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Universitas calamitatum
Le Livre noir des réformes universitaires
Parution : 15/12/2003
ISBN : 2914968051
Format papier : 224 pages (11 x 17,5 cm)
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À l’heure où la réforme de l’Université française est grosse de nombreuses menaces, on est en droit de s’interroger sur le type d’Université qui est aujourd’hui proposé, ou plutôt imposé, à marche forcée, à la communauté universitaire.
Tel est l’objectif de ce livre noir, qui vise à dévoiler les logiques sous-jacentes des réformes en cours. Montrant que l’ouverture internationale est un leurre, que les « innovations pédagogiques » autour du LMD (licence-master-doctorat) ont de très nombreux effets pervers sur le plan pédagogique et disciplinaire, que la professionnalisation à outrance, telle qu’elle est prônée, se révèle souvent contraire à son intention, que la transformation des présidents d’universités en managers, entraîne une dérive de l’Université gérée comme une petite entreprise, qui définira son offre de formation, sa politique de recherche, etc., en fonction de critères ne répondant plus forcément à ceux du service public, ni à ceux d’une recherche libre et autonome, liberté qui est pourtant au fondement même de l’idée d’Université.
Au final, les étudiants, que les modernisateurs disaient vouloir replacer « au centre », se trouvent relégués à la périphérie, victimes de réformes dont ils étaient censés être les premiers bénéficiaires.
Sens et contre-sens d’une réforme
Début mai 2003, le ministre de l’Éducation nationale présentait « la plus grande réforme de l’Université depuis 1984 » (Le Monde, 9 mai 2003). Surenchère dans « l’autonomie des établissements d’enseignement supérieur », l’avant-projet de loi s’inscrivait en réalité dans un programme de réformes plus large incluant la remise en cause de la loi d’orientation sur l’enseignement supérieur de 1984, qui était déjà présentée comme une loi « d’autonomie » (au même titre que la loi de 1968 qu’elle remplaçait), la mise en œuvre par voie de circulaires de la réforme « Licence, master, doctorat » (« LMD », ex « 3-5-8 »), et la redéfinition des statuts des personnels enseignants et IATOSS (Ingénieurs, administratifs, techniciens et ouvriers de services et de santé).
Le ministre tenta de faire passer son projet en organisant une consultation express (entre la fin du mois d’avril et le 19 mai 2003, le projet devant être débattu au Parlement en juin) et limitée au CNESER (Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche) et à la CPU (Conférence des présidents d’université).
Cette concertation restreinte suscita une réprobation quasi unanime. Sur le fond, la CPU demanda quelques aménagements au texte et se déclara satisfaite dès la deuxième version de l’avant-projet, désormais rebaptisé « loi de modernisation », alors même qu’un nombre très limité de présidents d’université avaient consulté leurs mandants, et que ces consultations débouchaient le plus souvent sur des motions d’opposition. Dans un certain nombre d’universités, souvent les plus petites, des mobilisations s’organisèrent : manifestations, grèves et pétitions. C’est dans ce contexte qu’une coordination interuniversitaire, dite RES (Recherche et enseignement supérieur), s’est mise en place le 2 juillet 2003 à l’université Paris Dauphine.
Certes, le mouvement ne s’était pas généralisé dans l’enseignement supérieur, mais l’ouverture de cet autre front social, à côté de celui des retraites et de l’enseignement primaire et secondaire, incita le gouvernement à reporter à l’automne l’examen de ce nouveau projet.
On pouvait donc attendre qu’un débat sur l’enseignement supérieur s’ouvre à la rentrée. Il s’est en fait réduit à une consultation limitée dans le temps (entre le 18 et le 30 septembre 2003, soit en dehors des périodes de cours à l’Université), circonscrite à quelques interlocuteurs « choisis », et organisée cette fois-ci par la CPU, sans doute avec l’aval du ministre qui en est le président de droit. Le « colloque » du 9 octobre 2003, « L’Université française du XXIe siècle : la réforme nécessaire », qui s’est déroulé dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, était censé marquer la conclusion solennelle de ce qui ne fut, en fait, qu’un simulacre de consultation.
Simulacre de consultation dès lors que les orientations avaient d’ores et déjà été fixées par les trois premiers vice-présidents de la CPU dans leur article publié dans Le Monde du 18 septembre, intitulé « L’Université française du XXIe siècle : la réforme nécessaire ».
