc que la seule menace possible pesant sur l’ordre démocratique vienne « d’en bas » et des fractions populaires de la population lorsqu’elles votent.
Ces certitudes, diversement investies et travaillées selon les univers d’appartenance des commentateurs politiques, sont justement celles qui animent les savants faisant usage du « populisme ». Elles tendent à faire décrocher de toute réalité sociale et historique les comportements politiques étudiés et à faire dériver vers un moralisme anti-populaire des interprétations qui n’en ont pas le projet pour principe. Elles incitent à montrer dans le FN un acteur politique qui, après avoir défié les logiques routinières du jeu politique, viendrait défier toutes les lois de la sociologie. En ce sens, le « populisme » du FN est une erreur scientifique ; à la manière des prénotions du sens commun, elle fait écran non seulement à ce qui anime les mobilisations électorales et politiques des groupes populaires mais également à ce qui constitue l’énigme politique du FN. L’erreur n’en a pas moins une redoutable efficacité politique. Pour le comprendre, une double analyse est à mener. Analyser, d’une part, ce que les interprétations en termes de « populisme » doivent aux propriétés professionnelles (aux intérêts, croyances, schèmes intellectuels mobilisés) des savants qui les professent. Analyser, d’autre part, ce que ces interprétations font à la réalité frontiste qu’elles prétendent décrire et, plus généralement, à tous ceux qui se reconnaissent dans leur bien-fondé.
Le FN suscite des commentaires savants qui, pour des raisons tenant à la conception que les scientifiques mobilisés ont de la science politique et de leur métier, confèrent au FN une identité populiste relevant davantage du faux-semblant que du vraisemblable social et politique. Politologues ou historiens en même temps qu’intellectuels politiques intervenant dans les débats d’actualité, ils ont tendance à concevoir leur travail comme devant servir, à la fois, l’analyse et l’action politiques et à se considérer comme des professionnels de la vertu démocratique et de la science du politique : en quelque sorte comme des experts de la politique démocratique censés repérer la « bonne » prise en compte des électeurs et de leurs opinions et la « bonne performance » manifestée par les hommes politiques. Leurs commentaires reçoivent une approbation d’autant plus élargie qu’ils reprennent à leur compte, sans la questionner, la problématique politique qui organise aujourd’hui les échanges intellectuels et politiques.
Démocratie représentative, démocratie d’opinions, démocratie participative ou démocratie des compétences ; ancienne et nouvelle citoyenneté, démocratie ouverte ou démocratie forte, souverainisme ou réformisme éclairé, crise de la représentation politique et crise de la légitimité politique : tous ces thèmes qui hantent, aujourd’hui, le monde intellectuel et politique et qui inspirent bien des pratiques politiques traversent, sous une forme savante, la théorie actuelle du « populisme » qui, en retour, les confirme dans leur bien-fondé. Leurs enjeux se trouvent retraduits dans cette conception nouvelle du FN et les usages qu’elle permet : imposer un autre principe de légitimité politique, celui de l’expertise politique, contre celui de la représentation politique (l’autorité politique, la délégation, les mandats électifs).
Si le FN est bien une menace politique qui ne peut qu’animer tous ceux qui sont attachés à la continuité de la démocratie, il sert également d’instrument de lutte entre intellectuels politiques et hommes politiques pour la refondation de la démocratie représentative donnée pour plus légitime lorsqu’elle se fonde sur l’expertise. La dévaluation des groupes populaires qu’autorise le « populisme du FN » s’inscrit, ainsi, dans le cadre plus vaste d’une révision des anciens clivages politiques et idéologiques et constitue l’occasion, chez les intellectuels politiques, savants ou non, d’une redéfinition particulière de l’acceptable et l’inacceptable en démocratie. En faisant de l’expertise une vertu scientifique et démocratique, les intellectuels politiques auxquels appartiennent les savants mobilisés dans l’interprétation du FN délégitiment tous ceux pour qui le « peuple » est une cause à défendre au profit de la légitimation de ceux pour qui le « peuple » est un problème à résoudre. En ce sens, le terme de « populisme », du moins tel qu’il est employé par ceux qui en font usage à propos du FN, n’est pas innocent. Il rend licite le retour d’une vision réactionnaire des plus démunis et de ceux qui s’en font les porte-parole mais déniée par son habillage de vertu démocratique et de science empirique. La conception du FN en termes de « populisme » est également très lourde de conséquences sur la compréhension des rapports des groupes populaires au politique, sur la perception exacte de ce que représente le parti frontiste et sur les causes de la vulnérabilité de la démocratie.
Double dans sa prétention à être à la fois scientifique et démocratique, l’expertise faisant du FN un « populisme » est double également, on va le voir, dans son argumentation au point de faire passer les certitudes scientifiques et politiques avant toute investigation et mise en œuvre de procédures de vérification. C’est ce qui la fait perdre sur les deux tableaux. Celui de la science du politique pour laquelle elle ne produit que des connaissances déconnectées de la réalité sociale et politique. Celui de la vertu civique si l’on entend par ces termes, à la manière de Marc Bloch dans L’étrange défaite, ce qui est attendu du travail d’un historien ou d’un sociologue de la politique : non pas qu’il déteste ou critique le phénomène qu’il observe (ici le FN) mais qu’il mette en évidence les bonnes raisons scientifiquement fondées qu’il y a de le détester et de le critiquer.

