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Pratique et théorie du bolchévisme
Traduction d’André Pierre
Revu et corrigé par Normand Baillargeon
Introduction : Normand Baillargeon et Jean Bricmont
Parution : 25/10/2014
ISBN : 9782365120517
Format papier : 160 pages (14x20,5)
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En 1920, Bertrand Russell visite la Russie soviétique. La révolution d’Octobre avait suscité d’immenses espoirs, surtout après la Première Guerre mondiale et le déploiement de cruauté des classes dirigeantes européennes.
Russell, qui avait été emprisonné lors de cette guerre pour ses opinions pacifistes, part en Russie avec un a priori de sympathie et de curiosité. Il y passe cinq semaines et voyage assez librement ; il rencontre Lénine et Trotski.
Très vite, il s’aperçoit que le régime qui se met alors en place a très peu à voir avec les idéaux socialistes, et que les bolcheviques cherchent avant tout à moderniser et à industrialiser leur pays, quitte à exploiter une grande partie de la population pour parvenir à leurs fins.
À travers une critique perspicace du « matérialisme historique », Russell s’interroge sur les conditions de succès du socialisme. Question qui demeure aujourd’hui d’une actualité brûlante.

Le voyage en Russie soviétique de Bertrand Russell

Normand Baillargeon et Jean Bricmont

En 1920, Bertrand Arthur William Russell, né en 1872, a 48 ans et il jouit d’une immense renommée internationale, tant dans le monde philosophique et scientifique que dans les milieux militants.
L’école de philosophie qui sera dominante dans les pays anglo-saxons au xxe siècle, la philosophie analytique, identifie en effet déjà en lui un de ses illustres fondateurs. Avec raison : plusieurs années auparavant, en 1905, Russell a fait paraître un article intitulé : On denoting, qu’on donnera comme le paradigme même de cette manière de concevoir la philosophie. En plus de cet article et de plusieurs autres, Russell a également publié de nombreux ouvrages de philosophie, qui sont aujourd’hui encore édités, et qui lui assurent de conserver, dans l’histoire de la philosophie du xxe siècle, cette place importante qui était déjà la sienne en 1920.
À cette date, Russell est également mondialement célèbre pour des travaux qu’il vient d’achever à la frontière de la logique formelle et des mathématiques. Pendant de nombreuses années, avec celui qui fut son professeur, Alfred North Whitehead (1861–1947), il s’est en effet attelé à la lourde tâche de réaliser systématiquement ce
programme de fondements des mathématiques appelé logiciste qu’il avait esquissé en 1903 dans Principles of Mathematics. Un programme qui ambitionne de montrer que « toutes les mathématiques pures peuvent être déduites de prémisses purement logiques et en n’utilisant que des concepts que l’on peut définir en termes de logique. » Les résultats auxquels parviennent Russell et Whitehead sont exposés dans leur monumental Principia Mathematica, trois lourds tomes sur lesquels les deux hommes ont travaillé durant une décennie et qui paraissent entre 1910 et 1913. Pour ces travaux scientifiques, Russell est depuis 1908 Fellow de la Royal Society.
Mais en 1920 Russell n’est pas seulement reconnu comme philosophe et comme scientifique et sa renommée n’est pas qu’académique. Né au sein d’une famille très active en politique (son grand-père paternel avait été ministre de la reine Victoria) et appartenant, tant par son père que par sa mère, à la haute et ancienne noblesse britannique (il héritera à la mort de son frère aîné, Frank, du titre de Lord), ce libre penseur inscrit dans une longue tradition familiale Whig d’implication dans les affaires publiques n’a en effet cessé de militer pour les causes qui lui sont chères ; et il restera toute sa vie un homme engagé dans les combats politiques de son temps.
Candidat des suffragettes en 1907, il défend depuis longtemps, en 1920, des idéaux proches du socialisme et qui prennent parfois des accents libertaires – Russell n’ayant jamais caché ses sympathies pour les idées anarchistes en même temps que ses critiques de certaines d’entre elles. Il a en outre été pacifiste durant la Première Guerre mondiale, ce qui lui valut, en 1916, d’être démis de son poste à Trinity College, puis, en 1918, de faire six mois de prison. (Russell fera de nouveau de la prison en 1961, neuf ans avant sa mort en 1970, cette fois pour sa participation à un mouvement de désobéissance civile contre la prolifération nucléaire.)
Voici donc où en est Bertrand Russell en 1920. Et c’est cette année-là qu’il est autorisé, à sa demande, à joindre une délégation anglaise afin de visiter la toute récente Russie soviétique. Il entre dans le pays le 11 mai et en ressort le 16 juin. À son retour, il publiera La pratique et la théorie du bolchevisme. Alan Ryan exprime une position aujourd’hui généralement admise quand il dit que ce texte était « de trente ans en avance sur son époque ».

