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Revue Savoir/agir n°9
Les salaires de la peur
Parution : 03/09/2009
ISBN : 9782914968591
Format papier : 144 pages (17 x 23)
15.00 €

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Criminologues de tous poils, experts en « risque terroriste », praticiens de la « géopolitique de la menace islamiste » : le champ politique et médiatique regorge de plus en plus de spécialistes, bardés de titres aussi nombreux que cryptiques, qui s’évertuent à rendre sensibles les multiples « menaces » censées peser sur notre quotidien démocratique. Rattachés à des instituts d’analyse stratégique autoproclamés, alimentant les rapports produits par des think tanks souvent liés aux administrations publiques répressives, ces experts de la peur apparaissent cycliquement, à l’occasion du drame d’un crime ou d’un attentat, sur les plateaux des journaux télévisés et dans les talk-shows. « Tireurs d’alarmes » qui ne résonnent que par leurs soins particuliers, ils sont cependant rarement pris eux-mêmes pour objet d’une réflexion critique sur les conditions de production et de circulation des discours de la menace antidémocratique.
Ce numéro de Savoir/Agir se propose de revenir en détail sur les trajectoires et le rôle joué dans le champ politique par ces acteurs, qui interviennent de façon récurrente dans le débat public au nom de leur connaissance dite spécifique d’un « risque collectif majeur », d’un « enjeu de société préoccupant ». Il passe au crible de l’enquête sociologique les spécialistes de la « sécurité », de la « banlieue », du « terrorisme islamiste », et propose ainsi une réflexion générale sur ceux qui tirent – selon les mots de Marx – un « bénéfice secondaire du crime ». Les contributeurs réunis dans ce numéro montrent, chacun à partir de son travail d’enquête, comment ces acteurs réussissent à faire exister, au sein de l’espace public, le besoin de leurs propres « compétences », et comment ils contribuent ainsi fréquemment à durcir et à consolider des représentations – du caractère « criminogène » des classes populaires ou de la dimension intrinsèquement guerrière de l’islam – pourtant invalidées depuis des décennies déjà par les sciences sociales.

Et les rubriques habituelles : Paroles, La rhétorique réactionnaire, Chronique de la gauche de gauche, Actualité, Europe, Politiques d’ailleurs, Alterindicateurs, Culture.

Dossier de presse
Thierry Leclerc
Télérama, 8/10/2009
Par Igor Martinache
Liens socio, 8/10/2009
Passage en revue : Le débat des idées
Interview de Gérard Mauger
Thierry Leclerc
Télérama, 8/10/2009
Les salaires de la peur

Rien à voir avec le petit bijou filmique d’Henri-Georges Clouzot1, où Yves Montand et Charles Vanel sont chargés de convoyer un chargement de nitroglycérine au Guatemala. Encore que. À force de mettre en avant les risques, les experts auto-proclamés de leur « gestion » contribuent grandement à alimenter le « sentiment d’insécurité »2, si ce ne sont les phénomènes eux-mêmes qu’ils prétendent décrire. Une autre application de la notion de « prophétie auto-réalisatrice », dont on parle abondamment ces temps-ci au sujet des marchés financiers. À ce sujet, Frédéric Lebaron consacre justement l’éditorial de ce nouveau numéro de la revue « Savoir/Agir » à la crise actuelle. Et au rappel des faits déjà maintes fois entendu – encore que de toute évidence non assimilé par les décideurs-, il ajoute une analyse elle bien moins souvent entendue selon laquelle la crise de la finance mondiale actuelle servirait précisément une nouvelle radicalisation des élites économiques à leur profit. Le renforcement du pouvoir financier3 qui a profité de l’occasion pour officialiser son assistance par l’État, tandis que dans le même temps le démantèlement des systèmes de protection sociale et de l’emploi a pu être accéléré sous le prétexte de la crise. Le récent discours de Nicolas Sarkozy devant certains patrons de PME annonçant son intention de tout miser sur l’« offre », en assumant de ce fait la fonction qui échoit normalement aux banques, est à cet égard révélateur4. Pour le résumer en un mot, on assiste à la substitution croissante de la protection du travail par celle du capital. Une formule aux accents marxistes, car justement c’est justement un texte peu connu de Karl Marx qui ouvre le dossier. Exhumé par Grégory Salle, celui-ci pointe les « bénéficiaires secondaires du crime », entendus comme tous ceux qui ont un intérêt plus ou moins direct à l’existence de ce phénomène5. Il s’agit évidemment de tous les professionnels de la police et de la justice, mais au-delà, le penseur allemand avance que la catégorie peut être étendue à l’ensemble de la société, si on considère toutes les avancées techniques et les créations imaginaires que celui-ci stimule. « Du moment où le mal n’existerait plus, la société serait condamnée au déclin, sinon à périr totalement » conclut-il en citant Mandeville, faisant écho d’une certaine manière à l’analyse de Durkheim selon laquelle le crime est un phénomène « normal » d’un point de vue statistique, et qui plus est facteur de cohésion sociale.