Pour une déconstruction des certitudes
En revenant sur les divers commentaires savants traitant du FN sous l’angle du « populisme », il s’agit de restituer les conditions qui ont permis à cette représentation réactionnaire de prendre forme et de s’établir dans des activités scientifiques : quel est le cadre cognitif qui oriente les regards et les enquêtes, quelles hypothèses sont formulées, quelles preuves sont avancées, quels arguments sont mobilisés ? Cette déconstruction du travail d’élaboration du « populisme » rendra perceptibles les coûts en termes de connaissance de la réalité politique observée et les enjeux intellectuels et politiques qu’une telle analyse recouvre. Ce sera également l’occasion de donner une visibilité à des travaux sociologiques et historiens qui, bien que peu connus des tenants du « populisme », ont renouvelé les approches des phénomènes politiques, réouvert des questions sur des problèmes qui semblaient résolus et qui ont ébranlé bien des certitudes par leurs inquiétudes cognitives. Précisément ce que ne font pas les spécialistes du « populisme » ; précisément ce qu’il s’agit d’effectuer pour remettre un peu de complexité là où tout semble simple, un peu d’incertitude là où tout paraît aller de soi et être automatiquement réglé. Grâce à ces travaux, on montrera combien les évidences énoncées sur le mode des vérités naturelles sur ce que sont le populisme, le FN, l’autoritarisme politique, la démocratie, les rapports des groupes populaires au politique n’ont pour elles que l’apparence de la plausibilité scientifique et la force des intérêts et des croyances placés en elles : combien elles n’ont d’autre fondement sociologique que les usages qui les autorisent.
Comment ce contresens savant que constitue le « populisme du FN » a-t-il pu naître, se cristalliser et être accepté au point d’imposer un faux problème (l’engouement populaire pour le FN) comme un fait incontestable ? Deux parties, composées chacune de trois chapitres, vont organiser la démonstration. La première revient sur les conditions de la genèse et de la réalisation de cet « incroyable politique ». La seconde s’arrête sur les preuves avancées pour le valider. Les trois premiers chapitres retracent, ainsi, l’histoire de la construction et de l’imposition du « populisme » dans les commentaires scientifiques sur le FN. Ils restituent les transactions, à la fois scientifiques et politiques, qui ont permis au « populisme » de conquérir son évidence savante. On montrera qu’elle n’a été possible qu’au prix d’une double dénégation. Dénégation d’une entente plus ou moins concertée avec les préoccupations d’intellectuels engagés dans des entreprises de modernisation politique et qui pourtant assurent un véritable succès social à l’identité nouvelle prêtée au FN. Dénégation des enjeux politiques et intellectuels que recouvre la réalité politique de « l’appel au peuple ». La définition même du « populisme » telle qu’elle est employée par les spécialistes du FN opère, en effet, une sorte de révolution idéologique à la fois de ce qu’a été la cause politique des groupes populaires dans la construction sociale de la démocratie et de ce qu’ont été les usages anciens du « populisme », bien faite pour faire perdre tout sens politique aux mobilisations populaires.
Les chapitres 4 et 5 s’attardent sur les études électorales du vote FN. Là, ce sont les preuves empiriques apportées pour valider le « populisme » du FN et la mobilisation populaire en sa faveur qui sont examinées. On verra que ces preuves sont plus que discutables aussi bien dans leur principe d’élaboration que dans ce qu’elles sont censées révéler sur l’affinité des groupes populaires avec le FN. Produisant une réalité politique imaginaire des mondes populaires plus adaptée à la définition du « populisme » qu’aux rapports concrets unissant ces milieux sociaux au politique, elles autorisent le retour de thèses explicatives contestées et contestables dont celle, hautement conservatrice, de la nécessaire limitation des « excès de démocratie ». Enfin, le dernier chapitre cherche à montrer comment cet « incroyable politique » qu’est le « populisme du FN » a été rendu acceptable aux yeux mêmes de ceux qui l’imposent. Il est préparé par le travail d’identification opéré pour repérer dans le parti frontiste les éléments d’une menace politique. Pris par les termes mêmes de leur vocabulaire scientifique, pris également par leur propre univers mental d’experts, ces savants du « populisme » sont conduits, dans leur description du FN, à prendre une réalité pour une autre, à vider les mots de leur sens en les subvertissant et, au bout du compte, à conférer à la fois au parti frontiste et à la démocratie une tout autre existence que celle qui est la leur. Ils manquent ainsi ce qui fait à la fois la nouveauté du FN dans le champ politique d’aujourd’hui et la fragilité actuelle de la démocratie.
Dossier de presse
Alexandrine
Le grand soir.info , 07/10/2005
Mona Chollet
Le Courrier , 24 juin 2005
Claude Gautier
Le Monde Diplomatique , Novembre 2004
Récemment apparues, les éditions du Croquant, issues d’une dissidence des héritiers de Pierre Bourdieu, publient des ouvrages riches, au cœur des problèmes sociaux actuels et offrant un regard juste et pertinent.