La pensée politique de Russell en 1920
En politique, Russell devint très tôt ce qu’on peut décrire comme un radical animé de convictions philosophiques (et non économiques) libérales en même temps qu’un socialiste quelque peu réticent et un compagnon de route des libertaires. Après la Première Guerre mondiale, il sera membre du Labour Party et même, par deux fois, candidat de ce parti à des élections, mais dans des circonscriptions dans lesquelles sa défaite était pour ainsi dire certaine. Il ne quittera le Labour Party qu’en octobre 1965, quand, dans un geste d’éclat, il déchirera publiquement sa carte de membre pour protester contre l’appui du gouvernement travailliste aux politiques poursuivies au Vietnam par le gouvernement américain.
Par ailleurs, son intérêt pour cette forme distincte de socialisme qui s’appelle depuis relativement peu de temps le communisme au moment où il se rend en Russie soviétique est ancien, comme le sont aussi les vives critiques qu’il soulève contre elle. En fait, le tout premier des très nombreux ouvrages que Russell consacre à des questions sociales et politiques, German Social Democracy, paru en 1896, traite justement de Marx et du marxisme et du type de socialisme qu’ils préconisent. Russell y traite de son incarnation en Allemagne dans le Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD) – le Parti social-démocrate allemand, ouvertement marxiste – à l’époque et fondé en 1863.
Le livre est issu d’un séjour que Russell et sa première épouse font en 1895–1896 à Berlin, durant plusieurs mois, et plus exactement de la transcription de six conférences données par Russell à leur retour, au printemps 1896, à la London School of economics. Russell s’y montre très critique à la fois de la pensée philosophique de Marx, de sa pensée économique et du socialisme marxiste. Certains des arguments qu’il y déploie se retrouvent dans le présent ouvrage.
Dans Roads to Freedom, paru en 1918, il a longuement examiné les trois variétés de socialisme qui sont alors données comme autant de chemins vers la liberté : le socialisme marxiste, étatiste ; l’anarcho-syndicalisme, anti-étatiste, qui est alors en déclin, mais qui demeure encore présent et influent ; et finalement, le socialisme associatif (ou de guilde). C’est en faveur de ce dernier qu’il plaide. Il s’y montre tout particulièrement sensible aux menaces que l’égalitarisme socialiste et l’attachement à la démocratie font peser sur la haute culture, la science et en un mot la vie de l’esprit, dont la valeur et la signification échappent typiquement à la majorité des gens et qu’il faut pour cette raison protéger. Il reconnaissait aussi à l’anarchisme le mérite de viser à « cet ultime idéal vers lequel toute société doit tendre », même si cet idéal lui paraît inaccessible dans son entièreté. Ces conclusions sont mutatis mutandis très proches de celles auxquelles il était parvenu en 1916 dans Principles of Social Reconstruction et en 1917 dans Political Ideals.
En 1920, Russell est donc, lorsqu’il s’apprête à visiter la Russie soviétique, un socialiste d’un genre particulier, un socialiste associatif, mais aussi un socialiste quelque peu atypique et même récalcitrant.

Le voyage
Son origine remonte au 10 octobre 1919, date où le Trade Union Congress, lors d’une assemblée spécialement convoquée pour cela, avait demandé au Gouvernement britannique de déléguer un groupe de personnes impartiales pour enquêter sur « les conditions industrielles, économiques et politiques prévalant en Russie ».
Cette requête sera bientôt satisfaite et une délégation sera réunie pour faire ce voyage d’enquête. Outre quelques représentants syndicaux, elle est formée des personnes suivantes : Mme Snowden ; le docteur L.W. Haden Guest –  Russell les décrira tous les deux comme « très antibolcheviks » ; M. Robert Williams, secrétaire du National Transport Worker’s Union ; Tom Shaw, député travailliste ; Ben Turner, syndicaliste ; Charlie Buxton, un pacifiste devenu Quaker, que Russell trouvera bien singulier, puisque « son pacifisme ne gênait en rien l’opinion favorable qu’il avait des bolcheviks » ; et Clifford Allen, politicien et figure importante du pacifisme qui, comme Russell, avait été emprisonné pour ses activités pacifistes durant la guerre.
