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Migrations transsahariennes
Vers un désert cosmopolite et morcelé (Niger)
Parution : 21/11/2009
ISBN : 9782914968652
Format papier : 324 pages (14 x 20,5)
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Depuis le début des années 2000, les flux migratoires qui traversent le Sahara central focalisent l’attention des médias et des pouvoirs publics, tant en Afrique qu’en Europe. En dépit des obstacles qui entravent la circulation dans cette région, reflets des dysfonctionnements de l’État nigérien et du durcissement des politiques migratoires des États maghrébins, des migrants originaires de toute une partie du continent se rendent via le Niger en Afrique du Nord, d’où la plupart reviennent après quelques mois ou quelques années. Ces migrations entre les deux rives du Sahara constituent le principal facteur de dynamisme et de transformation de la région d’Agadez, dans le nord du Niger, et tendent plus largement à redéfinir une nouvelle géographie saharienne en mettant en contact des lieux et des acteurs de façon inédite. En analysant ces mouvements migratoires tant du point de vue de leur organisation propre, des logiques et des structures qui les sous-tendent, que de leurs incidences sur les sociétés et les espaces traversés, le présent ouvrage déconstruit nombre des discours médiatiques et politiques qui entretiennent la peur d’un péril migratoire illusoire, en montrant que la grande majorité des migrants qui traversent aujourd’hui le Sahara ne sont pas des individus fuyants des situations de misère extrême ou de conflit, et n’ont pas pour objectif de se rendre en Europe. Dans un contexte global de crispation identitaire et de durcissement des politiques migratoires, l’analyse des effets et des enjeux du contrôle croissant de ces circulations dans les espaces de transit soulève en définitive la question du droit à la mobilité, tant au niveau local qu’à l’échelle internationale.

Introduction

Les migrations internationales mettent en contact des populations et des régions toujours plus diversifiées, plus lointaines, plus nombreuses. Elles participent de la transformation des cultures et des économies, du social et du politique. Elles interrogent les sociétés et les individus sur leurs certitudes, leurs habitudes et leur devenir. Elles imposent la confrontation à l’altérité et à l’extériorité, à l’Autre et à l’Ailleurs jusque-là inconnus ou méconnus, dont on rêve ou que l’on appréhende, mais que l’on ne peut plus ignorer. Ces dernières décennies, l’évolution des phénomènes migratoires s’est accélérée, eux-mêmes étant orientés, modelés par les transformations des sociétés dans un processus d’interaction constante. La circulation des images et des informations, l’accroissement des inégalités et la modernisation des systèmes de transport sont autant de facteurs qui participent de l’envie de partir et qui suscitent ou attisent l’émergence de nouvelles dynamiques migratoires à l’échelle de la planète. Et alors qu’il n’a jamais été aussi simple pour une petite partie de la population mondiale de se rendre en n’importe quel point du globe, les peurs et les communautarismes restreignent aujourd’hui autant que la pauvreté les possibilités de circulation du plus grand nombre. Tandis que certaines migrations sont encouragées, d’autres sont entravées et en deviennent toujours plus coûteuses, plus risquées, plus éprouvantes. Lorsque la liberté de circulation est davantage octroyée ou tolérée selon les besoins de l’économie que par principe d’égalité et de liberté des individus à se mouvoir et à vivre là où ils le souhaitent, la dimension politique de la mobilité se révèle.
Depuis la fin des années 1970, le nombre de migrants internationaux a plus que doublé à l’échelle de la planète, dépassant les 200 millions de personnes en 2005 (ONU, 2006) . Pourtant, l’atten­tion portée actuellement aux migrations internationales ne provient pas tant de cette augmentation du stock mondial de migrants que de l’orientation des flux qui en sont à l’origine. Ce qui importe plus que tout ou presque, ce sont les frontières franchies. Or dans ce domaine, la frontière la plus significative est à n’en pas douter celle qui sépare les États du « Nord » de ceux du « Sud », pour reprendre une terminologie onusienne . Les flux migratoires qui vont des pays du Sud vers les pays du Nord représentent en effet actuellement un enjeu central des relations internationales, cristallisent les tensions sociales et politiques dans les pays concernés, et focalisent l’attention des médias et des pouvoirs publics qui ne cessent de les ériger plus ou moins ouvertement en péril des nations du Nord . Et cela, nonobstant les études montrant que les individus qui résident hors de leurs pays de naissance ne représentent actuellement qu’envi­ron 3 % de la population mondiale, taux légèrement supérieur à ce qu’il était dans les années 1970 mais très comparable à la situation du début du xxe siècle.

