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Mémoires d’empire
La controverse autour du « fait colonial »
Parution : 15/09/2006
ISBN : 2914968205
Format papier : 224 pages (14 x 20,5)
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Cet essai retrace l’histoire des débats et des mobilisations autour de la loi du 23 février 2005 sur le « rôle positif » de la colonisation française, qui a pavé la voie à la montée en puissance du thème des « guerres de mémoire ». Il s’interroge à cette fin aussi bien sur les stratégies des députés de la majorité, qui ont voté et défendu ce texte, que sur le discours et les tactiques des organisations militantes qui ont réclamé son abrogation. Revenant en détail sur les relations clientélaires entre les élus et les associations de « rapatriés » d’Algérie, il s’efforce de mettre au jour les processus politiques – non pas exceptionnels mais terriblement ordinaires – qui ont concouru à la « mise en controverse »
du « fait colonial ». Chemin faisant, il montre de quelle façon l’argument de la « République coloniale » brandi par les Indigènes de la République et les associations du mouvement autonome de l’immigration a été dévoyé pour imposer une grille de lecture spécifique des « émeutes urbaines » d’octobre-novembre 2005 – référées non plus à des problèmes concrets d’exclusion et de discrimination appelant une action (et une auto-critique) des pouvoirs publics, mais à d’élusifs ressentiments mémoriels. Il dresse de la sorte l’inventaire des mécanismes, et surtout des conséquences, de l’émergence d’un nouvel espace de débat où la « question (post)coloniale » en vient à éluder la « question sociale ».

SUR LES ONDES
Radio Campus Paris (93.9FM) - Première émission d’histoire. Les rapports entre l’histoire de l’immigration et l’histoire de la colonisation Visitez le site de la radio (3 octobre 2006 - 20h30)
Dossier de presse
Louis Weber
Monde diplomatique , décembre 2006
Ariane Poissonnier
Chronique Livres de MFI , 24/11/2006
Antoine Picardat
www.parutions.org , 16/11/2006
Olivier Doubre
Politis , Octobre 2006
Vincent Chambarlhac
Dissidences.net , Octobre 2006
Jean Birnbaum
Le Monde , 13/10/2006
Maud Vergnol
L'Humanité dimanche , 24/09/2006
La loi du 23 février 2005 évoquant le « rôle positif » de la colonisation a suscité des réactions passionnées. L’intérêt de l’ouvrage de Romain Bertrand réside d’abord dans leur étude exhaustive, jusqu’à l’abrogation de l’article 4, le plus contesté. Mais son principal apport est le regard porté sur cette controverse, considérée non pas comme un dysfonctionnement mais, bien au contraire, comme relevant d’une « logique de fonctionnement ordinaire du système politique ».

Plusieurs facteurs (la rivalité entre le Front national et l’Union pour un mouvement populaire pour capter le vote pied-noir, l’activité des associations de défense des immigrés, la stigmatisation de l’islam rendue possible au nom du « péril terroriste », etc.) se sont conjugués pour nourrir un processus de mise en débat public d’une question relevant jusqu’ici de querelles de spécialistes ou du clientélisme électoral. Ce contexte a eu pour effet de modifier les grilles de lecture traditionnelles des révoltes urbaines, la problématique postcoloniale se superposant, et parfois se substituant, à la question sociale.
Louis Weber
Monde diplomatique , décembre 2006
La controverse autour du « fait colonial »
(MFI) Spécialiste de sciences politiques et chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de Paris (CERI), Romain Bertrand se penche, dans Mémoires d’empire, sur 2005 considérée comme l’année de « la guerre ouverte des mémoires du “fait colonial” ». Décrivant « l’émergence d’une controverse mémorielle autour de la colonisation », le chercheur en décortique l’objet – le bilan de la colonisation – et les mécanismes de production – le jeu clientéliste entre les députés et leurs électorats, les concurrences entre organisations militantes… Citant précisément les discours originaux des nombreux acteurs, Romain Bertrand examine très minutieusement les éléments de la construction de cette controverse : la genèse de la loi du 23 février 2005, dont l’article 4 mit le feu aux poudres ; le fait que « pour la première fois depuis la fin de la guerre d’Algérie, des enfants de membres actifs de l’OAS siègent à l’assemblée » ; la levée du verrou anti-OAS au sein même des milieux gaullistes, liée aux « profondes mutations de la droite de gouvernement » qui expliquent comment des élus en sont venus « à penser comme légitime et politiquement avantageux le recours à un discours de réhabilitation du passé colonial et de l’OAS »…
Mais le chercheur s’attache également à décrypter comment la défense de la thèse d’une colonisation en deux temps (celui de la conquête, brève et violente, auquel aurait succédé celui, plus long, de la mise en valeur), suscite en réaction la thèse d’une colonisation caractérisée par son essence – la violence –, ce qui n’est pas sans conséquences : rapportée à son essence, la colonisation n’a plus d’histoire, et cette « mise en suspens de l’historicité de la colonisation » permet la mise en équivalence, dans le discours politique, des “colonisés” d’hier avec les “immigrés” d’aujourd’hui. Bien des commentateurs de la crise des banlieues – qui intervient à la fin de cette même année 2005 – vont ainsi prêter à ses jeunes acteurs « une psychologie dont rien, dans leurs propres déclarations, ne permet d’établir la réalité ». La révolte urbaine n’est plus portée « au compte d’une marginalisation sociale appelant un renforcement de la lutte contre le chômage et l’exclusion, mais d’une demande de repentance (…) Le discours sur l’origine ou sur la nature coloniale des discriminations contemporaines tend à reléguer au second plan leur analyse en termes de luttes sociales. »
Un livre passionnant pour qui veut comprendre « la logique de fonctionnement ordinaire du système politique » français.
Ariane Poissonnier
Chronique Livres de MFI , 24/11/2006
La guerre des mémoires