C’est à sa demande, probablement relayée par Allen, que Russell sera autorisé à se joindre à cette délégation. C’est que Russell, comme tant d’autres, a été pleinement conscient du caractère historique des événements se déroulant en Russie aussitôt qu’ils sont survenus. Dans un article qui paraîtra avant son voyage, au printemps 1920, il écrit : « Le plus important de tous les faits nouveaux qu’a fait émerger la Guerre est qu’il existe à présent une Grande Puissance où le socialisme est mis en œuvre en pratique. Jusqu’à présent, le socialisme n’avait été qu’une simple théorie que des gens de bon sens pratique pouvaient mépriser en la décrétant être un mirage impossible à réaliser. […] Confrontés à une Europe hostile, faisant face à une guerre civile à l’intérieur de leurs propres frontières, arrivés au pouvoir en un moment de famine et de chaos d’une ampleur inédite, privés de toute aide extérieure en raison d’un blocus, [les bolcheviques] ont néanmoins refoulé leurs ennemis, reconquis la majeure partie de l’ancien empire russe, survécu à la pire des famines sans être renversé par une révolution et relancé la production avec une étonnante vigueur. […] Ce qu’ils sont en train d’accomplir est pour l’avenir du monde plus important encore que ce que les Jacobins ont accompli en France. »
Mais cet enthousiasme, que la volonté des révolutionnaires de cesser la guerre et leur attachement proclamé aux libertés politiques avaient accru, décline rapidement en raison de développements que Russell voit d’un très mauvais œil et dont Monk dresse le bilan : « Le renversement du gouvernement Kerensky lors de la Révolution d’Octobre, la dissolution par Lénine de l’Assemblée constituante en janvier 1918, la négociation par Trotski du Traité Brest-Litovk en mars 1918 […] et la répression brutale, par le Gouvernement bolchevique, de toute forme de dissidence. »
Le 27 avril 1920, la délégation britannique prend un bateau à Newcastle pour Stockholm qu’elle atteint le 5 mai. De là, les délégués se rendent à la frontière, où ils entonnent l’Internationale puis, le 11 mai, ils sont accueillis à Petrograd par une grande foule et logés dans un palace. Russell écrit à une correspondante : « Je venais prêt à endurer les privations, l’inconfort, la crasse et la faim […]. Depuis que j’ai traversé la frontière hier après-midi, j’ai eu droit à deux festins, à un bon petit déjeuner, à plusieurs cigares de grande classe et, pour la nuit, à une chambre somptueuse dans un palais où tout le luxe de l’ancien régime a été préservé. »
Les délégués seront en effet traités avec faste tout au long de leur séjour, ce qui contribua sans doute à fausser le jugement de certains d’entre eux. L’anarchiste Emma Goldman, elle aussi en Russie soviétique à la même époque, et qui livrera un témoignage accablant pour les bolcheviques sur la révolution en cours, rencontrera Russell et le décrira comme conservant son indépendance de pensée et d’action et restant insensible aux attentions intéressées du pouvoir. (Russell aurait d’ailleurs souhaité rencontrer Kropotkine, qui mourra l’année suivante, mais on ne l’y autorisa pas. Dans le livre où elle relate son expérience en Russie soviétique, Goldman évoque brièvement Bertrand Russell ainsi : « La personnalité la plus remarquable du groupe était Bertrand Russell, qui montra rapidement sa détermination à mener ses recherches en toute liberté et à obtenir ses informations de première main. »
Dans son autobiographie, elle parle de nouveau de lui et de son voyage en Russie soviétique et elle écrit cette fois : « La plupart des membres de la mission tombèrent dans le piège du spectacle qui leur était préparé et plus leur séjour se prolongeait, plus ils devenaient dociles. […] [d’autres] toutefois, n’étaient pas disposés à se contenter de regarder, ébahis et tout sens critique endormi, les merveilles qu’on leur montrait. Un de ceux-là était Bertrand Russell. Dès le début, il avait fait comprendre, très poliment, mais fermement, qu’il refusait l’accompagnement officiel qu’on voulait lui imposer et qu’il préférait se déplacer seul. Russell ne ressentait aucune exaltation d’être logé dans un palace ou nourri de mets délicats. « Quel être méfiant, ce Russell, murmuraient les bolcheviques. Mais peut-on s’attendre à autre chose de la part d’un bourgeois ?». »
Lors de la dernière journée passée à Petrograd, Russell rencontrera Gorki, alors très malade ; il relate cette rencontre dans les pages qui suivent où il écrit notamment : « De tous les Russes dont j’ai fait la connaissance, c’est lui qui m’a semblé le plus digne d’être aimé et le plus sympathique. »
Après Petrograd, la délégation visita Moscou où elle resta onze jours. Russell y rencontre Trotski et Lénine (le 19 mai), rencontres auxquelles il consacre ci-après quelques pages.