La recherche académique n’est pas en reste et porte également une attention particulière à ces mouvements migratoires allant des pays du Sud vers ceux du Nord, sans doute en raison de leur augmentation plus rapide que celle des autres flux ces trente dernières années , de leur présence croissante dans le débat public, ou plus prosaïquement et corrélativement des financements alloués à ces thématiques de recherche. Ainsi, pour ce qui concerne l’Afrique, les travaux sur les migrations depuis ce continent vers l’Europe sont nettement plus nombreux que ceux concernant les migrations à l’intérieur du continent pourtant numériquement beaucoup plus importantes. Et parmi eux, les travaux sur les migrations entre l’Afrique du Nord et l’Europe ont amplement prédominé durant toute la seconde moitié du xxe siècle. Mais depuis quelques années, d’autres mouvements migratoires font également l’objet d’une attention particulière : il s’agit des migrations entre l’Afrique subsaharienne et l’Afrique du Nord.

Le Sahara, espace de la mobilité en constante mutation
Au début des années 1990, plusieurs facteurs économiques et politiques entraînent une augmentation et une diversification inédite des flux migratoires vers et à travers le Sahara. Des individus originaires de toute l’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale se rendent dès lors par voie terrestre en Afrique du Nord, et dans une moindre mesure en Europe. Mais ce n’est qu’à la fin de la décennie que ces mouvements migratoires sont rendus visibles, tout d’abord à travers la médiatisation de l’arrivée de migrants noirs africains sur les côtes méditerranéennes de l’Europe (ou de leur décès en mer), puis du fait de leur entrée en force dans le débat politique euro-
africain et de la publication des premières études scientifiques où il en était fait mention (Grégoire, 1999 ; Pliez, 2000b).
Dans un premier temps, la réactivation par les circulations migratoires de l’activité de certaines places marchandes et de quelques anciennes routes du négoce caravanier transsaharien, ainsi que le rôle joué par les populations de tradition nomade dans les activités de convoyage, ont favorisé la comparaison des camions et des migrants d’aujourd’hui avec les caravanes et les esclaves d’autrefois. Mais l’idée d’une continuité historique avec l’époque précoloniale, séduisante de prime abord, ne semble pas pouvoir dépasser un niveau de représentation très large (Pliez, 2006). Loin de réactiver le fonctionnement d’un Sahara d’antan, d’une terre des nomades anhistorique, ces migrations contemporaines semblent au contraire redéfinir une nouvelle géographie saharienne en intégrant de nouveaux lieux et de nouveaux acteurs, en redéfinissant leurs fonctions et leurs relations selon de nouvelles logiques. Afin de vérifier cette hypothèse, nous nous intéresserons au cas de la région d’Agadez, au Niger, où se concentrent les plus importants flux migratoires par voie terrestre au Sahara (carte 1) depuis la fermeture de la frontière entre la Libye et le Soudan en 2003 (­Drozdz, Pliez, 2005) et le contournement quasi systématique du Sahara occidental par l’Atlantique (Choplin, Lombard, 2007 ; Streiff-
Fénart, Poutignat, 2008) .