L’auteur du compte rendu : Agrégé d’histoire et titulaire d’un DESS d’études stratégiques (Paris XIII), Antoine Picardat est professeur en lycée et maître de conférences à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Ancien chargé de cours à l’Institut catholique de Paris, à l’université de Marne la Vallée et ATER en histoire à l’IEP de Lille, il a également été analyste de politique internationale au ministère de la Défense.

Un passé qui ne passe pas… Le titre du livre que Henry Rousso consacrait, en 1994, à la période et à la mémoire de Vichy est devenu une formule célèbre et rabâchée. Si les années noires de l’Occupation et de la collaboration passent, à ce qu’il semble, un peu mieux maintenant, ça coince en revanche sérieusement pour d’autres épisodes de l’histoire nationale. La colonisation est certainement celui des passés qui passe le moins bien. Elle a fait les gros titres de l’actualité en 2005, où elle est apparue prisonnière d’enjeux de mémoires et de politique.

Dans Mémoires d’empire, Romain Bertrand entreprend d’étudier et d’expliquer cette irruption du « fait colonial » dans le débat public. D’emblée, il rappelle les spécificités de cette controverse : il ne s’agit en rien d’un retour du refoulé, provoqué par des progrès de la recherche historique, mais d’un phénomène purement mémoriel et de son utilisation à des fins politiques. La colonisation est en effet un champ d’étude bien couvert par les historiens français et étrangers. Le résultat de leurs travaux est largement publié et trouve un écho ou un prolongement, souvent au gré de l’actualité, dans la presse, à la télévision ou au cinéma. Les manuels scolaires eux-mêmes abordent depuis plusieurs années tant la colonisation que la décolonisation, et évoquent la bataille d’Alger ou la répression du 17 octobre 1961 à Paris. Dans ce domaine, il n’y a guère de « redécouverte » du passé que pour ceux qui avaient fait le choix de l’ignorer. Puisque aucun fait nouveau n’est apparu, aucune avancée significative des connaissances ne s’est produite récemment, le surgissement d’un débat sur le «bilan de la colonisation» et sur la permanence de l’esprit colonial dans la France actuelle, est donc le produit de stratégies politiques de prise de parole et d’occupation de l’espace public par des groupes d’intérêt.

La toile de fond sur laquelle a éclaté la controverse sur l’histoire coloniale est celle d’une crise mémorielle qui touche la France depuis le début des années 2000. Contrairement à ce que pensait Pierre Nora, la mémoire n’est plus seulement un ensemble de lieux, elle est maintenant un terrain d’affrontement et un instrument au service de stratégies clientélistes ou revendicatrices. La loi du 24 février 2005, celle qui a mis, en quelque sorte, le feu aux poudres, est en la matière un cas d’école. Romain Bertrand analyse la façon dont une poignée de députés UMP de second rang, des départements à forte population de rapatriés pieds-noirs ou harkis, a porté cette loi de bout en bout. Il met en évidence les calculs électoraux et les liens personnels de plusieurs de ces députés avec l’OAS.