Son jugement sur ce qui se passe en Russie soviétique est à ces dates globalement arrêté ; il est très sévère. On lira par exemple, dans ce livre : « Je suis parti pour la Russie, me croyant socialiste ; mais au contact de ceux qui n’ont pas de doutes, j’ai senti s’intensifier mille fois les doutes que j’éprouve, non à l’égard du socialisme en lui-même, mais à l’égard de toute croyance si profondément enracinée que pour elles, des hommes sont prêts à infliger à autrui des souffrances sans bornes. » Dans son autobiographie, il écrira : « Je compris que tout ce à quoi j’attachais du prix dans la vie était graduellement détruit au profit d’une philosophie étroite et bavarde, et que pendant ce temps on infligeait une misère indicible à des millions et des millions de gens. »
La délégation descendit ensuite la Volga en bateau à vapeur. À Satarov, tous devaient débarquer, mais Allen tomba si malade que Russell, avec Guest et Snowden, resta à bord pour le soigner jusqu’à Astrakhan, puis de retour à Satarov. De là, ils prirent un train jusqu’à Reval (Estonie), avec escale à Moscou ; ils quittèrent la Russie soviétique de Reval le 16 juin, pour Stockholm. Russell écrivit aussitôt quelques lettres dans lesquelles il exprima, plus sans doute qu’il n’avait cru possible de le faire alors qu’il était encore en Russie soviétique, son sentiment sur ce qu’il avait vu : la situation dans le pays est décrite comme « infiniment odieuse » et « indiciblement horrible ». À une correspondante, il écrit : « parce que j’ai détesté les Bolcheviks, ce temps passé en Russie m’a été infiniment pénible […]. Le bolchevisme est une bureaucratie étroitement tyrannique, avec un système d’espionnage plus élaboré et plus terrible que celui des tsars. […] Pas un vestige de liberté, ni de pensée, ni de parole, ni d’action. Je me suis senti étouffé et oppressé par le poids de la machine comme par une chape de plomb. »
« Je ne vois que trois issues à la situation présente, prophétisera Russell. La première est la défaite du bolchevisme par les forces du capitalisme. La seconde est la victoire des bolcheviques, mais avec une faillite complète de leur idéal et un régime d’impérialisme napoléonien. La troisième est une guerre mondiale prolongée, dans laquelle la civilisation sombrera, tandis que toutes ses manifestations
(y compris le communisme) seront oubliées. »
Ces lignes sont extraites du présent ouvrage, rédigé dès son retour en grande Bretagne, où il relate ce voyage, justifie les conclusions qu’il défend sur la situation en Russie soviétique, ses causes, sa possible évolution et en tire des leçons, notamment pour l’établissement du socialisme dans les pays industrialisés.

Russell et la pratique du bolchevisme
Pour ce qui est de la critique de la « pratique du bolchevisme », on pourrait penser que la messe est dite : plus personne ne nie que le régime mis en place par Lénine et Trotsky en 1917 était une dictature et, dès le départ, une dictature féroce.
Mais, même sur cette question, il y a bien plus à dire. Tout d’abord, il faut souligner que Russell voit cela en 1920, c’est-à-dire cinquante ans avant que les « révélations » de Soljenitsyne ne « bouleversent » l’intelligentsia française des années 1970, mais aussi avant la prise du pouvoir par Staline et bien avant le retour de l’URSS de Gide en 1936, ou les écrits de Victor Serge et de Boris Souvarine (qui sont issus de l’opposition à Staline, postérieure à 1920). De plus, il se laisse guider par l’observation, l’esprit critique et le sens commun. Il n’y a pas chez Russell de grande théorie sur les classes sociales au pouvoir en URSS, sur la nature de l’État soviétique ou sur la « dégénérescence » supposée de la révolution, comme il y en eut chez tant de critiques marxistes de l’URSS, particulièrement parmi les trotskistes.
Russell observe les mécanismes de la dictature qui ont été rapidement mis en place à la suite de la Révolution d’Octobre : suppression totale de la liberté d’expression et de réunion pour l’opposition, même de gauche, et instauration d’une police secrète qui peut agir en dehors du cadre de la loi. Comme il le fait remarquer, dans l’expression « dictature du prolétariat », qui pouvait passer a priori pour une forme originale de gouvernement représentatif (à travers le système des Soviets), le mot « dictature » est pris à la lettre, mais le mot « prolétariat » pas : celui-ci désigne les éléments « conscients » du prolétariat, c’est-à-dire en pratique, les communistes, indépendamment de leur origine sociale.
Il faut aussi souligner la grande difficulté psycho­logique qu’il y avait, au sortir de la Première Guerre mondiale – à laquelle Russell s’était tant opposé – à regarder lucidement la Russie soviétique, dont la révolution avait justement permis à ce pays de sortir de cette guerre. Après tout, même les anarchistes espagnols adhéreront en 1919 à l’Internationale communiste, « sans réticence aucune, comme une belle se donne à l’homme de ses amours », pour reprendre leur expression de l’époque (ils la quittèrent en 1922). Si tant de gens ont rejoint les partis de la Troisième Internationale, c’est précisément parce que la Première Guerre mondiale les avait convaincus de la faillite totale du système qui y avait mené, et qu’ils étaient prêts à adhérer à toute alternative radicale qui se présentait à eux, en abandonnant leur sens critique. Contrairement à la plus grosse partie de la gauche intellectuelle, Russell a toujours tenté de ne pas prendre ses désirs pour des réalités.
Russell met aussi le doigt très vite sur ce qui sera une caractéristique du mouvement communiste, à savoir son aspect « religieux » et souvent fanatique. Il est d’ailleurs amusant de lire aujourd’hui ses comparaisons entre le communisme et l’Islam (de l’époque des conquêtes), vu que celui-ci a remplacé aujourd’hui le communisme dans la démonologie occidentale. Il voit dans Lénine un aristocrate intellectuel, mais avec une croyance extrêmement dogmatique dans les doctrines qu’il pense être celles de Marx. C’est la certitude dogmatique avec laquelle les communistes défendent leurs doctrines qui choque Russell, et avec lui tous les libres penseurs, plus encore que ces doctrines elles-mêmes.