De manière générale, les travaux consacrés aux phénomènes migratoires dans les espaces de transit du Sahara méridional sont encore fragmentaires (en raison non seulement d’une relative concentration des recherches dans les pays du Maghreb et sur les côtes sénégalo-mauritaniennes, mais également du fait de la reprise des rébellions touarègues au Mali et au Niger en 2007 et de l’aggravation de la crise politique au Tchad, qui rendent difficile l’accès aux régions sahariennes de ces trois États). Pourtant, la compréhension du système migratoire saharien et transsaharien  ne peut faire l’économie de recherches centrées sur cette partie du Sahara, d’une connaissance de ce qui se joue dans ces régions de transit,
et parallèlement le Sahara contemporain ne peut se comprendre sans porter une attention particulière aux phénomènes migratoires qui l’animent. Ce travail se donne donc pour objectif d’étudier les circulations internationales au Nord Niger à travers leurs manifestations locales, afin de saisir leurs enjeux, leurs dynamiques et leurs incidences. Il s’agira de tendre vers une approche globale de la migration en l’abordant comme faisant simplement partie intégrante du monde et de son évolution, comme partie intrinsèque des processus élargis de changements structurels des sociétés africaines, et non comme un champ à part, comme un problème à résoudre ou un potentiel à rentabiliser, ces orientations – parfois implicites – fermant inévitablement les horizons de la pensée des phénomènes migratoires.

Les migrations,
facteur de transformation des espaces sahariens de transit
La République du Niger, dont le vaste territoire (1 267 000 km²) est enclavé en zone sahélo-saharienne, est considérée par les institutions internationales comme l’un des États les plus pauvres de la planète. Sa population de près de 14 millions d’habitants (ONU, 2008) augmente rapidement (taux d’accroissement naturel : 3,3 %) et est très inégalement répartie sur le territoire national. Moins de 3 % de la population vit dans la région d’Agadez, qui représente pourtant plus de la moitié de la superficie du pays. Le faible peuplement, en densité (0,5 hab./km²) et en valeur absolue (moins de 400 000 habitants), participe sans doute de la visibilité du fait migratoire dans cette région saharienne. Non pas que les migrants soient extrêmement nombreux ni même partout présents, mais ils y sont aisément repérables dans les gares routières et les télécentres, dans les taxis-brousse ou perchés sur d’énormes camions, lors des contrôles aux frontières et à l’entrée des villes. Pour autant, les migrants « visibles » qui seront au cœur de cette étude ne sont pas les seuls à traverser la région d’Agadez. Les Nigériens représentent en effet une part importante des contingents de migrants qui se rendent en Algérie et en Libye. Mais leur visibilité est moindre, tant au Niger où ils ne sont pas encore en situation de migration internationale, qu’au Maghreb où une partie d’entre eux – Touaregs, Toubou, Arabes – retrouvent des communautés culturelles au sein desquelles ils peuvent s’insérer plus facilement que d’autres . Ces migrations intra-sahariennes et une partie des migrations sahélo-sahariennes, déjà anciennes, ne peuvent être assimilées aux migrations qui mènent des individus de toute l’Afrique occidentale et centrale sur les pistes sahariennes.
Cette diversité des migrants, de leurs origines géographiques mais aussi de leurs âges, de leurs classes sociales ou de leurs niveaux d’études, ainsi que la présence notable de femmes, invite à considérer avec attention leurs motivations, ce qui les a menés « sur la route » du Maghreb ou de l’Europe. Comprendre ce que c’est qu’être migrant, c’est aussi comprendre ce qui fait qu’on le devient. Pourquoi décide-t-on de partir, de prendre le risque de partir ? En envisageant la plupart du temps les mobilités des populations du Sud à partir de déterminants ou de critères positifs, en premier lieu économiques, les études migratoires n’ont longtemps saisi qu’une partie limitée des sens que pouvait recouvrir la migration pour un individu. Sans survaloriser les capacités individuelles ni la subjectivité des migrants, il s’agit d’aborder leurs projets en accordant a priori autant d’importance à leur singularité qu’aux éléments contextuels qui les influencent, ceci afin de dépasser les oppositions entre les approches structuralistes de la mobilité et celles qui mettent en avant l’individualisme comme élément de la modernité et qui postulent le libre arbitre et l’improvisation (Appadurai, 2005 [1996]) comme caractéristiques des individus dans les sociétés modernes. Dans le même temps, en replaçant l’ensemble de ces circulations migratoires dans leur histoire récente, entre « cultures de la mobilité » construites dans la durée (De Bruijn, Van Dijk, Foeken, 2001 ; Hahn, Klute, 2007) et nouvelles formes de migrations qui relèvent davantage des dynamiques contemporaines du monde, les deux n’étant sans doute pas totalement dissociables, nous nous intéresserons à la manière dont ces mouvements s’articulent les uns aux autres et dont ils participent de l’évolution des structures spatiales (catégories de lieux et d’itinéraires) et sociales (catégories d’acteurs et de réseaux) de la mobilité au Sahara, et de la transformation des économies locales.
