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En devenant Foucault
Sociogénèse d’un grand philosophe
Parution : 17/02/2006
ISBN : 2914968159
Format papier : 256 pages (14 x 22 cm)
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Les biographies de philosophes ne sont le plus souvent que de simples chronologies qui informent de la venue au monde d’un génie, de ses avatars humains et de l’irruption de ses fulgurations intellectuelles. Pierre Bourdieu relevait ainsi que les philosophes des livres de philosophie sont des individus qui ne lisent pas le journal le matin et que, s’ils le font, cela ne souille en rien l’exercice souverain de leur pensée. Ce n’est que lorsqu’il s’agit de s’en prendre à un philosophe que l’on invoque les processus socio-historiques dans lesquels sa pensée s’est formée. Pour un philosophe, être historicisé est, en général, un symptôme de son dépassement : il s’agit de montrer que sa pensée est devenue caduque avec l’époque qui l’a vue naître.
À l’encontre de cette auguste tradition, l’auteur de ce livre explique, en sociologue, comment Foucault est devenu Foucault. Si un grand penseur est moins un génie qui appelle des dithyrambes impétueux,qu’un individu capable de concilier des mondes théoriques différents dans une perspective qui lui est propre, de travailler son expérience sociale sans relâche jusqu’à trouver un biais qui soit le sien, ce livre aide à comprendre comment Foucault a réussi à devenir Foucault. Quand le travail scientifique décrit, avec les données disponibles – existentielles, sociales et intellectuelles –, la manière dont le génie se construit socialement, il ne s’agit évidemment pas de dénigrer un grand philosophe. Tout au contraire, il s’agit de montrer ce qu’il lui en coûta et, bien sûr aussi, ce qui lui facilita la tâche.
Dossier de presse
Simon Desgouttes
Liens-socio.org, 09/10/2006
Eric Farges
Liens-socio.org, 09/10/2006
Nicolas Chevassus-au-Louis
L'Humanité, 24/04/2006

L’ouvrage de Jose Luis Moreno Pestaña se présente comme une contribution à la sociologie des intellectuels. Comme le rappelle Gérard Mauger en introduction, la sociologie s’expose à toutes les critiques quand elle prend pour objet les positions dominantes de l’espace social. Et d’autant plus quand il s’agit comme dans cet ouvrage du champ intellectuel. Prendre pour objet le parcours scolaire du jeune Michel Foucault, c’est aussi se proposer de remettre en cause l’idée, socialement répandue, de génie. C’est avec minutie que Pestaña parvient à remplir ce contrat. Dans les deux premiers chapitres de l’ouvrage, il reconstitue la trajectoire individuelle de Foucault étudiant. Dans les trois chapitres qui suivent, il développe une analyse des tous premiers textes de Foucault, et tente d’y repérer à la fois les permanences et les ruptures par rapport aux grandes œuvres qui ont fait, ensuite, sa postérité. Et le pari est réussi.

L’analyse s’ouvre, dans les deux premiers chapitres donc, par une étude sociologique de la trajectoire scolaire de Foucault. Comment un jeune héritier de la bourgeoisie de Poitiers arrive-t-il à l’ENS alors que tout le prédestinait à devenir médecin de province ? Malgré un père hostile à l’idée que son fils s’oriente dans les Humanités, Foucault, troublé par son homosexualité, met en œuvre toutes les stratégies possibles pour échapper à la reproduction familiale d’abord, et ensuite, une fois à l’ENS pour échapper au professorat en province. C’est une des raisons qui le poussent à se plonger dans la concurrence scolaire. Pour échapper à l’avenir qu’il redoute, il lui faut être le meilleur et ne pas se contenter de l’agrégation de philosophie. En outre l’auteur met en avant les expériences marquantes et décisives de Foucault à l’ENS, au rang desquelles la rencontre avec Althusser et l’adhésion au parti communiste, la lecture des phénoménologues et notamment de Husserl et Merleau-Ponty, l’expérience de la folie et sa tentative de suicide, enfin son homosexualité. C’est que, comme le rappelle un des sous-titres de l’ouvrage, « être génial » relève d’ « un dur apprentissage »...