On ne saurait assez souligner la différence entre Marx et Lénine : quand ce dernier veut « prouver » ce qu’il dit, il tend à citer Marx ; Marx, lui, ne citait personne. Marx était un enfant des Lumières, autoritaire à certains égards et ne croyant pas, contrairement aux anarchistes, à la nécessité d’abolir l’État immédiatement après la révolution. Mais on ne trouvera nulle part chez lui l’idée que le socialisme se confond avec l’étatisation plus ou moins complète de l’économie et, encore moins, que la forme prise par l’État socialiste devra être une sorte de monarchie absolue, imposant une doctrine officielle de la même façon que furent imposées dans le passé les religions d’État.
Mais, malgré sa répulsion évidente pour le bolchevisme, Russell offre une vision assez nuancée de la révolution, du moins en comparaison aux critiques de celle-ci par la droite ou la « gauche démocratique ».
Tout d’abord, il reconnaît que, vu comme « tentative magnifique », le bolchevisme « mérite la reconnaissance et l’admiration de tous les progressistes ». Ensuite, lorsqu’il rencontre l’écrivain russe Maxime Gorki, Russell dit que lui-même soutiendrait le gouvernement, s’il était Russe, comme le fait Gorki, parce que les alternatives sont pires.
Russell pense qu’en cherchant à moderniser un pays arriéré, les bolcheviques accomplissent une « tâche nécessaire quoiqu’ingrate ». Il aurait peut-être approuvé le mot attribué à Churchill : « Staline a hérité d’une Russie à la charrue, et l’a laissée avec l’arme atomique. »
Sa principale objection concerne ce qu’il appelle le « camouflage » des bolcheviques, qui consistait à prétendre que cette dictature modernisatrice était l’alliée du socialisme, tel qu’il était conçu à l’époque en Occident.
Il est ainsi un des premiers à mettre le doigt sur ce qui a été sans doute la plus grande confusion intellectuelle du xxe siècle : l’identification du socialisme et de l’aventure soviétique. L’URSS a été le résultat d’une histoire tragique et violente : la guerre civile et les interventions étrangères, la nécessité de se moderniser et de se défendre face au nazisme, les sacrifices inouïs accomplis pour le vaincre durant la Deuxième Guerre mondiale. Rien de cela n’était prévu, ou prévisible, avant 1914 et probablement ni Lénine ni Staline ne pouvaient imaginer, à cette époque, le type de formation sociale que ces épreuves engendreraient.
Cette identification dramatique entre socialisme et soviétisme a été faite, comme le souligne souvent Noam Chomsky, à la fois par les adversaires du socialisme, qui cherchaient à le discréditer grâce à cette identification, et par les communistes qui cherchaient, par le même moyen, à embellir l’image de l’URSS. Si on peut comprendre la motivation des premiers, rien ne peut excuser les seconds : il y avait parfaitement moyen, et Russell en est un bon exemple, de défendre l’idée socialiste, tout en la distinguant de ce qui se passait en URSS et, en même temps, de s’opposer aux manœuvres impérialistes contre ce pays.
On aurait pu espérer qu’avec la disparition de l’URSS, cette confusion funeste se dissiperait, mais c’est l’inverse qui s’est produit : même ceux qui soutenaient que l’URSS n’était pas le « vrai socialisme » (expression qui supposait qu’un autre socialisme soit possible) ont, pour la plupart, déclaré après 1991 que LE socialisme avait échoué ; les partis sociaux-démocrates européens, par exemple, ont mené des politiques de privatisations ou de flexibilisation du travail, qui étaient l’exact opposé de celles qu’ils avaient menées à l’époque où l’URSS existait.
La critique de Russell sur la pratique du bolchevisme ne porte donc pas principalement sur leur action en Russie elle-même, mais sur les tactiques de l’Internationale communiste, surtout en Occident, et sur l’idée d’une « prise du pouvoir » par une élite constituée de « révolutionnaires professionnels », comme disait Lénine, plus ou moins sur le modèle de ce qui s’était passé en Russie en 1917. Là-dessus, il avait entièrement raison et l’idée d’une telle prise du pouvoir a toujours été, dans les pays développés, un mythe, peut-être mobilisateur, mais un mythe quand même.