En ces terres sahariennes, la comparaison entre la territorialité nomade et la territorialité des migrants, entre l’organisation de l’espace nomade et l’organisation de l’espace migratoire, est attrayante et invite à reconsidérer la nature des territoires produits par la mobilité. L’espace vécu et perçu par les Touaregs nomades est structuré, à différentes échelles, par plusieurs catégories de lieux, points clés de l’organisation territoriale traditionnelle (les oasis – palmeraies, villages –, les villes – comme pôles de commerce et d’échange –, les pâturages et les points d’eau). Les villes traversées par les flux migratoires sont-elles également les points d’ancrage de territoires de la mobilité, les points structurants de l’espace migratoire saharien ? Comment « naissent » ces lieux de halte et ces carrefours, et pourquoi certaines localités acquièrent-elles des fonctions spécifiques au sein des systèmes de mobilité tandis que d’autres sont évitées ? Parallèlement, quels rôles jouent les différentes catégories de lieux intégrés au maillage urbain saharien dans la structuration des processus migratoires ? Loin des processus d’urbanisation d’État tels qu’ils ont pu être mis en œuvre en Algérie et en Libye, entraînant une multiplication des agglomérations jusque dans les confins désertiques de ces deux pays, ce sont les dynamiques plus informelles et disparates du Sahara nigérien qu’il nous faudra mettre en lumière. L’étude d’une oasis relais, Dirkou, et d’un carrefour migratoire, Agadez, permettra de saisir les spécificités de l’influence des mouvements migratoires sur des localités de transit, et non sur des villes d’installation plus pérenne tel qu’observées ailleurs dans le Sahara (Ba, Choplin, 2005 ; Boesen, Marfaing, 2007 ; Pliez, 2003). Là où les migrants ne font que passer, de quelles manières orientent-ils le développement des villes et leur économie, comment modifient-ils leur urbanité, ce qu’elles sécrètent et permettent comme pratiques sociales ?
Au cœur de la migration, entre économie et organisation des espaces, se trouve également la question du transport. Sans moyen de transport, il n’est pas de déplacement possible sur de longues distances. Or, dans le Sahara nigérien, le transport des personnes était exclusivement assuré par les grands commerçants jusqu’à la fin du xxe siècle, jusqu’à ce que des opérateurs de transport se spécialisent dans le convoyage des migrants. Une fois mis en relation, développement du transport et développement des flux migratoires sont deux processus qui s’alimentent mutuellement. C’est ainsi que des « routes » migratoires sont apparues ou se sont affirmées entre les deux rives du Sahara, là où les moyens de transport modernes pouvaient le plus aisément circuler. Mais si le Sahara n’a jamais empêché la circulation des hommes, sa traversée requiert néanmoins certains moyens, certaines connaissances et certains savoir-faire que les migrants ne possèdent pas toujours au début de leur « aventure ». Les acquièrent-ils en cours de voyage, ou, parallèlement, sur quels types de structures préexistantes à leur passage peuvent-ils s’appuyer pour circuler ? Dans quelle mesure participent-ils du développement de réseaux qui facilitent la circulation de ville à ville ainsi que leur insertion dans ces villes ?
