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La décroissance économique
Pour la soutenabilité écologique et l’équité sociale

Auteurs :
Sous la direction de Baptiste Mylondo
Alain Arnaud, Michel Barillon, Andreas Exner, Fabrice Flipo, Pascal van Griethuysen, Frédéric Heran, Roefie Hueting, Christian Kerschner, Konstantin Kulterer, Christian Lauk, Matthieu Lietaert, Claude Llena, Jacques Luzi, Astrid Matthey, Gregor Meerganz von Medeazza, Vincent Moreau, Baptiste Mylondo, Romano Onofrio, Bruno Scaltriti, Thomas Schauer, François Schneider, Ernst Schriefl, Tommaso Venturini

Parution : 29/09/2009
ISBN : 9782914968645
Format papier : 240 pages
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Les concepts de « croissance verte » et de « développement durable » ne sont pas à la hauteur des enjeux écologiques et sociaux actuels. Après des années d’améliorations de l’éco-efficacité, le supposé « découplage » entre la dégradation de la situation écologique et sociale d’un côté et la croissance économique de l’autre montre clairement ses limites. Aujourd’hui, c’est l’idée d’une décroissance soutenable, équitable et conviviale qui tend à se développer. Une multitude de mouvements en France, en Italie et ailleurs interpelle la communauté scientifique.
C’est un nouveau champ de recherche transdisciplinaire qui s’ouvre, mêlant les approches techniques, écologiques, économiques, sociologiques, anthropologiques et institutionnelles. Un champ dans lequel la question des indicateurs de richesse croise celle de la perception psychologique du bien-être, où l’amélioration des techniques et procédés de production est confrontée à la récurrence d’un « effet rebond ».
Pour formuler toutes ces problématiques et commencer à y répondre, l’association Recherche & Décroissance a organisé la première conférence internationale sur la décroissance. Ouverte sur les bases d’une coopération scientifique internationale, cette rencontre a rassemblé 140 chercheurs et membres de la société civile provenant d’une trentaine de pays du Nord comme du Sud. Les contributions qui en ressortent traduisent la richesse des échanges. Cet ouvrage entend en restituer une partie et en appelle beaucoup d’autres.