Là où Russell se démarque aussi des critiques de la droite et de la « gauche démocratique » de la révolution bolchevique, c’est dans son attitude par rapport à « l­’Entente » franco-anglaise, et aux politiques suivies par les pays impérialistes vis-à-vis de la Russie après 1917 : blocus extrêmement meurtrier et interventions militaires directes. Il souligne, et là l’histoire lui a également donné entièrement raison, que ces politiques n’affaiblissaient en rien le bolchevisme, mais le rendaient en fait plus ­dictatorial, tout en infligeant des souffrances horribles à la population russe. Comme le dit Russell dans ce livre : « Chaque faillite industrielle, chaque réglementation tyrannique due à cette situation désespérée sert à l’Entente de justification de sa politique. Si un homme n’a plus de quoi manger ni boire, il s’affaiblira, perdra sa raison et finalement mourra. Mais cela n’est pas habituellement un motif pour lui infliger la mort par la famine. Pourtant, en ce qui concerne les nations, la faiblesse et les luttes pour la vie sont considérées comme des fautes, et comme justifiant l’aggravation de la punition. Tel a été le cas pour la Russie. Rien n’a pu faire douter nos gouvernants de la rectitude de leur politique, si ce n’est la force de l’Armée rouge et la peur de la révolution en Asie. Est-il surprenant après cela que les professions de foi humanitaires de la part du peuple anglais soient plutôt froidement accueillies en Russie soviétiste ? » La même politique s’est reproduite plus tard avec la Chine, le Vietnam, l’Irak ou l’Iran : chaque problème interne, chaque répression dans ces pays ont été utilisés par les puissances dominantes pour justifier de nouvelles sanctions.
Russell mettait là en évidence ce qui allait être la source d’une des principales tragédies du xxe siècle : la capacité des puissances européennes d’abord, des États-Unis ensuite, à « tuer l’espoir » suscité par des mouvements et dirigeants réformistes dans le tiers-monde, qui ont été systématiquement subvertis, assassinés ou renversés directement ou indirectement par ces puissances. Que l’on pense à Mossadegh en Iran, Arbenz au Guatemala, Lumumba au Congo, Goulart au Brésil, Allende au Chili, Sukarno en Indonésie ou Mandela en Afrique du Sud. De plus, comme les dictatures sont en général plus difficiles à renverser ou à subvertir que les démocraties, il y a une sorte de sélection artificielle qui favorise les premières : Cuba par exemple a survécu mieux aux assauts des États-Unis que des réformateurs démocrates comme Arbenz, Goulart ou Allende. L’Iran actuel est beaucoup plus difficile à subvertir qu’à l’époque de Mossadegh.
Il y a, en plus de cet effet de sélection, un « effet barricade », qui a commencé avec l’intervention étrangère dans la guerre civile soviétique : quand des pays sont agressés, ils ont tendance à se renfermer sur eux-mêmes pour se protéger. Il suffit, pour s’en convaincre, de penser aux mesures sécuritaires prises aux États-Unis après le 11 septembre 2001, sans parler de l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak. Pourquoi des agressions bien pires ne provoqueraient-elles pas des réactions de protection semblables dans d’autres pays ? On ne peut rien comprendre à la politique de l’URSS au cours de son histoire ou de la Chine après 1949, ou de l’Iran aujourd’hui, sans tenir compte de cet effet. De même, c’est le renversement d’Arbenz, auquel il a assisté, qui radicalisa Che Guevara. Un jeune vietnamien est venu à la Conférence de Versailles en 1919 plaider la cause de l’autodétermination de son peuple ; il en fut chassé avec mépris, alla à Moscou parfaire son éducation politique, et devint célèbre : il s’appelait Ho Chi Minh.
La gauche « démocratique » occidentale ne s’est que très mollement opposée à toutes ces formes d’impérialisme (à part lors de conflits intenses, comme la guerre du Vietnam ou celle d’Algérie) ; elle adore dénoncer les dictatures du tiers-monde, ou l’URSS dans le passé, tout en ignorant complètement la responsabilité écrasante des politiques
occidentales dans l’émergence et la radicalisation de ces dictatures. Par conséquent, même lorsque ces critiques sont correctes en théorie, elles sont passablement hypocrites.

Russell et la théorie marxiste
L’aspect le plus actuel de ce livre reste néanmoins la critique de la « théorie » du bolchevisme, le « marxisme », ou la « conception matérialiste de l’histoire ». De nouveau, cela a très peu à voir avec Marx. Il est vrai que celui-ci aimait les formules apodictiques, qui donnaient l’impression d’une maîtrise des lois du développement historique, surtout dans le Manifeste du parti communiste (co-écrit à l’âge de 29 ans avec Engels) et qu’il a essayé de donner une analyse scientifique du fonctionnement de l’économie dans Le Capital. Mais il était néanmoins à cent lieues du dogmatisme de Lénine et de ses successeurs.