Lorsque le transport est fréquent voire régulier, il est également soumis à davantage de contrôles, de contraintes, de taxes. Les lieux de transport des localités sahariennes, les checkpoints, les frontières, deviennent autant de hauts lieux de l’implication des agents de l’État dans les phénomènes migratoires. Ce sont des lieux privilégiés d’examen des actions publiques autant que d’observation des accords et des conflits qui rendent visibles les stratégies mises en œuvre par les différentes catégories d’acteurs afin d’arri­ver à leurs fins, laissant ainsi percevoir les variations des cadres formels et informels au sein desquels s’inscrivent leurs actions. En portant une attention particulière aux pratiques des agents de l’État chargés du contrôle de la mobilité, à leur implication dans le fonctionnement des réseaux de transport concurremment ou en dehors de leur fonction officielle, c’est aussi des trajectoires de l’État nigérien qu’il sera question.
Les migrations internationales renvoient inévitablement à la question de l’État, à la manière dont les États se positionnent face à la circulation des personnes. Actuellement, les politiques migratoires de nombreux États africains relèvent autant si ce n’est davantage de négociations diplomatiques internationales ou bilatérales que de choix politiques nationaux. Ces États se voient de plus en plus fréquemment assigner le devoir de contrôler outre les flux entrant sur leur territoire, ceux qui en sortent (que ceux-ci soient composés de citoyens du pays ou d’étrangers en transit). Et l’on voit poindre depuis quelques années dans les discours médiatiques, politiques et parfois scientifiques, la notion « d’émigration illégale ». Cette aberration juridique, en condamnant des individus sur la base d’intentions supposées et non sur des actes, et en méprisant la déclaration universelle des droits de l’homme qui stipule dans son article 13.2 que « toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien », reflète toute la violence inique des logiques de contrôle des migrants actuellement à l’œuvre . Néanmoins, l’immixtion des États dans les phénomènes migratoires ne passe pas tant par l’adoption de politiques migratoires officielles que par la manière dont elles sont mises en œuvre, qui dépend à la fois de la volonté des élites au pouvoir et du contrôle qu’exerce l’appareil d’État sur ses agents. Ainsi, alors que le Niger ne dispose pas d’une politique migratoire à proprement parler (en dehors d’accords de libre circulation passés dans le cadre de regroupements interétatiques), la circulation à l’intérieur du pays est soumise à l’arbitraire des agents de contrôle. Serait-ce le signe d’un brouillage de la démarcation entre le légal et l’illégal au sein même de l’appareil d’État (Botte, 2004 ; Hibou, 1998) ? En parallèle, l’activité des réseaux migratoires est également entravée par le durcissement récent des politiques migratoires algérienne et libyenne. À travers l’ensemble de ces changements de logiques, de discours et de pratiques, qui entraînent une modification des modalités de circulation des migrants et une augmentation de la durée de leur séjour dans les espaces de transit, n’assistons-nous pas à une forme conjointe de cosmopolitisation et de morcellement de l’espace saharien ?
Le Sahara nigérien, que l’on pourrait considérer comme marge d’un pays à la marge du monde si l’on s’en tenait à la vision des organismes onusiens, se révèle pris dans le mouvement de mobilités locales, régionales et intercontinentales, dans le mouvement d’une certaine mondialisation des flux de personnes et de marchandises (Bensaâd, 2005). À ce titre, et à l’instar de régions du monde toujours plus nombreuses, serait-il devenu un « désert cosmopolite » ? Le cosmopolitisme peut s’entendre comme étant le fait pour des individus d’origines différentes de vivre ensemble sans hiérarchie d’aucun type, de dépasser l’ordre des identités exclusives, bien souvent ethniques ou nationales, tout en respectant les particularismes des uns et des autres, ce qui en fait pour certains un idéal d’articulation de l’universel et du particulier (Derrida, 1997). Cette appréciation théorique du cosmopolitisme relève en effet de l’idéal politique, prône un modèle utopique de coexistence pacifique et antinationaliste, et n’est pas de l’ordre des réalités observables, ni au Sahara ni ailleurs. Et lorsque le terme est employé dans le cadre de travaux sur les nouvelles formes de migrations, ses usages et ses acceptions sont multiples . Aussi, dans une perspective d’analyse empirique, nous optons pour une acceptation pratique et opérante du terme en considérant le cosmopolitisme comme une situation résultant de mobilités individuelles ou collectives importantes, entraînant la co-présence sensible sur un même territoire de personnes d’origines culturelles et sociales diverses. Les interactions ainsi rendues possibles – mais non nécessaires – contribuent à la transformation des identités des individus et des groupes, et modifient la nature des « frontières » entre nationalités, entre groupes sociaux ou ethniques, en les rendant perpétuellement renégociables.