A travers cet ouvrage, Annie Collovald a voulu déconstruire et remettre en cause le terme de « populisme » qui sert aujourd’hui d’explication au succès électoral du Front national. L’auteure retrace l’histoire de ce mot et les raisons de son utilisation récente en science politique pour qualifier le Front national.
C’est Pierre-André Taguieff qui importe le concept des Etats-unis dans les années 1980, issu des débats sur la Nouvelle droite américaine, pour l’appliquer au FN. Ce sont ensuite des historiens du temps présent qui s’emparent de ce mot. Car, lorsqu’apparaît le FN sur le devant de la scène électorale en 1984, on parle d’extrême droite, de fascime, mais pas de populisme. Or ces historiens défendent l’idée que le fascisme n’a jamais existé en France, même dans les années 1930. Ils ont donc voulu démontrer qu’avec le FN on n’aurait pas du tout affaire à du fascisme, mais à du populisme, avec Boulanger et Poujade comme principaux ancêtres de Jean-Marie Le Pen. « Or ce sont des leaders ratés qui ne sont restés en politique que deux ou trois ans ; c’est donc une manière de rassurer, de dire que les précédents du FN n’ont pas réussi à s’implanter. Bien sûr, il vont être démenti dans le cours du temps mais ça ne va pas les empêcher de continuer de dire que le FN c’est du populisme » .
Puis, c’est une partie de la science politique, celle dont l’objet d’étude porte sur les élections, qui va s’emparer du terme : « le FN c’est du populisme, la preuve c’est qu’il rassemble très majoritairement les classes populaires » . Enfin, au cours des années 1990, « le terme va s’imposer et devenir l’explication classique et dominante de ce qu’est le Front national ».
La définition actuelle du « populisme » est « une “ solution autoritaire ” via le pouvoir charismatique d’un leader et son “ appel au peuple ”, le tout s’accomplissant par delà toutes les médiations établies et contre les élites en place » (p. 46). Or « avant le FN, le terme existait, dans les années 1970, dans trois secteurs d’interprétation politique :
1. la sociologie des intellectuels et de la culture,
2. une science politique s’intéressant aux pays du tiers monde en voie de libération,
3. au sein de l’extrême gauche qui reprenait à son compte la définition de Lénine contre les populistes. Ce qui est intéressant à voir, c’est qu’à ce moment-là le populisme, s’il accuse, s’il stigmatise, stigmatise non pas le peuple mais les élites, intellectuelles et politiques. C’est à dire que les populistes auraient été ceux qui manipuleraient les images, les intérêts du peuple contre le peuple. Donc, dans le cours du temps, ils s’est opérée une inversion de la signification du mot populisme puisque maintenant on n’évoque jamais les élites intellectuelles et politiques, mais le peuple ». Il s’est en effet produit un déclin des partis censés représenter les classes populaires, une transformation politique, à gauche, dans le discours mais aussi dans le recrutement. « Avec le populisme, les classes populaires ne sont plus une cause à défendre mais un problème à résoudre ».
Un autre problème de taille avec ce terme de « populisme » est qu’il euphémise l’injure, le terme est beaucoup moins stigmatisant que « fascisme » ou « extrême droite ». A tel point que le FN ne se gène pas pour se réapproprier le terme et se dire fièrement un parti « populiste ». Ce mot change également le regard porté sur le FN. En effet, dans les années 1980, on s’intéressait à Le Pen mais aussi à son équipe (Stirbois et d’autres) et à ses militants. « Avec le populisme, la focale change, on s’intéresse juste à Jean-Marie Le Pen et à ses électeurs ». « Populisme » est un terme qui, à la fois, classe le FN et donne une interprétation des raisons de son succès. De plus, « [une formulation abstraite du populisme] “ désidéologise ” le populisme au moment même où le FN connaît une forte radicalisation idéologique donnant à voir dans une version de son programme rédigée par B. Mégret en 1996 une conception de la Nation focalisée sur le sang et l’ethnie (ce dont la direction frontiste s’était toujours défendue officiellement de partager), revendiquant des auteurs comme Julius Evola, notamment son ouvrage Le Fascisme vu de droite. Elle se substitue au label d’extrême droite au moment où, plus qu’en 1981, le FN rassemble tous les mouvements d’extrême droite en France (même les anciens réfractaires comme Nouvelle Résistance, le Parti national républicain, etc., se sont ralliés). Elle dirige l’attention vers les groupes populaires alors que s’intensifient les stratégies en direction des élites politiques et intellectuelles, que ce soit grâce aux différents postes électifs occupés au niveau municipal, cantonal, régional et européen ou par la mise en place de réseaux de relations par clubs de pensée interposés (songeons au Club de l’Horloge). Elle insiste sur la démagogie (les liens directs entre le leader et ses “ supporters ”) alors que s’amplifie un travail d’implantation systématique dans des catégories professionnelles ciblées (police, transport, santé) et sous la forme de clubs ou de syndicats. Non seulement le “ populisme ” efface les pratiques et les stratégies politiques que le FN adopte, mais il offre à celui-ci une identité bien plus respectable dans le discrédit que le label de fascisme ou d’extrême droite qui le qualifiait précédemment. En effet, en insistant sur la diabolisation dont serait l’objet le FN quand des mobilisations s’effectuent contre lui au nom de son fascisme ou de son racisme, est occultée la considérable euphémisation que connaît l’identité politique prêtée au FN quand il est rangé parmi les “ populismes ” et non plus classé parmi les extrêmes droites ou les fascismes. Euphémisation qui se double d’une légitimation inattendue lorsqu’il devient le “ parti anti-partis ”, celui qui répondrait mieux que les autres à la “ demande d’autorité ” formulée par le “ peuple ”. » (pp. 112-113)