Introduction
Tout le monde aujourd’hui s’accorde sur une critique comptable de la croissance, remettant en cause la pertinence du Produit intérieur brut comme indicateur de bien-être. Les recherches menées actuellement pour établir de nouveaux indicateurs de richesse témoignent de la prise en considération de cette critique au plus haut niveau institutionnel. De même, tout le monde s’accorde aujourd’hui sur les questionnements écologiques qui entourent la croissance. Délire de Cassandre il y a encore dix ans, souligner le tarissement imminent des énergies fossiles est ainsi devenu d’une banalité convenue. Le caractère insoutenable de notre mode de développement ne fait plus aucun doute, comme en témoigne la référence récurrente à un hypothétique développement durable, ou aux chimères d’une croissance « verte ».
Alors que la critique de la croissance gagne partout du terrain, il est curieux de constater l’extrême confidentialité des thèses de la décroissance et leur marginalisation dans le débat public. L’idée d’une décroissance économique, qui tire pleinement les conséquences des critiques comptable, écologique, mais aussi sociale de la croissance, reste pour l’heure largement ignorée voire dénigrée. Elle est en effet jugée trop radicale, extrémiste voire fasciste, du fait du profond changement qu’elle implique pour nos modes de vie. Un changement de mode de vie que l’on associe souvent à une baisse de qualité de vie et de bien-être. Dans ces conditions, comment envisager un passage volontaire à une société de décroissance ? Et avant même d’envi­sager d’entrer en décroissance, comment seulement imaginer une société de décroissance ? L’idéologie de la croissance est en effet si profondément enracinée dans notre imaginaire qu’une décroissance économique semble véritablement inconcevable.
Le défi pour les promoteurs de la décroissance est donc de proposer une vision réaliste et désirable d’une société ayant rompu avec l’impératif de croissance. Et le défi est de taille, car la société de croissance est un système qui, s’il est assurément insoutenable, reste diaboliquement cohérent. Tout dans notre société est orienté et conçu pour répondre à l’impératif de croissance. Tout y concourt activement. Le marketing et les techniques de production accélèrent l’obsolescence des produits. Les circuits de distribution accroissent notre consommation. L’étalement urbain accentue notre dépendance énergétique…
C’est ce système que les promoteurs de la décroissance s’efforcent de déconstruire, mais les solutions avancées pour en sortir sont trop souvent parcellaires. Une multitude d’expériences locales s’inscrivant dans une logique de décroissance ne saurait malheureusement constituer une alternative crédible à la société de croissance. De fait, un projet de société de décroissance ne peut se limiter à une réflexion sur la frugalité et la simplicité volontaire. C’est l’ensemble du système qu’il faut repenser en intégrant une réflexion sur nos modes de production, de consommation, mais aussi sur les circuits de distribution, l’habitat, l’urbanisme, l’éducation, le travail et même le bonheur.
Bien sûr, cette réflexion existe au sein du courant de la décroissance, mais elle reste trop éparse et aucun crédit ne lui est finalement accordé. L’initiative de Denis Bayon, Fabrice Flipo et François Schneider contribuera sans doute à répondre à ces lacunes et à apporter à la décroissance la légitimité scientifique qui lui manque. En avril 2008, ces trois chercheurs, fondateurs de l’association Recherche & Décroissance, organisaient à Paris la première conférence internationale sur la décroissance. Quelque 150 chercheurs, de toutes disciplines et de 30 nationalités différentes répondirent à leur appel. Les contributions qui ressortent de cette première rencontre témoignent de la richesse des échanges(l’ensemble des actes du colloque est disponible en anglais sur le site de Recherche & Décroissance : www.degrowth.net), et ce livre tient à en restituer une partie.
La première partie de cet ouvrage dresse l’inventaire des alternatives qui s’offrent à nous. Développement durable, croissance verte, dématérialisation de l’économie, état stationnaire et décroissance sont tour à tour questionnés et mis à l’épreuve des enjeux écologiques et sociaux actuels. À commencer par la décroissance, bien sûr, dont le philosophe Fabrice Flipo expose les racines conceptuelles en retraçant l’émergence de cette idée sur les scènes académique, médiatique et politique.
À sa suite, Roefie Hueting, économiste et statisticien, propose une critique de la construction comptable de la croissance en pointant du doigt la prise en compte défaillante de l’envi­ronnement par les comptabilités nationales. Abandonnant le Revenu national brut pour un plus pertinent « Revenu national économiquement soutenable », Hueting disqualifie méthodiquement la croissance comme moyen, pour les activités humaines, d’atteindre une indispensable soutenabilité écologique. À ses yeux, la soutenabilité écologique ne peut passer que par la décroissance.
Mais qu’en est-il alors de la croissance « verte » ? L’idée d’une croissance durable, respectueuse de l’environnement, est souvent avancée en réponse aux problématiques environnementales actuelles. Thomas Schauer ainsi que Vincent Moreau et Gregor Meerganz von Medeazza se penchent sur cette option et en montrent toutes les limites. Moreau et Meerganz von Medeazza, tous deux chercheurs en techniques environnementales, distinguent ainsi la « dématérialisation relative » parfois observée dans les pays du Nord, de la « dématérialisation absolue », introuvable et pourtant indispensable à la préservation de la planète. Thomas Schauer, du Club de Rome, confirme leurs réserves et souligne les lacunes des politiques économiques européennes qui, suivant la « stratégie de Lisbonne », misent sur une croissance virtuelle pour réconcilier enfin économie et environnement.