Évoquer un « désert cosmopolite » attire l’attention sur les relations qu’entretiennent les individus mobiles et immobiles, nationaux et étrangers, qui sont amenés à se rencontrer et à vivre ensemble le long des itinéraires sahariens. Cela invite à considérer quelque chose de l’ordre de leur ouverture au monde (Roudometof, 2005 ; Tassin, 2008 ; Vertovec, Cohen, 2003) et à éclairer de cette manière la condition migrante au Sahara et ce qu’elle révèle des sociétés hôtes. Tout en reconnaissant en premier lieu l’intérêt du pouvoir évocateur de cet oxymore, il s’agira de discuter son aptitude à rendre compte des réalités sahariennes à l’aune de situations observées au Niger. Quelle est la nature des échanges, volontaires ou contraints, matériels ou immatériels, qui mettent en relation les différents groupes d’acteurs du système migratoire, là où les gens se rencontrent, dans des « espaces de sociabilité non figés » (Berthomière, Hily, 2006) ? Les transformations des rapports à l’altérité et à l’extériorité que la mobilité induit favorisent-elles l’émergence de nouveaux sentiments d’appartenance et de recompositions identitaires en cours de voyage (Mitchell, 2007 ; Tarrius, 2000) ? De quelle manière l’espace – géographique et social – offert ou concédé à l’« Autre », à l’étranger, est-il occupé et aménagé par l’ensemble des migrants sur la base de leurs différences culturelles et de ce qui les unit de manière contingente ?

Fragments d’itinéraire. De l’expérience au discours
Force est de reconnaître que lorsque je suis parti au Niger pour commencer mes recherches de terrain, dans le cadre de la préparation de la thèse dont est tiré cet ouvrage (Brachet, 2007), je n’avais pas pour optique de travailler spécifiquement sur les phénomènes migratoires. Mon projet initial postulait que le Sahara ne pouvait se comprendre qu’à travers l’étude de l’ensemble des circulations qui le structurent, et je souhaitais donc m’intéresser au nomadisme, au commerce et au tourisme, tout autant qu’aux migrations dont je ne devinais alors pas l’importance. Après m’être procuré non sans mal une autorisation de recherche du ministère nigérien de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, indispensable pour circuler dans le nord du pays, je sillonnai pendant plusieurs mois la région d’Agadez. À la manière d’un « empiriste aveugle », glanant des informations de-ci de-là, testant tout au plus quelques grilles d’entretien et les arrangeant au besoin, je n’avais d’autre objectif que de prendre progressivement le rythme de la vie locale dans les villes et les villages, les oasis et les campements. Je voyageais seul, utilisant les modes de transport de tout un chacun, et ne cessais donc de faire des rencontres. Mon quotidien était celui de mes hôtes.