Dans les deux chapitres suivants, Pestaña propose une analyse approfondie des deux premiers textes de Foucault, L’introduction à Binswanger et Maladie mentale et personnalité. Un brin provocateur, Pestaña y soutient que ces textes sont des textes scolaires qui correspondent parfaitement au canons de l’ENS de l’époque, des textes mineurs sans cohérence théorique l’un vis-à-vis de l’autre. Néanmoins, on peut y relever des réflexes d’écritures qui relève d’un « style philosophique » commun. Et si ces deux textes semblent s’opposer d’un point de vue théorique sur de nombreux points, c’est parce que le champ philosophique change et que la position dans le champ du jeune philosophe d’alors ne lui permet aucunement d’imposer ses règles et de résister aux normes qui régissent le champ, et à leurs évolutions. C’est aussi parce que Foucault est, durant son séjour à l’ENS, à la « frontière » de deux disciplines, la philosophie et la psychologie : de ce fait, il peine à s’installer durablement dans une position académique claire. Dans Maladie mentale et personnalité, Foucault s’éloigne – dans ses références à Pavlov, au marxisme, à la sociologie durkheimienne – des préoccupations philosophiques de l’époque, signe de son indécision disciplinaire.

C’est dans deux articles publiés par Foucault avant l’écriture de sa thèse que Pestaña repère les signes de « la stabilisation d’un habitus théorique », comme l’indique le titre du dernier chapitre. De plus, c’est avec ces deux articles que Foucault prend solidement position dans une carrière de philosophe en renonçant définitivement à devenir psychologue. Cependant ces deux textes restent emprunts d’un doute quant à la possibilité d’une science sociale critique et solidement assise épistémologiquement, doute qui caractérise l’œuvre future du grand philosophe en devenir.

Pestaña est sociologue et professeur de philosophie, et cette double orientation disciplinaire sert largement l’étude qu’il propose dans cet ouvrage. C’est grâce à une connaissance solide de l’œuvre de Foucault, de ses détours et de ses inflexions, associée à un examen approfondi de la trajectoire de l’apprenti philosophe, située dans un champ académique méticuleusement cerné, que Pestaña parvient à comprendre la genèse du grand philosophe. D’autant que cette étude ouvre des perspectives intéressantes pour la sociologie des intellectuels. Dans la lignée du travail sociologique de Pierre Bourdieu, il tente de comprendre comment se constitue un habitus théorique, quelles sont les contraintes qui s’imposent à un nouvel arrivant dans le champ intellectuel, comment « l’espace des trajectoires possibles » est largement dépendant de l’état du champ intellectuel. Telles sont les questions d’ordre général auxquelles répond aussi cet ouvrage. Au final, l’analyse est claire et convainquante, elle met en relief des facettes méconnues du philosophe et fournit de précieuses clefs pour comprendre les questions que Foucault s’est posé par la suite, notamment celles qui sont à la base de ses recherches sur la folie et sur les soubassements épistémologiques des sciences humaines. En outre l’ouvrage contribue à la critique de la notion de génie, et plus généralement de l’idéologie du don. On ne naît pas intellectuel, on le devient, au croisement d’un héritage familial, d’un contexte social et intellectuel, et d’une trajectoire individuelle.

La seule frustration qui suit la lecture d’ En devenant Foucault, c’est de s’arrêter à l’orée de la carrière intellectuelle de Michel Foucault. En effet, à la fin de l’ouvrage Pestaña indique qu’il « ne prétend pas parler de la suite du trajet. » Certes, on la connaît, la suite : comment le nouvel arrivant dans le champ devient un dominant dans le champ, capable à son tour de peser sur le champ, d’y imposer ses règles, en bref, comment le doctorant remarqué, élève de Canguilhem, devient professeur au collège de France à la renommé internationale… Cela aussi, on aurait aimé le voir analysé selon les principes mis en œuvre dans l’ouvrage.

Simon Desgouttes est étudiant en M2 de sociologie à l’ENS-LSH.