Le cas d’école se poursuit avec l’enchaînement qui s’ensuit : indignation en Algérie, contre-feux de la diplomatie française, protestations et pétitions d’historiens. Devenu national, le débat rebondit à l’automne. D’une part, sur fond de crise des banlieues, est organisée une nouvelle discussion parlementaire, sur l’abrogation de l’article 4, auquel participent cette fois les principaux responsables politiques. Aucun n’est historien, mais tous ont un avis sur les mérites et les torts comparés de la conquête coloniale et de la présence française outre-mer. Au bout du compte, l’article est maintenu. D’autre part, un nouveau discours mémoriel sur la colonisation (re)surgit dans l’espace public : celui de la «fracture coloniale». Ses promoteurs sont une nébuleuse complexe et opaque de collectifs et d’associations se réclamant de l’immigration, des Français des départements d’Outre-mer, des banlieues ou des musulmans. Pour ces «Indigènes de la République», la France est marquée par son passé colonial et raciste. Les discriminations dont sont victimes les «descendants d’ex-colonisés» ne sont que le prolongement de ce passé.

Romain Bertrand étudie donc les origines et la construction de cet autre discours. Loin d’être une simple réaction à la loi du 23 février et aux débats qu’elle a suscités, il relève aussi d’une démarche mémorielle particulière, déjà à l’œuvre depuis quelques années. La loi Taubira de 2001 avait illustré avec succès cette tendance à la mise en accusation du passé. La conférence de Durban contre le racisme en 2002 lui avait donné une sorte de légitimité internationale.

Pour apprécier Mémoires d’empire, il faut surmonter l’obstacle d’une introduction écrite dans un jargon de sciences sociales et de sciences humaines horripilant, sans doute destiné à démontrer la légitimité de l’auteur à intervenir dans ce domaine. Une fois passé cet obstacle, la lecture garantit une intense satisfaction intellectuelle, tant elle offre de sujets de réflexion. Romain Bertrand expose avec clarté les enjeux et le déroulement de la controverse. Sous forme de hors-texte, il cite abondamment : extraits de débats parlementaires, de loi, d’écrits. Il fournit des notices biographiques sur les principaux acteurs. Il rappelle des épisodes antérieurs ou annexes. Les faits, noyés dans une actualité surchargée redeviennent ainsi parfaitement intelligibles. Surtout, loin d’être un simple récit son travail est d’une extrême densité. Il analyse la production et la diffusion des discours. Il tente également d’en saisir les implications politiques profondes.

D’un côté, la loi du 23 février 2005 est révélatrice d’un changement idéologique profond au cœur de la droite française : celui de la fin du gaullisme et du retour d’une ligne plus conservatrice, qui n’hésite plus à assumer l’héritage de l’OAS et de l’Algérie française. De l’autre, il souligne les dangers du discours sur la «fracture coloniale». Elle postule en effet que les émeutes de banlieue ne sont pas la conséquence de tensions sociales ou économiques, mais un phénomène identitaire, mémoriel, voire culturel. Jamais cette dénonciation n’a été formulée par les principaux concernés, à savoir les émeutiers ou les habitants de leurs quartiers. Une partie seulement de la gauche a vu le danger de cette lecture biaisée de la réalité et a rejeté la thèse de la «fracture coloniale». Une autre s’est laissée prendre.

Mémoires d’empire rappelle que les discours sur la mémoire ne sont pas neutres. Ils sont toujours une construction et ils doivent être reçus avec prudence et évalués à la lumière de la connaissance historique. Malheureusement la facilité, la légèreté même, avec laquelle des amateurs, groupes d’intérêts, politiques ou médias, tendent à s’en emparer, fait craindre que les dérives mémorielles n’aient de beaux jours devant elles.

Antoine Picardat
www.parutions.org , 16/11/2006
Colonies : un passé qui passe mal…

Le politiste Romain Bertrand revient dans un ouvrage très complet sur la controverse autour du « fait colonial » dans le débat public tout au long de l’année 2005, de la génèse de la loi inique sur le « rôle positif » de la France outre-mer aux émeutes des banlieues…

Il y a près d’un mois, nous rendions hommage dans Politis à l’historien Pierre Vidal-Naquet, décédé cet été, mais aussi à l’infatigable militant qui, toute sa vie, lutta contre la négation des chambres à gaz (où avaient péri ses parents), pour la paix au Moyen-Orient, et, plus largement, pour la décolonisation. Nous rappelions ainsi que son premier livre ne fut pas un ouvrage d’histoire antique comme il en publia de nombreux par la suite, mais L’affaire Audin, immédiatement censuré par le pouvoir gaulliste à sa parution en 1958. En une centaine de pages, il s’employait à démonter la grossière version de l’armée française qui tentait de dissimuler la disparition du jeune mathématicien de la faculté d’Alger, membre du Parti communiste algérien. D’emblée, il engageait sa responsabilité d’historien sur le terrain politique, initiant là une profonde réflexion sur les liens complexes entre les faits proprement dits, les récits des témoins et l’interprétation scientifique…

