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Trajectoires indicibles
Oxalis, la pluriactivité solidaire
Parution : 15/05/2002
ISBN : 2914968000
Format papier : 192 pages (11 x 17,5 cm)
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Béatrice Poncin témoigne de l’aventure d’un collectif de personnes qui rêvaient de « vivre et travailler autrement ». Tout a commencé au milieu des années 80 par une discussion autour d’une table où il était question de refaire le monde… l’envie de travailler autrement pour imaginer une société où la personne n’est pas l’objet et l’argent le sujet. Des copains qui ont l’habitude de monter des projets et qui cette fois sont fermement décidés à donner du sens à leur vie.
Ce livre raconte une aventure humaine et économique. Elle est le reflet de la vision que l’auteur, cofondatrice de cette entreprise dénommée Oxalis, porte sur son évolution. Elle est une histoire liée à sa propre trajectoire. Une histoire à la fois modeste et source d’inspiration. Pour que des idées en germe, des utopies naissantes, pour que des rêves passagers deviennent réalité. Au commencement, des idées, des valeurs à partager, des désirs d’où naissent des activités. Puis se construit par expérimentations et ajustements successifs une vie d’entreprise peu ordinaire.
Oxalis, le nom d’une fleur, à peine connue, elle se fait discrète dans les sous-bois. Ses feuilles acidulées sont rafraîchissantes dans la salade, et elles ont des vertus tonifiantes. Certains disent que c’est une mauvaise herbe lorsqu’elle envahit la pelouse. Bonne ou mauvaise ? Peu importe. Lorsque ses feuilles se referment, elles prennent la forme de flèches et en cela l’oxalis m’inspire toutes les directions possibles, elle m’évoque la diversité. J’aime la diversité, car elle est à l’image de la vie. Si simple et si complexe à la fois.
Oxalis, le nom d’un projet, conçu pour porter une quête, celle de donner du sens à l’existence. Oxalis a pris naissance au cœur de la forteresse du massif des Bauges, là, où quelques amoureux de ce pays et de la vie montagnarde, ont choisi de vivre et de travailler. Les Bauges, un espace haut en couleur, étonnant camaïeu de paysages et de milieux naturels : pelouse d’alpages, plateaux forestiers, tourbières humides, habitats rocheux des hauts sommets.
Pour les gens du coin, Oxalis, c’est quelque chose que l’on ne comprend pas bien et dont on se méfie. Pour la plupart, Oxalis, c’est les ânes que l’on entend braire la nuit et qui sillonnent les sentiers l’été avec des touristes. Certains diront qu’Oxalis, c’est les confitures et les jus de pomme et aussi les gîtes. D’autres connaissent Oxalis pour la notoriété de ses actions d’éducation à l’environnement, l’accueil de scolaires et de séjours enfants. Une entreprise agro-touristique, en somme, ce n’est pas compliqué, elle peut être classée dans une catégorie et être repérable. Alors, que dire des activités de formation, des missions d’études, de l’accompagnement de porteurs de projets et du tournage sur bois… ou encore des chantiers de jeunes qui ont aidé à rénover le patrimoine local. Il devient impossible de la répertorier.
Oxalis, c’est une association et aussi une entreprise coopérative (une SCOP - Société Coopérative de Production), comment s’y retrouver ? Perplexité assurée !
Pour moi, Oxalis, c’est l’histoire d’une aventure humaine commencée il y a une quinzaine d’années. Une histoire qui a débuté autour d’une table, de ces discussions où l’on refait le monde, le temps d’une soirée. Le temps d’une discussion et de quelques verres, car, au bout du compte, le lendemain, on retourne au travail pour peu que l’on en ait un. Et puis on s’accommode, on fait avec, on se plaint du patron, des horaires, des congés qui ne sont pas comme on voudrait, de l’État, des transports, fatigants… et on continue le train-train. Surtout ne rien changer, pour faire quoi, comment, c’est trop compliqué, trop loin de soi. Et de temps en temps, autour d’une table se dire quand même que ça pourrait être mieux et cette fois-là, des personnes ont décidé de ne pas enterrer leurs rêves, de croire un peu plus longtemps que le temps d’une soirée à la possibilité de travailler autrement, à la possibilité d’inventer une société où la personne n’est pas l’objet et l’argent le sujet. Remettre l’histoire à l’endroit ! Et vivre à l’envers.
Ces personnes, comme tant d’autres, ont voulu écouter leur désir d’une réalité à construire où le travail est synonyme d’aventure plutôt que de torture.
Aujourd’hui, j’ai envie de retracer cette aventure et de la raconter. Elle n’est que le reflet de ma propre vision de l’évolution d’Oxalis. Elle est une histoire liée à ma propre trajectoire.
Elle est à la fois modeste et source d’inspiration. Pour que des idées en germe, des utopies naissantes ne soient pas trop vite rangées dans le grenier des incertitudes, rongées par la fatalité. Pour que des rêves passagers deviennent réalité, j’ai envie de m’exprimer.
Je porte en moi ce désir de témoigner, je le fais donc en mon nom. Cet ouvrage n’est pas le fruit d’une écriture collective, pour autant j’emploie souvent le « nous » car Oxalis est le fruit d’une histoire commune. Il est aussi la trace d’une expérience où j’ai glané et forgé des opinions le long du chemin. C’est une lecture à trois niveaux : mon histoire, celle d’Oxalis et des éléments d’enseignement.