Les impasses de la croissance « verte » ou « virtuelle » confirment la validité de la décroissance. Toutefois, si une croissance infinie est impossible dans un monde fini, envisager une décroissance infinie serait tout bonnement insensé. Une réduction de l’activité économique est certes indispensable, mais il faut également concevoir l’après-décroissance. C’est dans cette optique que peut s’inscrire la réflexion de Christian Kerschner, qui revient sur un concept aussi vieux que l’économie politique : l’état stationnaire. S’appuyant sur les travaux de Nicolas Georgescu-Roegen et de son disciple Hermann Daly, Kerschner
passe également en revue les travaux précurseurs d’Adam Smith, John Stuart Mill ou encore Thomas Malthus – l’occasion d’ailleurs de soulever la délicate question démographique. Il dessine finalement les contours d’un état stationnaire qui, loin d’être figé, serait dynamique au contraire, et serait en fait la traduction concrète du mot d’ordre de décroissance.
De quelle société peut accoucher un tel mot d’ordre ? La seconde partie de ce livre présente certaines pistes de réflexion et quelques débuts de réponses. Croisant approches techniques, économiques et expériences concrètes, elle précise ce à quoi pourrait ressembler une « société de décroissance ». En premier lieu, concevoir une société décroissante suppose de cerner les ressorts de la société de croissance. L’idée selon laquelle l’augmentation de la vitesse est un bienfait est l’un de ces ressorts auquel s’attaque Frédéric Héran. L’augmentation de vitesse en ville est une impasse écologique et sociale qui illustre parfaitement l’effet « rebond ». En présentant les limites et conséquences d’un des mythes de la société de croissance, Frédéric Héran dessine donc, a contrario, les contours d’une ville décroissante, rompant avec l’étalement urbain.
Matthieu Lietaert, Bruno Scaltriti et Thomas Venturini explorent respectivement les questions du logement, de l’alimentation et de la distribution à travers l’analyse d’expériences locales. Matthieu Lietaert s’intéresse ainsi aux expériences de co-habitat, exposant tout leur intérêt dans une optique de décroissance. Bruno Scaltriti nous présente la révolution Slow Food et ses nombreuses déclinaisons pratiques comme freins et alternatives aux évolutions actuelles de l’industrie agroalimentaire. C’est sur une autre expérience soutenue par Slow Food que porte la contribution de Tommaso Venturini. Ce dernier questionne l’expérience Eataly dont l’ambition est de détourner le supermarché, emblème de la grande distribution, pour en faire un outil au service de la soutenabilité écologique… Un défi de taille dont Venturini souligne les contradictions et les promesses.
Enfin, après avoir réfuté la corrélation positive généralement établie entre croissance et bien-être, Claude Llena revient sur la vie d’un quartier populaire montpelliérain et sur une initiative menée par l’université populaire de Montpellier Méditerranée. Deux études de cas qui illustrent les connexions réelles existant entre bonheur et décroissance.
La troisième et dernière partie porte sur la question de la transition vers la société de croissance. Elle se penche sur les obstacles psychologiques, les enjeux anthropologiques, économiques, et les processus de transition possibles. Les premières contributions précisent certains obstacles auxquels la décroissance doit faire face, parmi lesquels le poids du crédit dans la société capitaliste, qui nous condamne à la croissance jusqu’à nous rendre « accros », comme le démontre Pascal van Griethuysen. Romano Onofrio, présente, lui, les enjeux anthropologiques qui entourent ce projet de société. Il pointe les insuffisances d’un discours, dominant au sein du mouvement de la décroissance, qui peine à s’émanciper de l’imaginaire propre à la société de croissance.
À sa suite, Alain Arnaud, Michel Barillon et Jacques Luzi s’intéressent à l’impact d’une décroissance économique sur ­l’emploi. Ils remettent surtout en cause la pertinence d’un tel questionnement qui n’a de sens que dans une société de croissance. Les trois auteurs se livrent donc à une critique du travail dans la société capitaliste, pour mieux questionner la place (temps rôle et sens) qu’il convient de lui réserver dans une « société de décroissance ».
Astrid Matthey démonte les ressorts psychologiques de la perception du bien-être par les individus. S’appuyant sur des expériences et recherches en psychologie sociale, elle explique comment la compréhension et la réorientation des aspirations des individus, peuvent servir de levier pour rendre la perspective d’une décroissance du bien-être matériel acceptable par tous.
Pour finir, les deux dernières contributions proposent des pistes, débroussaillent quelques chemins pouvant mener à la décroissance. Ainsi, François Schneider, disséquant l’effet rebond, recense des stratégies et politiques de décroissance qui pourraient permettre de rompre le lien inextricable entre efficacité et croissance.
Enfin, Konstantin Kulterer, Christian Lauk, Ernst Schriefl et Andreas Exner exposent et analysent différentes issues possibles pour sortir de la société de croissance. Des stratégies de transition qui les mènent de l’éco-socialisme à la régulation du marché, des jardins partagés de Détroit aux enseignements des Piqueteros argentins. En route pour la décroissance nous disent-ils, et la route s’annonce longue…