Puis je commençais par travailler un temps dans le massif de l’Aïr, sur les réseaux de commerce « traditionnels » et « modernes » qui liaient les campements de nomades et les oasis aux villes d’Arlit et d’Agadez, sur l’organisation des coopératives agricoles et pastorales, et enfin sur le négoce caravanier en saisissant l’opportunité de participer à une taghlamt, caravane de dromadaires allant de l’Aïr au Kawar. Expérience magnifique qui allait sonner le glas de mon approche du Sahara nigérien par les zones pastorales et le nomadisme. Au neuvième jour de cette caravane, alors que nous traversions lentement le Ténéré à raison d’une quinzaine d’heures quotidiennes de marche et de monte alternées, nous avons croisé cinq ou six énormes camions, surchargés de bagages et de passagers en provenance de Libye. Les plus jeunes des caravaniers ont alors quitté le groupe et se sont mis à longer les traces des véhicules afin de récupérer « ce qui tombe des camions, car quand quelque chose tombe, les chauffeurs ne s’arrêtent pas ». La récupération fut maigre mais anima les discussions du soir, chacun y allant de son commentaire à propos de ces voyageurs qui, depuis l’époque de la rébellion, traversaient le Ténéré pour se rendre en Libye. Certains ont alors évoqué les transformations que ces migrations avaient engendrées dans une oasis proche de celle où nous nous rendions : « avant les caravanes elles allaient même à Dirkou, […] mais maintenant à Dirkou tu ne peux pas y aller, y’a un très grand marché, on égorge même des chameaux, il y a tout là-bas » (Ounos, Ténéré, 2.10.2003). Après plusieurs jours passés à Arrigui et Bilma à observer les échanges entre oasiens et caravaniers, je décidai de ne pas repartir avec ces derniers vers le massif de l’Aïr afin de séjourner quelque temps dans cette oasis où ils ne pouvaient ou ne voulaient plus aller. Je me rendis donc à Dirkou et découvris une petite ville où il y avait effectivement « tout », et surtout « tout le monde », dont des migrants originaires d’une quinzaine de pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. Quel contraste avec les autres oasis du Kawar aux allures si calmes et uniformes. Mon intérêt et mes recherches allaient dorénavant se concentrer presque exclusivement sur ces phénomènes migratoires .
Mais comme je l’évoquais au début de cette introduction, l’intérêt que j’allais porter à ces migrations était partagé par bien d’autres acteurs médiatiques et institutionnels, allant des organismes internationaux (OIM, UNHCR, ONUDC) aux ministères de l’Intérieur et/ou des Affaires étrangères de différents États. Dans un contexte international de crispation identitaire et de rejet de l’alté­rité, qui se traduit par un durcissement des politiques migratoires, cela soulevait la question générale et permanente des implications sociales et politiques potentielles des recherches sur les migrations, notamment à travers les représentations du monde et les catégories de son organisation qu’elles produisent, les idéologies qu’elles alimentent, volontairement ou non. Jusqu’où était-il intéressant et important d’approfondir l’analyse des réseaux migratoires clandestins ou des trafics marchands, de quantifier les flux ou de décrire les itinéraires, d’étudier les tactiques de contournement, de détournement, de falsification ? Parfois, j’en suis arrivé au « devoir de paresse » suggéré par Labrusse-Riou qui, parlant de la procréation artificielle, « revendique […] une logique de la non-découverte, une éthique de la non-recherche [car] c’est bien en amont de la découverte qu’il faut opérer des choix éthiques » (cité par Gosselin, 1992 : 127). Plus fréquemment, c’est au moment du passage à l’écrit que la nécessité d’évaluer l’intérêt scientifique de l’utilisation de certaines données au regard des enjeux de leur diffusion s’est fait sentir.
Afin de pénétrer les logiques et les rythmes des mobilités sahariennes et de rapprocher la forme du récit des expériences dont il rend compte, le texte qui suit est organisé autour des parcours migratoires, des contextes d’émergence du mouvement aux différents moments de sa réalisation, jusqu’à ses incidences et ses enjeux. La linéarité qu’impose l’écriture en donnant un ordre successif, unique et fixe aux choses, tend néanmoins à amoindrir l’importance des circonvolutions, des demi-tours et autres zigzags qui ponctuent inévitablement les voyages des migrants et des chercheurs dans ces régions désertiques. Aussi, certaines thématiques, certains objets seront traités à plusieurs reprises, réapparaîtront à différents moments de l’analyse, donnant chaque fois l’occasion d’en éclairer un nouvel aspect.