Or, à la fin de sa vie, les questions de mémoire occupèrent beaucoup Pierre Vidal-Naquet. Au cours de l’année 2005, il signait avec 19 éminents historiens (dont Paul Veyne ou Jean-Pierre Vernant) une pétition contre les « vérités officielles en histoire », qui demandait l’abrogation des quatre lois dites « mémorielles » : la loi Gayssot réprimant le négationnisme, les lois reconnaissant la traite négrière (comme crime contre l’humanité) et le génocide arménien, et, surtout, la très controversée loi du 23 février 2005 dont l’article 4 souhaitait enseigner à l’école un improbable « rôle positif » de la présence française « outre-mer ». Politis consacra d’ailleurs un dossier(1) à la polémique autour de cette dernière, organisant à cette occasion un débat entre Jean-Jacques Becker, historien signataire de la pétition susdite, et Yves Ternon, spécialiste du génocide arménien, signataire d’une seconde pétition d’historiens souhaitant la sauvegarde des trois premiers textes qui, pour ces derniers, reconnaissent des « faits attestés de génocides ou de crimes contre l’humanité », mais l’abrogation de celui sur la colonisation, qui « fait d’une position politique le contenu légal des enseignements scolaires ».

Le politiste Romain Bertrand, chercheur à la FNSP spécialiste de la période coloniale, revient aujourd’hui sur les débats autour de la loi votée par la majorité UMP. Si l’article qui voulait reconnaître officiellemment d’étranges bienfaits à la colonisation fut finalement abrogé, l’auteur signale son article 13 (toujours en vigueur) qui ouvre un droit à indemnisation aux partisans de l’Algérie française (et de l’OAS) dont le gouvernement n’a pas hésité à adopter les décrets d’application ! Au-delà du débat entre historiens dont il traite largement, l’ouvrage analyse de façon exhaustive la véritable « controverse autour du “fait colonial” » qui, durant l’année 2005, dépassa les milieux scientifiques et parlementaires, de la crise diplomatique franco-algérienne que provoqua cette loi à l’Appel des Indigènes de la République, jusqu’à la « crise des banlieues »…

Cette année fut donc celle d’une profonde remise en cause des interprétations dominantes qui avaient jusqu’alors cours en matière d’histoire coloniale. Or le travail de Romain Bertrand devient particulièrement complet lorsqu’il mêle sociologies politique et électorale (d’inspiration bourdieusienne de la meilleure facture), en décortiquant les logiques clientèlistes de certains élus méridionaux – de droite et de gauche – vis-à-vis des « rapatriés », et science politique, en étudiant l’offensive des députés UMP auteurs du texte, « dominés » au sein de leur groupe car récemment élus, et descendants de militants de l’Algérie française… Plus largement, il met en lumière la violente « guerre de paradigmes en matière de compréhension du “fait colonial” » qui se prolonge aujourd’hui dans un « essor de lectures politiques assimilant (…) “immigrés discriminés” d’aujourd’hui et “colonisés” d’hier ». Loin d’être close, la controverse autour du passé colonial français est bien un « cas d’école_ » en matière de « _concurrences mémorielles », appelée inévitablement rebondir dans les années à venir. La force de cet ouvrage est en tout cas d’en montrer précisément les mécanismes.

Olivier Doubre
Politis , Octobre 2006

Pour l’association Raison d’agir, Romain Bertrand revient sur la controverse autour du fait colonial. Bâtie par de nombreuses références à Michel Foucault (L’ordre du discours notamment), son analyse tranche sur l’ordinaire des commentaires de la polémique autour du fait colonial nouée en 2005 à partir, notamment, de l’article 4 de la loi du 23 février. Récusant l’exceptionnalité de cette controverse, souvent expliquée par l’argument simplificateur du dérapage individuel (une connerie, dixit Jacques Chirac) et / ou du dysfonctionnement législatif, Romain Bertrand inscrit celle-ci dans la routine du jeu politique démocratique contemporain (p 207). Derrière le rideau, il n’y a rien à voir, avertit Gilles Deleuze en exergue du volume. L’efficace de l’analyse est là.