Simon Desgouttes
Liens-socio.org, 09/10/2006

Peut-on expliquer scientifiquement comment on devient un penseur ? C’est à cette tâche que s’attelle Jose Luis Moreno Pestaña, sociologue et philosophe espagnol, qui propose de comprendre comment « Foucault est devenu Foucault » en retraçant le début de sa carrière et en analysant ses textes de jeunesse qui précédèrent L’Histoire de la folie à l’âge classique, sa première grande œuvre parue en 1961. Pour mener à bien cette recherche se situant à mi-chemin entre la sociologie des intellectuels et la sociologie du génie, l’auteur s’appuie moins sur les perspectives d’analyse développées par N. Elias2, auquel on pourrait reprocher un certain « psychologisme » mais surtout d’exclure l’analyse des œuvres proprement dites, que sur l’analyse que P. Bourdieu a consacrée au « cas Heidegger »3, et qu’il a poursuivie en l’appliquant au champ littéraire avec Les Règles de l’art ou encore au champ pictural avec ses cours (non publiés) consacrés à Manet. Bourdieu renvoie dos à dos l’approche internaliste, qui s’applique à comprendre l’œuvre de l’intérieur, revendiquant ainsi une autonomie du texte par rapport au contexte, et l’approche externaliste qui tente d’éclairer (voire de démystifier) l’œuvre en la rapportant à ses conditions sociales de production. Il rejette la première méthode qui ignore l’Histoire et aboutit à une « absolutisation du texte »4 ainsi que la seconde à laquelle il reproche de ne pas prendre en compte la particularité du champ, « c’est-à-dire l’effet exercé par les contraintes spécifiques du microcosme philosophique sur la production des discours philosophiques »5. Postulant que le champ philosophique reproduit par « homologie » le champ social, Bourdieu ouvre une troisième voie d’interprétation possible entre l’autonomisme désincarné et le schématisme réductionniste. C’est sans pour autant l’expliciter, dans cette démarche que s’inscrit En devenant Foucault, dont Gérard Mauger a permis la traduction française et a signé la préface.

L’auteur, dans le premier chapitre, retrace tout d’abord brièvement les dispositions que Foucault hérita de son habitus. Issu d’une famille de médecins provinciaux désirant assurer le succès académique de leur fils, « Paul Michel » est rapidement amené à percevoir l’accès à l’École normale supérieure comme un moyen d’échapper au destin de médecin que son père lui réservait. Mais c’est avant tout le « stigmate invisible » de son homosexualité qui l’amènera à partir pour Paris. C’est là, pendant ses années de Khâgne puis à l’ENS, que Foucault sera confronté à une pluralité de courants intellectuels que retrace l’auteur dans le second chapitre (« L’espace des trajectoires possibles ») en deux temps. Il présente en premier lieu les « possibles philosophiques » à partir de l’état du champ de la philosophie française à la fin des années quarante et notamment les trois courants entre lesquels la pensée de Foucault s’établira : la psychologie, la phénoménologie de Husserl et l’épistémologie de Bachelard et Canguilhem. Retenons qu’à cette époque de formation, Foucault, qui passera une licence de psychologie, entendait bien acquérir « la double citoyenneté théorique et professionnelle » de philosophe et de psychologue (p.84). Mais c’est également l’« espace des possibles politico-scolaires » qu’il faut prendre en considération pour restituer la trajectoire de Foucault et en particulier son adhésion en 1950 au groupe communiste de l’ENS dans un contexte où la philosophie s’accordait mal au communisme, comme en atteste alors l’affaire Lyssenko. Outre un effet générationnel, le militantisme communiste de Foucault s’expliquerait par la proximité intellectuelle qu’elle lui offrait avec Althusser ainsi que par les réflexions critiques que le marxisme développait alors sur la psychanalyse. C’est en se proclamant « communiste nietzschéen » que Foucault arrivera à ne pas se laisser enfermer dans la vision du communisme officielle qui occupait alors une position dominée dans le champ intellectuel. Au final, l’auteur restitue la position de Foucault à l’égard des différents possibles qui s’offrent à lui aussi bien d’un point de vue intellectuel que sous des considérations plus personnelles : « Derrière ces alternatives disciplinaires et théoriques on trouve des problèmes intellectuels mais aussi des avenirs professionnels, sans oublier la recherche de réponses à des problèmes d’identité » (p.134).

Restituer le monde des « possibles » dans lequel s’inscrit Foucault n’a de sens que si cela permet de mieux comprendre comment le futur philosophe articule ces différences dans son œuvre, ce à quoi s’attache le reste de l’ouvrage. Dans le troisième chapitre José Luis Pestaña démontre ainsi que l’introduction que rédigea Foucault à un texte de L. Binswanger, psychanalyste qui se proposait d’intégrer la phénoménologie et la psychanalyse, fut pour lui « un prétexte superbe pour montrer sa double citoyenneté de philosophe et de la psychologie » (p.134). Par sa taille, sa prétention, ses innombrables références, l’avant-propos au Rêve et l’existence apparaît comme le travail scolaire d’un normalien brillant qui tente de se positionner en « gardien des textes sacrés » (p.150) en interprétant la psychiatrie à travers les schèmes du champ intellectuel français acquis à l’ENS. Il s’agit alors, conformément à la tradition, de défendre le territoire de la philosophie contre les sciences sociales concurrentes en soulignant l’incapacité de la psychologie à expliquer le rêve. Mais en dehors cette incorporation originale d’une rhétorique lettrée, en l’occurrence l’analytique existentielle de Martin Heidegger, ce texte est aussi la retraduction de l’expérience intime de Foucault et notamment de ses résistantes à un traitement psychiatriques et de son expérience du contrôle au sein du parti communiste.