La première partie présente les cadres historique, théorique et méthodologique de l’étude. Les différentes étapes de l’organisation du champ migratoire du Sahara nigérien sont analysées, de la période des années 1950 à la fin des années 1990 (chapitre i). Ce retour sur la genèse du système migratoire saharien permet de distinguer différents types de circulations et de saisir la nature des relations qu’entretiennent les différentes catégories d’acteurs qui animent aujourd’hui les routes sahariennes. Il devient alors possible de mobiliser les outils théoriques qui serviront à l’analyse, notamment la notion de projet migratoire qui permet une approche centrée sur le mouvement et les individus dans leur singularité (chapitre ii). La question de la méthode est alors soulevée : quels outils convoquer et comment les utiliser afin de pouvoir observer et analyser les mobilités internationales dans les régions sahariennes de transit ? Les choix méthodologiques et leur mise en œuvre à travers la « pratique du terrain » sont ainsi exposés, dans une volonté d’objectivation des modes de production des données empiriques sur lesquelles repose le présent travail (chapitre iii). La seconde partie est consacrée à la ville d’Agadez, première véritable étape pour la plupart des migrants qui se rendent en Afrique du Nord via le Niger. Qualifiée « d’ouverte » aux circulations tant elle ne semble vivre que par et pour différents niveaux et types de circulations humaines et marchandes, la ville est abordée par la place qu’y occupent les circulants, opérateurs de transport et migrants (chapitre iv). Le chapitre suivant s’intéresse aux transports marchands qui confèrent de longue date à Agadez le statut de place commerciale sahélo-saharienne. L’analyse des échanges entre le Niger et ses voisins arabes d’Afrique du Nord (l’Algérie et la Libye) montre que les secteurs du transport de marchandises et du transport de personnes ne peuvent se comprendre indépendamment l’un de l’autre (chapitre v). Il s’agit ensuite de comprendre comment se déroulent les séjours des migrants étrangers au sein de cette ville devenue carrefour migratoire. Lieu fixe, la ville n’en est pas moins un lieu du mouvement où se redéfinissent les projets et les sentiments d’appar­tenance des migrants, où se négocient les relations entre les différentes catégories d’acteurs (chapitre vi). La troisième partie est consacrée aux parcours. Les modalités des traversées sahariennes des migrants sont analysées, ainsi que l’inscription sociospatiale des flux le long des deux principaux axes de circulation qui vont d’Agadez aux régions sahariennes d’Algérie et de Libye. L’étude des circulations sur l’axe algérien, où les étapes sont rares voire inexistantes, montre que le franchissement de la frontière est un moment charnière de ces migrations, qui permet d’interroger le lien entre les politiques migratoires et les pratiques des acteurs privés et publics (chapitre vii). Plus long, plus fréquenté mais aussi davantage contrôlé, l’axe qui va d’Agadez à la Libye donne à voir une autre forme de transit. L’oasis de Dirkou, à mi-chemin entre Agadez et la frontière libyenne, est ainsi devenue un véritable petit centre commercial cosmopolite, montrant les différents aspects des changements sociaux, urbains et économiques que peuvent induire les mouvements migratoires (chapitre viii). Un second chapitre consacré à l’axe libyen traite de l’ambiguïté des autorités libyennes face à la question de l’immigration subsaharienne, notamment en étudiant les modalités de passage de la frontière, puis montre que les importants flux de retour des migrants qui ont séjourné en Libye ont une incidence économique de première importance dans le nord-est du Niger (chapitre ix). La quatrième et dernière partie met en perspective les analyses qui précèdent selon deux orientations. Les migrations vers et à travers le Sahara servent en premier lieu de révélateur de l’évolution de l’État au Niger et de ce qui, d’un point de vue institutionnel, peut être considéré comme ses dysfonctionnements. L’analyse des pratiques corruptives en vigueur dans le nord du pays et des stratégies développées en parallèle par les opérateurs de transport, montre des relations complexes entre pouvoirs publics et acteurs privés, qui participent de la structuration de cet espace migratoire (chapitre x). À travers une tentative de typologie et une réflexion sur la question du risque migratoire, le dernier chapitre s’interroge sur les apports et les limites des théories et des méthodes des études migratoires dans le cadre de l’analyse des migrations au Sahara (chapitre xi).

Réalisation : William Dodé