Brossant une archéologie des mises en débats du fait colonial, la démonstration s’attache d’abord à la genèse de la loi du 23 février 2005. Sa préhistoire tient à l’invention de politiques publiques de mémoires assorties notamment de la repentance face à la guerre d’Algérie. Dans ce contexte, l’article 4 procède du lobbying d’associations affines à la cause des rapatriés, militant pour la réhabilitation officielle des condamnés de l’OAS. L’arc méditerranéen français constitue le socle territorial de ce travail mémoriel. Des députés de la majorité, novices à l’Assemblée nationale puisque élus en 2002, mais ancrés dans cet espace par des mandats locaux pérennes, portent ces revendications au plan national par l’article 4. Si celui-ci ressort à un cavalier législatif, le précédent de 2003 initié par Philippe Douste-Blazy signifie la récurrence de cette tentation. Dans l’arène de l’Assemblée nationale, l’article 4 est le fait de challengers. Ces députés adaptent des compétences forgées dans le travail politique au niveau local à l’espace national ; ils entrent ainsi nationalement en politique, modifiant les frontières du territoire du dicible politique (p 84). L’article 4 résulte alors des reconfigurations en cours au sein de l’UMP. Il paraît également l’effet, à la faveur des débats portant sur son abrogation (novembre 2005), de l’appréciation par la représentation nationale des émeutes contemporaines. Rapidement, les débats glissent d’une discussion portant sur la violence coloniale et les deux temps de la colonisation, à l’établissement d’un lien de causalité directe entre la condition d’immigré et le passé colonial. Reconnaître les torts passés (se repentir) absout alors d’une lecture politique des émeutes. La controverse sur le fait colonial semble ainsi occulter toute portée d’un questionnement social et/ou politique sur cet embrasement ; les gestes d’insoumission à l’égard de l’Etat sont en effet rabattus sur une sensibilité mémorielle, et ce faisant dépolitisés (p 115). Il y a là une lecture postcoloniale des émeutes. Le débat sur le fait colonial vaut alors palimpseste. Il déplace son enjeu initial sur le terrain du fait républicain par l’immédiateté de l’équivalence colonisés/immigrés. Dans cette nouvelle configuration, la discussion sur l’enseignement du fait colonial se comprend surtout dans l’orbite de l’acculturation républicaine (topique de l’intégration). Il sera donc question de pédagogie à mettre en œuvre, de valeurs républicaines. La prise en compte des collectifs mémoriels dans l’ordre de la plainte, de la revendication, et des luttes pour la reconnaissance, participe alors de l’équation colonisés/immigrés, décentrant la question sociale vers l’équivoque des ressentiments mémoriels. La force médiatique des Indigènes de la République, à l’appel consacré après-coup par la polémique autour de l’article 4, l’illustre. La controverse autour du « fait colonial » procède ainsi de mécanismes démocratiques routiniers. À suivre Romain Bertrand, cette routinisation n’est pas seulement la somme singulière du jeu politique dans ses multiples configurations. Les médias formatent d’autant plus le débat parlementaire qu’ils se sont eux-mêmes inscrits dans la sphère intellectuelle par les logiques éditoriales. La fracture coloniale excipée par l’équation colonisation/immigration est le titre d’un ouvrage collectif rassemblant des historiens et des sociologues militants ; il propose une grille de lecture postcoloniale du fait républicain qualifiée de vade-mecum historiographique –qui a pour lui la force de l’évidence simple qu’il cherche à construire (p 130). Dans le même esprit, l’auteur souligne le capital universitaire des initiateurs de l’Appel des Indigènes de la République qui dépossèdent de leur parole ceux mêmes qu’ils affirment représenter. Les mobilisations autour du fait colonial, leur publicité, sont ainsi également construites par le champ académique. Les trop courtes pages réservées à cet aspect ne font qu’esquisser en creux une logique de la compétition universitaire et historiographique tangentielle à la sphère militante .
En somme, les Mémoires d’empire questionnées ici par Romain Bertrand procèdent d’une machine de guerre (Deleuze) contre la question sociale. Contre le désordre social signifié par la question des banlieues et la crise du politique, elles sont l’outil d’un retour à l’ordre au prix d’une politique de la repentance, au prix du simulacre d’une guerre des mémoires qui confesse, plus qu’elle n’assume, ce que la société française ne veut ni voir, ni reconnaître. Tout est là dans la controverse autour du fait colonial, rien pourtant n’est reconnu comme tel. Derrière le rideau, il n’y a rien à voir.

Notes
1. Le catalogue de la collection Savoir/Agir mérite le détour, cf. www.atheles.org/editionsducroquant
2. Sur ce point, cf. Jean-Philippe Ould Aoudia, La bataille de Marignane, Paris, Tirésias, 2006.
3. Pascal Blanchard et alii, La fracture coloniale, Paris, La Découverte « Cahiers libres », 2005.