Dossier de presse
Thierry Brun
Politis, 3/12/2009
Daniel Mermet
France Inter, 20/10/2009
Que serait une société décroissante ?

Une vingtaine de chercheurs ont tracé les contours théoriques et pratiques d’une alternative à notre modèle de croissance, plus juste et plus soutenable

Pourquoi rester accros à la croissance, alors que les indicateurs écologiques et sociaux attestent que ce mode de développement nous conduit au bord du gouffre? « L’idéologie de la croissance est si profondément enracinée dans notre imaginaire qu’une décroissance semble véritablement inconcevable », observe Baptiste Mylondo. Pour démentir cette thèse, l’essayiste a dirigé un ouvrage posant les bases d’une décroissance économique écologiquement et socialement soutenable. L’association Recherche & décroissance, dont il est membre, comble ainsi un vide dans ce nouveau champ de recherche, qui gagne en audience à gauche et veut donner une vision réaliste et « désirable » d’une société ayant rompu avec l’impératif de croissance. Cet ouvrage rassemble une partie des contributions de la première conférence internationale sur la décroissance(Actes disponibles en anglais), organisée en 2008 par trois spécialistes, Denis Bayon, Fabrice Flipo et François Schneider. Il en ressort que la décroissance économique ne consiste pas seulement à déconstruire un système « diaboliquement cohérent ». Les promoteurs de la décroissance ont voulu ébaucher un projet de société tirant les conséquences des critiques comptable, écologique, mais aussi sociale de la croissance. « Une multitude d’expériences locales s’inscrivant dans une logique de décroissance ne saurait malheureusement constituer une alternative crédible à la société de croissance. De fait, un projet de société de décroissance ne peut se limiter à une réflexion sur la frugalité et la simplicité volontaire.»
Si l’affirmation d’une croissance infinie est impossible, « envisager une décroissance infinie serait tout bonnement insensé ». Il faut donc aborder cet ouvrage comme un ensemble théorique et pratique réfléchissant sur nos modes de production, de consommation, mais aussi sur l’habitat, l’urbanisme, l’éducation, le travail et même le bonheur.
Que serait une transition vers une société dite de décroissance? Cette transition se heurte à des obstacles multiples: psychologiques, anthropologiques, sociaux et économiques. Et réactive un problème longuement débattu par les marxistes dans les années 1960–1970: celui de la transition du capitalisme. Trois économistes considèrent qu’envisager une décroissance soluble dans le capitalisme est une voie sans issue. Certaines contributions pointent les insuffisances d’un discours, dominant au sein du mouvement de la décroissance, qui « peine à s’émanciper de l’imaginaire propre à la société de croissance », rappelle Baptiste Mylondo. Astrid Matthey, économiste au Max Planck Institute of Economics d’Iéna, démonte ainsi les ressorts psychologiques de la perception du bien-être par les individus et l’influence du conditionnement, notamment pour montrer que les aspirations des individus peuvent servir de levier « pour rendre la perspective d’une décroissance du bien-être matériel acceptable par tous ».
Mais quelle serait cette société décroissante? Quelques débuts de réponses sont présentés, croisant approches techniques, économiques et expériences concrètes. Les stratégies less de la révolution Slow Food, décrites par Bruno Scaltriti, chercheur en sciences gastronomiques, se sont par exemple traduites par un renforcement du patrimoine végétal et animal. Les filières alimentaires locales permettent aussi de bâtir une relation sociale et économique durable. Les déclinaisons pratiques concernent le logement, l’urbanisme, les transports, etc. L’ensemble nous fait comprendre que des remises en cause sans précédent doivent être imposées à notre société.
Bien des questions demeurent cependant en suspens pour « favoriser des perspectives d’atterrissage en douceur dans le cadre d’une décroissance équitable, globale, soutenable, physique et économique des activités humaines ». Mais ce livre nous fait comprendre que, bon gré mal gré, l’économie que nous connaissons touche à sa fin, et que la décroissance, qui n’est pas une doctrine unifiée, rappelle Fabrice Flipo, cherche « à mettre la société instituante en marche pour re mettre en cause la société instituée ». Certains des scénarios alternatifs expérimentés ici ou là dans le monde s’inscrivent dans cette démarche, qui s’avère de plus en plus inéluctable avec la conjonction des crises écologique et économique. Les travaux de Recherche & décroissance soulignent ainsi que la décroissance est désormais l’élément essentiel d’un avenir meilleur.

Thierry Brun
Politis, 3/12/2009
Là-bas si j'y suis
Là-bas si j’y suis du 20 octobre 2009
Daniel Mermet
France Inter, 20/10/2009
Réalisation : William Dodé