Reste que parmi les « bénéficiaires secondaires du crime » certains sont plus égaux que d’autres. C’est le cas de certains « experts » auto-proclamés en plein essor : les consultants en « sécurité urbaine », qui, à l’image du très médiatisé et controversé Alain Bauer6, qui monnayent autant leurs (onéreux) diagnostics aux collectivités territoriales et autres sociétés para-publiques que leurs carnets d’adresse, comme le rappelle Laurent Bonnelli dans son article7. Dans la même veine, les Risk managers ont aussi réussi à s’imposer au sein des grandes écoles de commerce et d’ingénieur, grâce à un discours amalgamant différentes formes de risque et érigeant cette notion en paradigme central pour analyser les sociétés contemporaines. Ce qui présente l’avantage non négligeable d’évacuer toute lecture en termes de classes sociales et d’inégalités, mais aussi de légitimer non sans paradoxe la casse des systèmes de protection sociale, comme l’explique Michel Daccache dans sa contribution.

Les médias ne sont pas en reste dans la consécration de ces nouveaux « prophètes » du risque, et les sociologues qui appartiennent à la « minorité visible » des experts médiatisés8. C’est ce que montre Julie Sedel en comparant les trajectoires de deux d’entre eux, Sebastian Roché et Laurent Mucchielli. Ceux-ci, explique-t-elle, sont en fait venus renforcer la structuration journalistique du débat suivant un axe allant du « pôle répressif » au « pôle compréhensif », en venant respectivement occuper les deux positions polaires prédéfinis. Reste que l’intervention médiatique n’en constitue pas moins un dilemme, comme l’analyse bien Gérard Mauger dans un entretien avec Jérôme Berthaut. Si une « pulsion civique » incite les chercheurs à participer au débat public, ceux-ci doivent bien être conscients des trois forces du champ dans lequel ils s’inscrivent – celle exercée par la commande publique, celle du jugement des pairs, et enfin donc celle qu’exercent les médias-, mais aussi des très fortes contraintes structurelles qu’induisent les formats médiatiques, mais aussi la doxa en vigueur au moment de l’intervention9. Moyennant quoi, il est possible de trouver certaines failles dans le dispositif – comme dans cette émission de C dans l’air où, selon son propre récit, Gérard Mauger s’est retrouvé tout à coup avec un boulevard de parole, car étant le seul invité ayant encore quelque chose à dire. Il ajoute que la solution au dilemme passe peut-être par la possibilité pour les chercheurs de négocier collectivement avec les médias des conditions d’intervention. Car la question est bien : « comment se faire entendre ? » « et non pas renoncer à se faire entendre, ce qui est un non-sens politique ». Et la déconstruction des « problèmes » politiques et sociaux, comme des clivages préétablis entre « droite » et « gauche » ou entre « théoriciens » et « praticiens » demande bien plus de temps et d’efforts que leur entretien. Si cet entretien laisse entrevoir une lueur d’espoir, il n’en reste pas moins que l’essor des « marchands de peur »10 n’est pas sans susciter une certaine inquiétude. Mais en la matière, on n’est plus à un paradoxe près…

1 Le salaire de la peur(1953)

2 Qui ne se confond pas avec l’« insécurité » elle-même, catégorie qu’il est par ailleurs également nécessaire de déconstruire, comme le propose notamment Laurent Mucchielli. Cf. Violences et insécurité, Fantasmes et réalités dans le débat français, Paris, La Découverte, 2001

3 Qu’incarne en particulier la collusion insuffisamment dénoncée des grandes banques d’investissement, pourtant mise en lumière par le système des subprimes

4 Cf. « Nicolas Sarkozy cherche à séduire les PME », L’Humanité, 6 octobre 2009

5 Une traduction du texte par Jean Malaquais et Maximilien Rubel est par ailleurs disponible à ce lien

6 Voir notamment la fronde qu’a soulevée sa récente nomination comme professeur titulaire d’une chaire de criminologie au CNAM, « Le gouvernement taille une-chaire sur mesure à Alain Bauer », Rue 89, 25 janvier 2009

7 De ce dernier, on pourra lire pour approfondir l’ouvrage tiré de sa thèse, La France a peur. Une histoire sociale de “l’insécurité”, Paris, La Découverte, 2008

8 Cf. Caroline Lensing-Hebben, Les experts cathodiques. Chercheurs face à la tentation médiatique , Paris, INA/Bord de l’Eau éditions, 2008

9 Ce qu’avait déjà notamment bien analysé Pierre Bourdieu. Cf. Sur la télévision, Paris, Liber/Raisons d’Agir, 1999

10 Dont le dossier ici présenté n’explore ici qu’un versant comme le reconnaissent les coordinateurs

Par Igor Martinache
Liens socio, 8/10/2009
Réalisation : William Dodé