Un autre point important décrypté par Annie Collovald est la question de la fabrication des sondages ainsi que l’analyse des scores électoraux du FN. Les analyses électorales, si elles n’emploient pas toutes le terme de « populisme », en réemploient les présupposés (un mouvement de mécontents qui protestent face à la crise sociale, le « vote protestataire »). Ce seraient donc les classes populaires qui votent FN et ce vote est compris comme une adhésion aux thèses du FN. Bien entendu, il ne s’agit pas pour Annie Collovald de dire que les classes populaires ne votent pas pour le FN, mais elles ne sont pas les seules et pas autant qu’on le dit. Si l’on prend l’exemple des analyses de la présidentielles de 2002, plusieurs problèmes se posent. Ces analyses ont notamment exprimé un fort racisme social (« les largués, les paumés, les incultes, les ignarres »...) et même de la part des savants, « les jugements sociaux l’ont emporté sur l’analyse sociologique de ce qui s’était produit ». Ainsi, des sondages sortis des urnes affirmaient : « 31 ou 33% des ouvriers auraient voté FN avec l’équation les sans-diplôme, les sans-revenu ont une propension à voter FN. A l’inverse, l’intelligence, la culture, les diplômes protègent d’un vote FN ; jugements normatifs violents comme si l’intelligence, la culture nous protégeait d’une adhésion idéologique à un parti politique ! »