La « conception matérialiste de l’histoire » suppose que le mobile ultime des actions humaines est la maximisation de la possession de biens matériels et que les phénomènes idéologiques s’expliquent sur cette base. En particulier, quand il s’agit des guerres – comme celle dont le monde venait de sortir en 1920 et que Lénine attribuait aux conflits inter-impérialistes – l’idée dominante, non seulement chez les marxistes, mais dans la gauche en général, était que les prolétaires avaient été trompés par les capitalistes qui désiraient la guerre de façon à augmenter leurs parts de profit. Cette explication est encore extrêmement populaire, même chez des personnes très éloignées du marxisme : la plupart des conflits actuels au Moyen-Orient sont ainsi expliqués en référence au pétrole tandis que les aspects idéologiques ou religieux liés à ces conflits sont vus comme le résultat d’une « manipulation » des classes dominées par les classes dominantes.
Comme le souligne Russell dans ce livre, l’idée que les hommes agissent en fonction de calculs rationnels visant à maximiser leurs avoirs sous-estime « l’océan de folie sur lequel flotte, de façon incertaine, la fragile barque de la raison humaine ». Elle ignore les passions humaines, dont les plus importantes, politiquement, sont les religions et les nationalismes. Russell explique grâce à de nombreux exemples que, même si les facteurs économiques jouent un grand rôle, les marxistes ne prennent pas en compte les facteurs « irrationnels » à leurs risques et périls et que l’idée selon laquelle les prolétaires ont été entraînés dans la guerre parce qu’ils étaient « dupés par des capitalistes rusés » est en grande partie un mythe, parce que les capitalistes en question étaient « sous l’emprise de l’instinct nationaliste », tout autant que les prolétaires qu’ils étaient supposés tromper.
Russell observe que les individus ont tendance à rationaliser leur conduite lorsque celle-ci est motivée en réalité par des pulsions et des sentiments. En ce qui concerne les guerres, il y a deux façons de procéder : prétendre, si l’on est « idéaliste » que l’on combat pour la démocratie, et si l’on est « matérialiste », que l’on défend ses intérêts économiques. Les marxistes, observe très justement Russell, dénoncent avec ardeur le premier « camouflage », mais se laissent mystifier par le second.
Russell ne nie évidemment pas qu’il existe, dans toutes les guerres, une immense propagande visant à les faire accepter, mais il observe qu’il y a certaines choses que la propagande la plus intense ne peut accomplir : par exemple, faire en sorte que les catholiques irlandais deviennent anglais, et, plus généralement, arriver à modifier les attachements sentimentaux d’un groupe humain donné à son identité, sa religion, ou sa nation. Ces attachements sont liés à la psychologie humaine et ne sont pas explicables en termes de recherche du profit ou de manipulations par les classes dominantes.
En fait, ce sont probablement ces facteurs irrationnels, mais profondément humains, plus que l’action des classes dominantes elles-mêmes, qui ont été historiquement le plus grand obstacle à la réalisation du socialisme. Une bonne partie de la réflexion de Russell, comme de la plupart des pacifistes, a été d’essayer de trouver les moyens de contrôler, par exemple à travers une éducation appropriée et une critique systématique de l’irrationnel, les passions auto-destructrices de l’être humain. Il est parfois comique de constater combien les « marxistes » considèrent ces efforts comme parfaitement superflus étant donné que, pour eux, les phénomènes idéologiques se résoudront d’eux-mêmes « après la révolution » et le transfert à l’État des moyens de production. A contrario, on a vu se développer, à partir des années 1960, une pensée « postmoderne », certes anti-marxiste, mais qui a tendance à voir l’homme comme étant le pur jouet de forces irrationnelles, inconscientes, et sur lesquelles il n’a pas de véritable prise. La critique par Russell du marxisme anticipe de plusieurs décennies cette pensée, sans tomber dans ses excès : car pour Russell, comme pour tous les rationalistes, la conscience de nos déterminations permet parfois de s’en affranchir.

Bilan et perspectives
Finalement, on pourrait se demander qui, de Russell ou de Lénine et des bolcheviques, avait raison. La chute de l’URSS, ainsi que les horreurs qui ont accompagné son histoire, semble donner raison sans ambiguïté aucune au premier. Aucun doute que Russell ait été un des premiers socialistes à rappeler, et avec insistance, à ceux « qui étaient éblouis par les succès extérieurs de l’Union soviétique, qu’ils avaient oublié les leçons péniblement apprises à l’époque de la monarchie absolue », à savoir les effets corrupteurs du pouvoir absolu. Mais il a également refusé de se lancer dans une critique unilatérale qui aurait fait fi de l’histoire, des contraintes internes et externes pesant sur la révolution russe et qui aurait simplement fait le jeu des impérialistes et des réactionnaires. Si son livre est relativement peu connu, c’est sans doute parce que, adoptant une attitude subtile et nuancée, il ne plaisait à personne : ni aux communistes ni aux anti-communistes.