Simulacre que cette consultation ad hoc organisée (à quel prix ?) au nom de la CPU par le cabinet « ©Adéquates Conseil ». Une consultation conçue sur le mode d’une action de lobbying, en particulier auprès des parlementaires, pour faire valoir les positions des présidents et leurs intérêts. Une consultation organisée dans la précipitation, en l’absence de la majeure partie de la communauté universitaire et notamment des étudiants au nom desquels les « modernisateurs » justifient leurs réformes.
Les tenants de la réforme prétendent développer à la fois l’ouverture internationale des universités (et la mobilité étudiante), l’insertion professionnelle des diplômés, et l’« efficacité pédagogique de l’enseignement supérieur ». Autant de justifications qui peuvent paraître légitimes, sinon généreuses. Mais, à l’examen, les dispositions des réformes projetées ne répondent pas et vont même parfois à l’encontre de ces objectifs. Plus encore, les pouvoirs supplémentaires exigés par les « modernisateurs » (au sein du fameux « gouvernement de l’Université » que le projet de loi sur l’autonomie se propose de renforcer) pour conduire les réformes vont accentuer les inégalités, déjà patentes, d’accès à l’enseignement supérieur (inégalités sociales, inégalités territoriales), comme les inégalités entre les établissements d’enseignement supérieur. De plus, ces réformes, sous couvert de modifications techniques et organisationnelles, affectent profondément la définition des disciplines, de l’enseignement supérieur et des finalités qu’il poursuit.
On est donc en droit de s’interroger sur le type d’Université que ministres et « réformateurs » imposent, à marche forcée, à la communauté universitaire. Tel est l’objectif de ce livre, qui propose une lecture de l’implicite des réformes en cours. Il entend en dévoiler les logiques sous-jacentes afin de contribuer à l’avènement d’un véritable débat public, et démocratique, sur l’avenir de l’Université française.
1. Nous montrons ainsi, dans une première partie, que l’Université n’est déjà plus celle que la réforme prétend transformer et que cette réforme ne s’attaque nullement aux inégalités profondes qui la traversent aujourd’hui.
2. Que l’ouverture internationale est un leurre : derrière la promesse (apparemment humaniste et généreuse) d’une mobilité internationale pour tous, c’est principalement la marchandisation d’un certain nombre d’enseignements et son financement par les usagers qui sont en chantier.
3. Que les « innovations pédagogiques » autour du LMD ont des effets pervers du point de vue de la pédagogie et des disciplines. En définitive, les étudiants (et notamment ceux d’origine populaire), que les modernisateurs disaient vouloir replacer « au centre », se trouvent relégués à la périphérie, victimes de réformes dont ils étaient censés être les premiers bénéficiaires et pour lesquelles ils n’ont guère été consultés.
4. Que la rhétorique de la professionnalisation n’est qu’un affichage, masquant une activité d’abord orientée vers l’obtention de crédits et de privilèges ; que les conditions de l’expertise des filières « professionnelles » sont peu professionnelles.
5. Que la professionnalisation à outrance, telle qu’elle est prônée, se révèle souvent contraire à l’insertion professionnelle des étudiants, comme aux fonctions traditionnelles de production des connaissances de l’Université ; que le développement de la formation continue et la VAE (Validation des acquis de l’expérience) sont les chevaux de Troie favorisant la satisfaction d’intérêts purement mercantiles et utilitaires.
6. Que les présidents d’université, transformés en managers, gérant leur établissement comme « leur petite entreprise », seront les premiers bénéficiaires de la réforme ; qu’ils pourront étendre leur contrôle, par l’intermédiaire d’une logique de contrat, sur les personnels dont les statuts seront remis en cause. Une petite entreprise qui définira son offre de formation, sa politique de recherche, etc., en fonction de critères ne répondant plus obligatoirement à ceux du service public, ni à ceux d’une recherche libre et autonome, liberté qui est pourtant au fondement de l’idée même d’Université.
Nous demandons au ministre de constater qu’il n’y a pas, à ce jour, de « diagnostic partagé » et qu’il faut donc ouvrir une véritable concertation avec l’ensemble des acteurs de l’Université. En raison des mouvements sociaux récents, le gouvernement a dû concéder l’organisation d’une année de réflexion sur l’École, ses moyens et ses objectifs. Sans préjuger des résultats de ce premier « débat » (qui s’inscrit dans un mode de gouvernement où les stratégies de communication sont hypertrophiées), l’ensemble de la communauté universitaire doit prendre, elle aussi, quelques mois afin de réfléchir collectivement au destin de l’enseignement supérieur.
Réalisation : William Dodé