Si l’on prend les derniers résultats avancés, toujours pour 2002, sur les votants, 23% d’ouvriers ont voté pour le FN, mais aussi 22% des agriculteurs, 22% des artisans, petits commerçants et environ 20% des professions libérales et cadres suppérieurs. Or les analyses affirment que le FN est le premier parti ouvrier en France. On voit bien qu’on a affaire à un électorat hétérogène, alors pourquoi se focaliser sur les ouvriers plutôt que sur les petits patrons ? D’autre part ces chiffres n’englobent jamais ceux de l’abstention or c’est bien l’abstention qui est le premier « parti ouvrier de France ».
Quant aux sondages ils posent eux-aussi toute une série de questions concernant leur fiabilité. La principale est que le sondage porte sur des déclarations et non sur des pratiques effectives, comme si l’on disait ce qu’on fait et qu’on faisait ce qu’on dit... Ou encore, que dire des catégories sociales choisies, dans les sondages comme dans les analyses électorales : « Que représente exactement la catégorie d’ouvriers quand les différents groupes qui la composent ne se sont jamais répartis de façon identique selon les goûts, les attitudes et les comportements électoraux ? Quand tout sépare les contremaîtres (moins dominés que les autres dans leur travail et leur vie quotidienne, plus qualifiés et votant plus à droite) des ouvriers qualifiés, des ouvriers spécialisés, des manœuvres (votant plus à gauche) ? Quand ces différents sous-groupes se subdivisent encore selon les entreprises où ils sont employés, le type de métier qui est le leur, leur statut et leurs revenus ? Non seulement le rapport au travail n’est pas le même et varie selon la profession et selon les conditions d’exercice de la profession mais le type de diplôme et la valeur de celui-ci changent également. » (pp. 122-123) A travers ce travail rigoureux, Annie Collovald rappelle combien sont dangereux les jugements à l’emporte-pièce et les notions vides de sens, d’autant plus quand il s’agit du FN. Un livre complexe, indispensable à tous les antifascistes.
Alexandrine
Le grand soir.info , 07/10/2005
Le rêve d'une démocratie sans peuple
Charger le peuple pour ne plus avoir à s’en soucier : entretien avec Annie Collovald, maître de conférences en sciences politiques à l’Université Paris-X

Dans Le Monde du 31 mai dernier, Yves Mény, directeur de l’Institut universitaire européen de Florence, voyait dans le résultat du référendum français sur la Constitution européenne l’expression d’un «conservatisme social et de nature populiste», ainsi que d’une «xénophobie populaire», car il ne fallait pas oublier, écrivait-il, que «ce n’est pas la bourgeoisie ni les intellectuels dévoyés qui ont inventé les qualificatifs de «bougnoules», «ritals» ou «polacs» : ces appellations discriminatoires sont nées sur les chantiers et dans les ghettos urbains». Dans Libération, Serge July, quant à lui, dans son éditorial désormais célèbre du 30 mai, stigmatisait un non «xénophobe», emmené tant par Jean-Marie Le Pen que par des dirigeants de gauche qui s’étaient déshonorés, et parlait d’une «épidémie de populisme emportant tout sur son passage».