A l’inverse du travail de « veille des frontières », selon l’expression de J.L Fabiani, effectué dans L’introduction à Binswanger, Foucault dans Maladie mentale et personnalité, dont la rédaction est presque contemporaine, se réclame de références bannies par l’avant-garde philosophique mais adopte également une position ambiguë à l’égard de la psychologie : « Foucault est ambigu parce que sa propre position institutionnelle, ses possibilités professionnelles et, partant, sa propre conscience théorique l’étaient aussi » (p.187). S’agit-il dès lors du même Foucault ? C’est à cette question que tente de répondre l’auteur dans le quatrième chapitre où il détaille la rédaction de Maladie mentale et personnalité. A l’encontre de ceux, comme F. Gros, qui voient dans cette œuvre l’expression de la vulgate marxiste, Pestaña y voit un auteur qui se revendique « plus comme un psychologue critique qui s’affirme marxiste, que comme un marxiste qui entend placer la psychologie sous ses ordres » (p.199). La référence à Pavlov, loin d’être simplement un « indice de suivisme stalinien du jeune philosophe », traduirait par exemple un parti pris scientifique contre la philosophie de Merleau Ponty. Ainsi malgré leurs profondes différences, ces deux textes doivent être compris comme l’œuvre d’un seul et même Foucault tiraillé entre des univers philosophiques (et professionnels) distincts : « On pourrait dire que l’introduction à Binswanger représente le maximum de l’attraction exercée sur Foucault par le pôle de la philosophie existentielle, alors que Maladie mentale et personnalité représente l’attraction exercée par le pôle scientifique et d’inspiration marxiste » (p.216).

Cette tension théorique s’apaisera, comme le démontre l’auteur dans le cinquième chapitre, dans deux articles que Foucault publiera avant d’écrire sa thèse de doctorat dans lesquels on peut lire la stabilisation d’un dispositif analytique. Mais l’acceptation de la condition de philosophe suppose l’abandon de la psychologie. C’est pourquoi Foucault va dans ces deux articles, et notamment « La recherche scientifique et la psychologie », se livrer à la critique de la psychologie, « discipline refuge », qu’il accable de tous les lieux communs. Cette disqualification épistémologique de la psychologie que dresse Foucault, qu’il réduit à ses effets de vérité, reproduit le travail de « veille des frontières » précédemment amorcé. Foucault s’inscrit ainsi pleinement dans l’habitus philosophique de son temps. « Foucault s’est alors converti en Foucault » (p.241).

Au terme de l’ouvrage, l’auteur répond de façon convaincante à la question initiale à savoir comment on devient un « grand penseur » : « un grand penseur est moins un génie qui appelle des commentaires impétueux, qu’un individu capable de concilier, avec une perspective propre, des mondes théoriques différents, de travailler son expérience sociale sans relâche jusqu’à trouver un biais qui lui soit propre » (p.241). Outre la sociogénèse d’un grand philosophe, l’ouvrage permet de comprendre, à partir de textes rarement cités, certains la présence de certains thèmes dans la quasi-totalité de l’œuvre du philosophe. C’est par exemple à travers le questionnement qu’il a eu à partir de la psychologie que Foucault sera amené à développer une réflexion sur les disciplines qui, sans qualité épistémologique, confèrent une légitimité scientifique aux normes. Son parcours le conduira également à occuper une position spécifique au sein de la philosophie qui « lui permettra de parler des sciences humaines et d’utiliser leurs instruments d’objectivation, mais sans assumer leur programme épistémologique et sans accepter que son identité théorique soit enfermée dans l’une d’entre elles » (p.223).