Mais les choses ne sont pas si simples, parce que la chute de l’URSS n’a été en aucun cas une victoire pour les idées de Russell. Celui-ci était à la fois libéral et socialiste, une combinaison qui était parfaitement compréhensible à son époque, mais qui est devenue presque impensable aujourd’hui. Il était libéral parce qu’il s’opposait à toutes les concentrations de pouvoir, militaires, étatiques ou religieuses, et aux idées superstitieuses ou nationalistes qui, en général, les justifient. Mais il était aussi socialiste, et cela dans le prolongement de son libéralisme, parce qu’il était également opposé aux concentrations de pouvoir engendrées par la propriété privée des grands moyens de production, qu’il faudrait par conséquent contrôler socialement (ce qui ne veut pas dire étatiser).
Les idées libérales de Russell ont connu de grands succès. Son livre sur le mariage et la morale pouvait choquer lorsqu’il est paru en 1929, mais passe pour banal aujourd’hui, de même que sa critique des religions et son anti-militarisme. Mais la perspective d’une socialisation des moyens de production dans un cadre démocratique, qui était aussi une aspiration fondamentale de Russell, est plus éloignée que jamais.
Par ailleurs, le communisme a été, surtout grâce à Staline et Mao, un mouvement de masse regroupant des dizaines de millions de personnes, alors que Russell a été un intellectuel, certes aussi influent qu’un intellectuel peut l’être, mais sans mouvement de masse derrière lui. Même aujourd’hui, il y a sans doute dans le monde entier plus de membres du mouvement communiste international que de gens qui connaissent le nom de Russell. Notons que, sans Lénine, le nom de Marx serait sans doute arrivé à un statut semblable, puisque le plus gros du mouvement socialiste se détachait de ses idées au début du xxe siècle (reste à savoir dans quelle mesure Lénine a réellement propagé les idées de Marx, ou a plutôt prétendu se les approprier en les déformant considérablement).
De plus, à côté de tous les aspects négatifs qui sont suffisamment connus, on ne peut pas ignorer les réalisations du mouvement communiste : la victoire contre le fascisme, évidemment, mais aussi sa contribution importante au plus grand mouvement d’émancipation du xxe siècle, à savoir le mouvement anticolonial.
Il est d’ailleurs plus juste de voir le mouvement communiste, hors d’Europe occidentale, comme faisant partie de la révolte globale contre l’impérialisme (Russell remarque également cet aspect essentiel dans les discours de Lénine) que comme une contribution au socialisme. En Europe occidentale, le mouvement communiste a plus ou moins été en pratique – malgré sa rhétorique révolutionnaire – une branche de la social-démocratie. Et cette dernière a accompli de grandes choses, après la Deuxième Guerre mondiale, en termes de création de services publics, de sécurité sociale et de démocratisation de l’enseignement. Dans son propre pays, la Grande-Bretagne, le moment où des idées proches de celles de Russell ont été le plus mises en pratique a sans doute été lors de la victoire des travaillistes en 1945.
Mais, là aussi, on peut se demander si ces transformations auraient été possibles sans la victoire de l’URSS dans la guerre, sans l’inspiration que celle-ci donnait (à tort ou à raison) aux travailleurs et la crainte qu’elle suscitait dans les classes dirigeantes. Une réponse à cette question est peut-être fournie par le fait qu’après 1991, loin de voir prospérer une gauche radicale « non stalinienne », cette dernière disparaît complètement, la social-démocratie devenant néo-libérale, l’intelligentsia de gauche s’adonnant aux joies du postmodernisme et de la politique de l’identité, et les mouvements écologistes devenant de plus en plus vert-de-gris, à travers leur appui aux « guerres humanitaires ».
Pour revenir à la comparaison entre Lénine et Russell, on peut se demander quels peuvent être le statut et l’efficacité d’un intellectuel libre, non inféodé à un parti, dans l’arène des conflits politiques. Ceux-ci étant dominés précisément par ces passions irrationnelles, dont l’existence est niée ou minimisée par le marxisme. Très souvent, la violence des uns, fascistes, impérialistes ou colons, ne peut être combattue efficacement que par la violence des autres, et la voix de la raison n’est alors que faiblement audible dans le vacarme des affrontements armés. À quoi peut-elle bien servir ?
C’est peut-être pour répondre à cette objection que Russell soutenait que les quatre hommes qui ont eu le plus de pouvoir dans l’histoire étaient Bouddha, le Christ, Pythagore et Galilée, tous dépourvus de leur vivant de soutien étatique et n’ayant à leur disposition que la force de la persuasion. L’idée sous-jacente étant que la force des armes se fait sentir sur le court terme, mais celle des idées sur le long terme. Lénine, Staline et Mao ont eu de leur vivant une énorme popularité, qui a cependant fort décru après leur mort. Les idées émancipatrices contenues dans ce qu’il y avait de meilleur dans le libéralisme et le socialisme classiques, dans la défense du rationalisme, du pacifisme et d’une éducation authentiquement libertaire, continuent à faire leur chemin. Seul l’avenir nous dira s’il était raisonnable d’espérer maintenir à flot la fragile barque de la raison humaine sur l’océan de folie des passions politiques dont le bolchevisme a été, parfois pour le meilleur et parfois pour le pire, un des avatars.

Réalisation : William Dodé