Ces mises en cause virulentes d’un peuple «simpliste, crédule, ignorant, irrationnel, raciste», aux réflexes électoraux primaires et irresponsables, ont eu des résonances familières aux oreilles d’Annie Collovald, maître de conférence en sciences politiques à l’université Paris-X. Elle les avait déjà entendues – et contestées – au printemps 2002, dans les commentaires sur la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle : ce résultat avait été unanimement interprété comme un vote «populaire», provenant d’une masse de mécontents et de «sans-grade» dressés contre les «élites», et séduits par un chef charismatique et xénophobe. Elle s’est attachée à démonter cette apparente évidence dans un livre : Le populisme du Front national, un dangereux contresens (éditions du Croquant, 2004).

«Le premier parti ouvrier, c’est l’abstention !»

Elle rappelle quelques données intéressantes : en 2002, les sondages sortie des urnes, «à chaud», indiquaient que l’électorat FN comptait 31% d’ouvriers – chiffre ramené par la suite à 23%. En déduire que le FN est un «parti ouvrier» ne va donc pas vraiment de soi. Les 22% de commerçants, artisans et patrons ou les 22% d’agriculteurs enregistrés par ailleurs ont été loin de susciter le même intérêt – sans même parler de la progression fulgurante réalisée par les «cadres et professions intellectuelles», qui composaient 13% du vote FN en 2002 contre 4% en 1995, ou du fait que 26% des professions libérales votent FN : «Prétendre que les diplômes protègent du racisme, comme ne craint pas de le faire Pascal Perrineau [directeur du Centre d’étude de la vie politique française], c’est sans doute rassurant, mais cela ne résiste pas à l’analyse.» Surtout, ces chiffres passent sous silence le fait que 31% des ouvriers se sont abstenus (la même proportion que les chômeurs), contre seulement 20% en 1995. Les ouvriers non-qualifiés sont 27% à ne même pas être inscrits sur les listes électorales (et les chômeurs, 31%) : «Le premier parti ouvrier, c’est l’abstention !» martèle Annie Collovald, pour qui il n’est pas aberrant d’envisager que les succès du FN soient en bonne partie dus à une «radicalisation des électeurs de droite».

Selon elle, la thèse d’un transfert massif des suffrages communistes au parti frontiste ne tient pas, et repose sur une similitude de façade entre le PC et le FN : la «fonction tribunitienne» assumée par leurs leaders. «Les analystes retiennent le côté "fort en gueule", mais oublient l’intégration sociale des classes populaires réalisée par le PCF en promouvant en son sein des membres de la classe ouvrière. Les cadres du Front national, au contraire, sont issus des classes supérieures : ils sont ingénieurs, médecins, professeurs d’université… Ils n’ont rien d’ouvrier, et ce sont justement les commentateurs qui, en lui collant l’étiquette de «populiste», permettent à Jean-Marie Le Pen de se poser en défenseur du peuple.»

«Leader charismatique» ? «Les électeurs FN font bien moins confiance à Jean-Marie Le Pen que les électeurs socialistes à Lionel Jospin !»

Mais le leader frontiste ne se distingue-t-il pas par un langage cru, efficace, qui tranche avec la langue de bois policée généralement pratiquée au sein de la classe politique? «C’est une erreur de croire que Jean-Marie Le Pen est vulgaire, ou qu’il a un langage accessible. Il parle un français suranné, manie les références obscures, les citations latines… Quant à ses sorties provocatrices, racistes ou révisionnistes, elles sont destinées à la fois à donner des gages à son aile radicale et à mettre en ébullition les médias. Si sa manière de parler a un impact particulier, c’est avant tout sur les journalistes ! Les sondages montrent que les électeurs FN sont les derniers à croire en l’avenir de leur leader ou en ses qualités de chef d’Etat – ils lui font bien moins confiance que les électeurs socialistes à Lionel Jospin, par exemple !» Selon elle, la vision d’un électorat FN en lien direct avec un leader charismatique, et subjugué par lui, est erronée : «Elle ne tient aucun compte du rôle joué par les représentants locaux du FN, ni de la diversité des contextes et de l’offre électorale selon les régions. Le Front national et les raisons de voter pour lui ne sont absolument pas les mêmes en Provence-Alpes-Côte d’Azur qu’en Alsace ou dans le Nord-Pas-de-Calais.»