En devenant Foucault est une parfaite illustration du discours que la sociologie peut être en droit de tenir sur la philosophie et plus encore sur le « génie » pouvant rendre compte de la pensée d’un auteur tout se tenant à l’écart des risques sociologisme et de psychologisme. Au-delà des remarques de forme, telle que l’absence d’introduction, de conclusion ou encore d’une chronologie, on peut néanmoins regretter que l’auteur ne s’attarde pas davantage sur la relecture que Foucault a pu faire de sa propre biographie. Certes José Luis Pestaña avertit le lecteur qu’on ne peut se fier aux témoignages que Foucault a donné a posteriori sur sa trajectoire intellectuelle, et d’autant plus que ce dernier n’a pas hésité à plagier ses « maîtres » tel que Merleau Ponty. Il aurait été ainsi possible de souligner les réticences de Foucault à ce que Maladie mentale et personnalité soit réédité et soit considéré comme son « premier livre » comme le note Didier Eribon [6]. Il est également dommage que l’auteur ne prenne pas davantage position à l’égard des biographes de Michel Foucault, et notamment D. Eribon et D. Macey, dont les ouvrages constituent pourtant l’essentiel de ses sources biographiques. Mais ces remarques ne sauraient entacher la qualité d’un ouvrage qui amène le lecteur à poursuivre la réflexion en s’interrogeant par exemple sur les effets que les transformations du champ philosophique au cours des années soixante ont pu avoir sur le Foucault de Surveiller et punir. C’est au final les liens qui unissent une pensée et son époque que propose d’interroger cet ouvrage sans aucune forme d’irrévérence.

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Eric Farges est doctorant en sciences politiques, et membre du laboratoire Triangle (ENS-LSH).

2 Elias Norbert, Mozart, sociologie d’un génie, Paris, Seuil, coll. La librairie du XXe siècle, 1991.

3 Bourdieu Pierre, L’Ontologie politique de Martin Heidegger, Paris, éd. de Minuit, 1988.

4 Idem, p.109.

5 Idem, p.10.

6 Eribon D., Michel Foucault, Flammarion, Paris, 1989, p.92.

Eric Farges
Liens-socio.org, 09/10/2006
Foucault et l’espace des possibles

Une tentative d’historicisation de la formation intellectuelle du philosophe.

Peut-on expliquer scientifiquement comment l’on devient un penseur, « un individu capable de concilier, avec une perspective propre, des mondes théoriques différents » ? C’est à cette tâche que s’attelle un jeune sociologue et philosophe espagnol, José Luis Moreno Pestaña, qui se propose de comprendre comment « Foucault est devenu Foucault », soit en retraçant le début de sa carrière et en analysant ces textes de jeunesse qui précédèrent l’Histoire de la folie à l’âge classique, sa première grande oeuvre parue en 1961.

Dans la lignée du Bourdieu de l’Esquisse d’une auto-analyse ou du récent livre de Fabienne Federini sur les philosophes engagés dans la résistance armée (l’Humanité du 11 avril), il s’agit ici d’éprouver la capacité de la sociologie à rendre compte des trajectoires atypiques. Projet ambitieux, donc, mais profondément novateur et stimulant dès lors qu’il ne s’agit pas de « dénigrer un grand philosophe », mais « tout au contraire de montrer ce qu’il lui en coûta et, bien sûr aussi, ce qui lui facilita la tâche ». Dans cette seconde catégorie, Pestaña relève à juste titre la mobilisation du « capital familial » pour guider et soutenir le jeune Foucault, issu d’une famille de notables (médecins et philosophes) de province, dans sa trajectoire scolaire qui le conduira jusqu’à l’École normale supérieure. Mais c’est sans doute dans la description de ce qu’il « en coûta » à Foucault de devenir Foucault que le livre se montre le plus original. Pestaña décrit ici avec érudition (qui rend parfois la lecture peu aisée si l’on ne connaît pas en détail la vie intellectuelle française de cette période) « l’espace des possibles » s’ouvrant à un jeune normalien de la fin des années quarante confronté à la nécessité impérieuse de se distinguer de ses pairs. Hanté par ce « stigmate invisible » qu’est son homosexualité, ayant connu la psychologie et la maladie mentale comme « une expérience personnelle avant de devenir un objet d’analyse intellectuelle », Foucault parvient à frayer son propre chemin entre les différents marxismes, y compris les plus staliniens, et Nietzsche, entre la jeune psychologie scientifique et la phénoménologie alors en vogue, et enfin entre la tradition rationaliste portée par Bachelard et Canguilhem et la psychanalyse, jusqu’à trouver dans la maladie mentale « cet objet d’investigation » qui lui offrira « une manière de conquérir la maîtrise théorique d’un malaise vital ».

Nicolas Chevassus-au-Louis
L'Humanité, 24/04/2006
Réalisation : William Dodé