Vincent Chambarlhac
Dissidences.net , Octobre 2006
Colonies, le bataille des mémoires

En 1992, dans un article publié par la prestigieuse revue Vingtième siècle, l’historien Daniel Rivet croyait pouvoir avancer, quant à la mémoire coloniale, ce constat d’apaisement : “Le temps des colonies et l’épreuve de la décolonisation s’éloignent de nous irréversiblement (et) les passions se refroidissent irrésistiblement (...). Notre passé colonial s’est suffisamment éloigné pour que nous établissions enfin avec lui un rapport débarrassé du complexe d’arrogance ou du réflexe de culpabilité.”

Un peu moins de quinze ans plus tard, un tel diagnostic apparaît assez farfelu. Et le titre même de ce texte (“Le fait colonial et nous : histoire d’un éloignement”) semble désormais en parfait décalage avec notre réalité contemporaine.

En effet, loin de nourrir un champ d’études autonome et serein, comme c’est le cas outre-Atlantique depuis un quart de siècle, la thématique “postcoloniale” a envahi l’espace public français sous une forme d’emblée polémique, et le plus souvent appauvrie.

De ce point de vue, la seule année 2005 aura été riche en événements, depuis l’irruption des “Indigènes de la République” sur la scène politique, jusqu’au procès intenté par le Collectif des Antillais à l’historien des traites négrières Olivier Pétré-Grenouilleau, en passant par l’inauguration, à Marignane, d’une stèle dédiée à la mémoire des “combattants de l’Algérie française”. Mais la grande affaire, celle qui a suscité le plus de passion, est autre : c’est la bataille autour de la loi du 23 février, dont l’article 4, adopté puis abrogé par décret, affirmait le “rôle positif” de la colonisation.

Raconter cette âpre querelle, en restituer un à un les arguments, c’est saisir quelque chose de l’époque. Romain Bertrand le sait, qui s’inspire de Michel Foucault et des analyses que le philosophe consacra jadis à “l’ordre du discours” : dans Mémoires d’empire, il décrit avec précision les termes d’un débat qui est “tout sauf inédit en France”, de cette ”étrange controverse qui se veut commencement de vérité et se nourrit de témoignages sans cesse discutés et d’images inlassablement commentées”. Car si nouveauté il y a, explique ce chercheur en sciences politiques, elle ne réside pas dans la connaissance des faits historiques (largement établis et enseignés), mais dans le scénario du drame et dans le positionnement de ses divers acteurs.

A droite de la scène, la poignée de députés UMP qui se trouvent à l’origine de la loi. Ils représentent des régions du Sud (Languedoc, PACA) où la concurrence avec le parti lepéniste est rude, et où le vote pied-noir – si tant est qu’il existe – est supposé à la fois extrémiste et décisif.

Certes, ces élus apparaissent comme une minorité de nouveaux venus, une maigre troupe de “challengers” au sein du champ parlementaire et partisan. Mais ils n’en profitent pas moins des mutations qui touchent la droite de gouvernement depuis une quinzaine d’années, et en particulier d’un effet de génération ici déterminant : avec le départ progressif des gaullistes historiques, “les frontières du dicible politique se trouvent modifiées”.

Et c’est d’abord là, plus que dans l’évolution des mentalités collectives, que se trouverait la réponse à cette question : “Comment des élus en sont-ils venus à penser comme légitime et politiquement avantageux le recours à un discours de réhabilitation du passé colonial et de l’OAS ?”

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, explique Romain Bertrand, documents à l’appui. En commission comme à la tribune de l’Assemblée, quand ils saluent “l’épopée de la plus grande France”, ces parlementaires usent d’un vocabulaire directement inspiré des gazettes coloniales du XIXe siècle. À leurs yeux, la colonisation “n’est pas restée longtemps celle des militaires : elle est très vite devenue celle des bâtisseurs”, selon la formule de Michel Diefenbacher, secrétaire national de l’UMP pour l’outre-mer.

“VIOLENCE PURE

A cette conception d’une colonisation en deux temps (la conquête puis l’”œuvre civilisatrice”) s’oppose celle qu’ont développée les opposants à la loi du 23 février, et qui a tendance, lui, à ramener le projet impérial à un “programme de violence pure”. C’est la thèse développée par un ensemble de collectifs militants, qui vont parfois jusqu’à faire de la brutalité coloniale l’essence invariable de l’esprit républicain. Et de la même manière que les députés du Sud postulent a priori le “ressentiment” de leur électorat pied-noir, les “initiateurs “bac + 5”” de l’Appel des Indigènes semblent enfermer les “enfants d’ex-colonisés” dans une posture d’éternelles victimes, forcément hostiles à la République. Voilà pourquoi les “Indigènes” sont “en rupture” avec une partie de la gauche et de l’extrême gauche antiracistes, lesquelles répugnent à évacuer les enjeux sociaux au profit de logiques strictement mémorielles et/ou ethniques.