Au début des années 1980, le Front national a été catalogué comme «populiste» par des historiens qui, auparavant, avaient affirmé qu’il n’y avait jamais eu de fascisme en France : «L’apparition du FN dans le paysage politique, évidemment, leur posait un problème. Ils ont donc préféré situer Jean-Marie Le Pen dans la lignée de figures comme Pierre Poujade – au XXe siècle – ou du général Georges Boulanger – à la fin du XIXe.» Le terme de «populisme», explique Annie Collovald, a connu une «révolution complète», qui semble aujourd’hui achevée : «Au départ, le mot, tel qu’il était utilisé par Lénine, par exemple, désignait une manipulation intéressée de la cause du peuple. On l’utilisait donc pour mettre en cause les élites et prendre la défense du peuple; aujourd’hui, c’est exactement l’inverse : le mot sert à stigmatiser le peuple. On assiste au retour en force des thèses conservatrices affirmant la supériorité morale des élites.» Longtemps, le populisme, à gauche, n’avait aucune connotation négative, au contraire : «On trouvait par exemple des "prix de littérature populiste", récompensant des récits de vie écrits par des ouvriers. Le mot désignait une pratique de mobilisation des plus faibles, une volonté de donner de la dignité sociale à des gens qui n’en avaient pas et de rendre la démocratie concrète. C’était une démarche valorisée; aujourd’hui, c’est devenu une anomalie dangereuse. Le mot suffit à vous disqualifier, et dispense de toute analyse plus approfondie.»

Assimiler toute contestation du système à une nostalgie totalitaire

Alors que l’on s’indigne de voir le peuple désavouer les élites, Annie Collovald rappelle que ce sont d’abord ces dernières qui l’ont abandonné : «Les partis politiques se sont détournés des intérêts sociaux des classes populaires, comme en témoigne la transformation du vocabulaire politique, qui évoque de moins en moins les «ouvriers» ou les «travailleurs», mais les «gens d’en bas», les «exclus», sorte de magma indistinct et anonyme. Le Parti socialiste recrute de moins en moins dans les classes populaires et dans les petites classes moyennes relevant du secteur public.» Une certaine gauche a cessé de remettre en cause un système générateur de graves injustices, rendant insignifiant le clivage avec la droite, et en imposant un autre : celui qui séparerait «les compétents des incompétents, les savants des ignorants». On l’a vu lors du débat sur la Constitution européenne : «Les prosélytes du oui ne cessaient de répéter qu’ils avaient pour eux la raison, le savoir, la capacité de saisir la complexité des enjeux, etc., qu’ils étaient informés, et que, contrairement aux tenants du non, ils avaient lu le texte.» Ce qui se profile derrière cette nouvelle distinction, c’est une conception censitaire de la démocratie.

Désormais, la volonté de prendre en compte les intérêts des classes défavorisées suffit à rendre infréquentables ceux qui la professent. Puisque – c’est bien connu – «les extrêmes se rejoignent», l’extrême gauche et l’altermondialisme sont diabolisés au même titre que l’extrême droite. «En 2002, après le second tour de la présidentielle, le premier commentaire de Pascal Perrineau – par ailleurs inventeur du terme de «gaucho-lepénisme» – a été pour s’étonner que les suffrages de l’extrême gauche ne se soient pas reportés sur Jean-Marie Le Pen !» se souvient Annie Collovald. Toute contestation du système est assimilée à une nostalgie totalitaire : pendant la campagne référendaire, le premier secrétaire du Parti socialiste François Hollande raillait, lors d’un meeting, les «soviets» que représentaient à ses yeux les comités locaux pour un non de gauche à la Constitution européenne; Yves Mény écrivait dans le Monde: «Les délocalisations entraînent des souffrances qui doivent être prises en compte mais qu’on ne peut interdire par décret, sauf à instaurer une économie soviétisée.»