Alors, travailler autrement, autrement que quoi ? J’ai eu l’occasion de réfléchir au sens du travail avec des personnes au chômage. Le travail était défini comme une source de revenu, une sécurité. Travail, source du bonheur matériel. Travail qui nous définit, combien de fois ne faut-il pas décliner son identité, nom, adresse, date de naissance, profession… : travail pernicieux. Arrêt sur image : « quelle profession ? ». La petite case empoisonnante quand on travaille à Oxalis car la case pluriactivité n’existe pas. Travail : facteur d’intégration sociale, beaucoup ont écrit sur le sujet. Travail au cœur des préoccupations politiques et économiques de ces dernières décennies. Travail qui donne sa place auprès des autres. Travail choisi, travail subi. Peut-on croire au travail plaisir, travail où l’on s’épanouit ?
Ainsi, au XIXe siècle, des utopistes ont réagi face aux effets néfastes de la montée en puissance de l’industrialisation censée être la voie d’accès au bien-être individuel. Ils ont alors ouvert la voie à des formes d’organisation collective. Il nous en reste des traces dans ce qui est nommé officiellement aujourd’hui l’économie sociale et solidaire. Dans le sillon des années contestataires post 68 jusqu’au vivre et travailler autrement des années 80, avec les copains, nous avons cherché à inventer tels des explorateurs un rapport au travail qui nous convienne.
Vivre un travail autrement, c’est d’abord vivre, mener un projet de vie lié à un projet professionnel. En fait, dans mon langage quotidien, à Oxalis, je parle rarement de travail, mais d’activités, de tâches à réaliser, d’organisation. Le mot « projet » est toujours premier, comme si rien n’était jamais achevé… et c’est ainsi que je continue à projeter mes rêves, que nous continuons à projeter nos rêves.
Certains nous disent que nous sommes héritiers de ces mouvements qui ont fait bouger la société. Nous ne sommes jamais sûr de contrer la puissance d’une domination économique où le profit pour quelques-uns compte bien plus que l’intérêt collectif. D’ailleurs quelle est la définition de l’intérêt collectif ? Nous savons qu’il est possible de ne pas baisser les bras, et qu’agir sur le plan associatif, politique ou économique ouvre des portes.
Quand je lis qu’à Porto Alègre, dix mille personnes se sont réunies pour s’opposer au libéralisme économique : « un succès d’une ampleur inattendue qui permet d’envisager l’émergence d’un véritable contre-pouvoir planétaire », je me sens rassurée.
Loin de toute manifestation, ce n’est pas une voie révolutionnaire que nous avons choisie, mais celle de l’aventure du quotidien. Mimmo Pucchiarelli, sociologue parle de « dynamique utopique, support de la transformation sociale, […] des expérimentations qui tiennent compte de ce que sont les individus qui vont exprimer leurs besoins sous la forme de mini structures autogérées, créées pour répondre à ses besoins ».
En fait, nous n’étions pas guidés par des théories utopiques dont nous n’avions pas connaissance. Il y avait des petites phrases qui retenaient notre attention, comme celle-ci écrite sur un cahier de réunion gardé dans nos archives : un texte de Patrice Sauvage, de l’ALDEA, ce texte me fait encore écho aujourd’hui. Il dit « la cohérence concerne l’être et le faire. Pour suivre sa propre loi, il faut d’abord la connaître, pour mettre en œuvre de nouvelles relations dans le travail, il faut éviter de projeter son ego qui sépare des autres. Vivre l’autogestion suppose donc un travail intérieur – certains diront spirituel – afin que chacun soit d’abord fidèle à l’être qu’il porte en lui ».
Cohérence entre être et faire, effectivement, que de discussions avons nous eues à ce sujet ! Et puis, à un moment donné, impossible de se contenter de débattre, il faut décider de passer à l’action. Nous sommes animés du désir de faire. Le désir précède l’action. Un désir assez fort pour transformer des rêves en réalité. Tout ce que nous avons fait a pour source le désir de faire. Même si nous ne savions pas faire, nous pensions que l’on apprendrait bien ! Tous capables était notre leitmotiv…
Tout n’a pas existé d’un coup. Un projet, c’est un processus, un itinéraire, sauf qu’il n’est pas tracé. Personne ne nous dit où il faut aller ni comment nous y rendre. Nous avançons en marchant. Nous nous inspirons de ce qui se passe autour de nous. Nous découvrons les écueils et petit à petit nous sédimentons une expérience.
Avec du recul, je repère dans cette aventure des phases faites d’une alternance de périodes de maturation et des moments identifiés comme des passages à l’acte. Ce sont ces phases qui découpent les chapitres qui vont suivre.
La première période (3 ans) a été la lente gestation de notre motivation, de notre désir, d’où est née une première association. La deuxième période (4 ans) est exploratoire, une phase expérimentale qui débouche sur une rupture et la création d’une nouvelle association couplée à une exploitation agricole. Vient ensuite une période (5 ans) de développement avec une consolidation économique formalisée par l’existence de la SCOP. Nous sommes depuis (4 ans) dans une nouvelle dynamique où la transmission est centrale.
Réalisation : William Dodé