Il n’empêche. Vulgarisée par une littérature “semi-savante” à fort retentissement médiatique, la thèse d’une continuité entre oppression coloniale d’hier et discriminations d’aujourd’hui a fait son chemin. Tout comme la mise en équivalence systématique de l’“immigré” et du “descendant de colonisé”, sans que cette équivalence, hasardeuse mais constamment martelée, soit ”à aucun moment étayée par une objectivation statistique ou les résultats d’enquêtes sociologiques de terrain”.

Tant et si bien que le thème d’une supposée “fracture coloniale”, qui diviserait en profondeur la société française, a fini par s’imposer, ça et là, contribuant à ” établir le domaine de prémisses au sein duquel se meuvent les discours aussi bien des défenseurs que des détracteurs de la loi du 23 février”, remarque enfin Romain Bertrand. Jeux de miroirs, puissance des énoncés : à droite comme à gauche, mois après mois, “le rouleau compresseur de la comparaison anachronique” est passé par là. Viendra bientôt le temps de mesurer les dégâts.

Jean Birnbaum
Le Monde , 13/10/2006
Retour sur la question du « fait colonial »

23 février 2005 : La loi mentionnant « le rôle positif » de la colonisation française est adoptée. En novembre, les révoltes dans les banlieues françaises relancent la controverse. Romain Bertrand, chercheur au CERI1, met en lumière la montée en puissance du thème des « guerres de mémoire ».

Humanité dimanche : Dans votre essai^2, vous vous interrogez sur les stratégies des députés de la majorité qui ont voté et défendu la loi du 23 février…

Romain Bertrand : Je me suis intéressé à cette controverse en partant du contenu des débats parlementaires. Je n’étais pas du tout convaincu par l’hypothèse irréaliste de la pression des associations des anciens de l’OAS. Alors pourquoi des députés ont accepté à ce moment là de porter leurs revendications ? Car contrairement aux présupposés, historiquement, la droite qui se réclame du gaullisme n’a jamais défendu les anciens de l’OAS. Par exemple, dans les années 80 au RPR, chaque fois qu’un député flirtait avec des anciens activistes de l’Algérie française, il était fermement condamné et même parfois exclu. Or la présentation de cette loi n’est pas « une bêtise de quelques uns » mais bien révélatrice d’un vrai tournant idéologique de la droite française, irrigué par les néoconservateurs américains. Mais cette controverse est aussi tributaire de toute une réflexion sur les liens entre les populations issues de l’immigration et l’histoire coloniale, de la montée en puissance des discours islamophobes. Enfin, l’effet post 11 septembre a été dévastateur à ce niveau là.

HD : Vous développez l’idée que ce débat s’est transformé en querelle politique sur « les pédagogies de l’intégration républicaine »

RB : Après les révoltes dans les banlieues, le débat s’est déplacé. C’est la question des politiques républicaines de l’intégration qui a été interrogée. L’UMP a alors imposé une équation entre « jeunes issus de l’immigration » et « population issue de la colonisation ». Dès lors, elle entraîne un amalgame général entre les jeunes émeutiers, les jeunes discriminés issus de l’immigration et même les jeunes issus de familles qui ont connu la colonisation française. Beaucoup vont jusqu’à dire que ces violences s’expliquent en grande partie par le rapport à la mémoire coloniale. Or ça n’est pas ce que disent les jeunes émeutiers. Les rares propos recueillis par des sociologues ne mentionnent pas le passé colonial. Les motifs invoqués pour expliquer leur passage à l’acte, ce sont les brutalités et provocations policières, la logique punitive du système judiciaire…

HD : Pensez-vous que ce débat a été instrumentalisé au détriment d’un véritable réflexion politique sur l’égalité des citoyens ?