Pourquoi se soucier encore des problèmes de ces gens, puisqu’ils sont le problème ?

Monter en épingle une «xénophobie» qui caractériserait l’intégralité des classes populaires, et elles seules, permet évidemment de les abandonner à leur sort en toute bonne conscience : pourquoi se soucier encore des problèmes de ces gens, puisqu’ils sont le problème ? Le procédé rappelle l’accusation d’antisémitisme proférée à l’encontre des descendants d’immigrés maghrébins. Ceux qui osent protester contre ce racisme larvé – mépris de classe dans un cas, islamophobie dans l’autre – se voient accuser d’«angélisme» et d’idéalisation gauchisante des «damnés de la terre». L’accusation de racisme est d’autant plus malhonnête que le Front national, loin de constituer un «microclimat» raciste au sein du paysage politique français, a contaminé l’ensemble de la société : «On mesure mal la levée de la censure qu’a permis son émergence, souligne Annie Collovald. Des discours sur l’immigration, sur l’islam, sur l’insécurité, qui auraient été inacceptables dans les années 1970, sont aujourd’hui des lieux communs.» Dans son livre, elle cite un sondage Sofres de 1971 portant sur les représentations que les enquêtés se font des étrangers: «Il y a actuellement en France de nombreux travailleurs étrangers; ils occupent souvent des emplois pénibles. Pensez-vous que la France fait un effort suffisant ou insuffisant pour leur permettre de se loger, leur donner une formation, les accueillir avec hospitalité, leur donner des salaires convenables ?» A comparer avec cette question d’une enquête d’opinion contemporaine : «Est-il normal que les immigrés aient accès gratuitement à l’école, touchent des allocations familiales quand ils perdent leur emploi, aient des mosquées pour pratiquer leur religion?»

«De cause à défendre, le peuple est devenu un problème à résoudre, résume-t-elle. Sans l’avouer, les dirigeants misaient sur l’hypothèse que les victimes du libéralisme se réfugieraient dans l’abstention. Aussi, quand l’électorat populaire se remobilise, comme cela a été le cas le 29 mai, on se plaint qu’il vote mal, qu’il ne sait pas ce qu’il fait…» Tout cela lui rappelle la théorie conservatrice de «l’ingouvernabilité» des démocraties quand elles sont «soumises à une surcharge de demandes populaires», développée en 1975 aux Etats-Unis par Michel Crozier, Samuel Huntington et Joji Watanuki: «Leur rapport, rédigé pour la Commission trilatérale, un think tank libéral, soulignait la fragilité des sociétés occidentales, et proposait de limiter les «excès de démocratie» – droits syndicaux, droit de grève, liberté de la presse, etc. – pour empêcher l’effondrement du système libéral. De même, aujourd’hui, en France, Yves Mény affirme que, si le FN représente un danger, c’est parce qu’il serait «trop» démocratique…» Les accusations de «populisme», après avoir longtemps avancé masquées derrière leur opposition à un parti – le FN – lui-même antidémocratique, commencent à apparaître pour ce qu’elles sont : une tentation autoritaire.
Mona Chollet
Le Courrier , 24 juin 2005
L’emploi du mot « populisme » pour qualifier et interpréter l’enracinement électoral du Front national est récent et renvoie aux intérêts de différents groupes d’intellectuels – scientifiques, journalistes, hommes politiques. Il apparaît que les « classes populaires » font l’objet d’un véritable travail social de « définition » destiné à légitimer leur éviction de la démocratie représentative. Elles sont envisagées comme de nouvelles classes dangereuses, essentiellement portées par des motivations antidémocratiques. A partir de ce constat, il devient donc possible de critiquer les analyses électorales et les sondages qui « confirmeraient », empiriquement, le caractère antidémocratique de ces classes populaires. L’ouvrage incisif et efficace d’Annie Collovald montre que ces analyses reposent en fait sur des préjugés, communs et savants, sur les rapports du populaire au politique. Ces préjugés interdisent d’étudier les causes véritables du succès du Front national.
Claude Gautier
Le Monde Diplomatique , Novembre 2004
Réalisation : William Dodé