RB : Qu’il y ait un débat public sur le rapport entre la République et ses élites au passé colonial est bien évidemment indispensable et positif. Mais qu’on en fasse l’explication des raisons d’entrée en révolte des jeunes en novembre dernier est autre chose. C’est un discours idéologique qui a des implications. Toutes les population dites d’origine étrangère discriminées aujourd’hui ne sont pas toutes issues de l’ancien empire colonial français. Ils sont pourtant pris dans le même engrenage de discriminations sociales. Ca ne veut pas dire que l’histoire coloniale n’est pas importante mais bien que d’autres logiques sont à l’œuvre, qui sont des logiques sociales et politiques de ségrégation des quartiers populaires. Faire de la question coloniale l’explication des révoltes dans les banlieues sert en effet à éviter d’engager une véritable réflexion sur les conditions sociales, sur la discrimination des quartiers populaires.

HD : Avec du recul, comment peut-on analyser les enjeux de cette controverse ?

RB : Elle a d’abord permis à l’UMP de faire glisser les discussions autour de la réaffirmation de l’autorité de l’État. Mais elle a surtout modifié les logiques et les espaces de débat, les rapprochements et les ruptures militantes. L’appel «Nous sommes les indigènes de la République » est révélateur. Même s’il est le fruit d’un processus de réflexion engagé bien auparavant, il symbolise la rupture engagée depuis les années 80 avec « l’antiracisme socialiste », qui se réclamait de l’idéal républicain. Alors que pour les signataires de l’appel, il s’agit d’un combat contre tout un ensemble de mesures discriminatoires qui vont du contrôle au faciès dans les banlieues jusqu’à la loi dite sur le voile et même la création du Conseil français du culte musulman. La critique qui leur a été faite de substituer les luttes identitaires aux luttes sociales, le malaise que cet appel a provoqué dans les organisations « de gauche » va marquer durablement la vie politique et le paysage militant.

1. Centre d’études et de recherches internationales. Politiste, Romain Bertrand est aussi spécialiste de la période coloniale en Asie du Sud-Est. Il a coordonné le dossier « L’état colonial » dans le nº66 de « politix ».

2. Mémoires d’empire. La controverse autour du fait colonial, Romain Bertrand. Éditions du croquant.18,50 euros.

Maud Vergnol
L'Humanité dimanche , 24/09/2006
Les ambiguïtés d'une lecture postcoloniale de la question sociale
Comment, plusieurs décennies après les indépendances, la compréhension du « fait colonial » est-elle (re)devenue une question d’actualité au centre du débat politique ? Comment, par effets de cliquets, la polémique consécutive au vote de la loi du 23 février 2005 s’est-elle prolongée en débat sur « l’intégration des jeunes de banlieue » ? Dans un essai aussi rigoureux que documenté, Romain Bertrand, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales (CERI-FNSP), procède à une analyse à la fois critique et généalogique de cette controverse sur le « fait colonial » et des discours politiques, médiatiques, militants ou savants auxquels elle a donné lieu.

Décryptant les parcours, positionnements et logiques des acteurs, la genèse du texte de loi, les enjeux partisans et électoraux réels ou supposés qui le sous-tendaient, la crise diplomatique qu’il a déclenchée, les mobilisations militantes qu’il a suscitées, l’auteur démontre que ce débat, s’il a reconfiguré « l’espace du débat public légitime », n’en a pas moins obéi aux règles les plus classiques du « jeu politique ». « La pensée extrême, écrit-il, a surgi à la lisière, mais pas en dehors de l’espace politique du possible. » Mais cette controverse, au-delà de son objet initial, le « bilan » de la colonisation, a contribué, ajoute-t-il, à conforter, aussi bien chez les tenants d’un « rôle positif » de la colonisation que chez certains de leurs détracteurs, une lecture « post-coloniale » de problématiques bien contemporaines, liées à l’immigration, à « l’intégration » et à la place des jeunes Français issus de cette immigration. L’auteur décrit ainsi l’opération de « mise en équivalence des notions de "colonisés" et d’"immigrés" », qui, bien que contestable au plan sociologique comme au plan historique, a bénéficié d’emblée de certaines cautions intellectuelles et trouvé son aboutissement dans l’Appel des Indigènes de la République. Une mouvance que le chercheur replace dans la filiation de courants politiques en rupture avec l’antiracisme des années quatre-vingt « parrainé » par le Parti socialiste, et qui se nourrit d’une critique radicale du projet républicain et de l’idée selon laquelle le « social » dissimulerait le « colonial ». « Le débat a dès lors pour prime conséquence, conclut l’auteur, de transformer la grille de lecture dominante (...) des "révoltes" urbaines contemporaines » pour finalement substituer une revendication mémorielle à la revendication sociale. Et « la définition « ethnique » d’identités victimaires » à la « définition sociale d’identités politiques ».
Rosa Moussaoui
L'Humanité , 16/09/2006
Réalisation : William Dodé