couverture
Guerre aux chômeurs ou guerre au chômage
Parution : 17/01/2005
ISBN : 2914968094
Format papier : 224 pages (11 x 17,5 cm)
12.00 €

Format numérique
9.00 €

Commander

Lire en ligne 
Format EPUB 

Accès libre

PDF 
EPUB 
Le chômeur condense tout un ensemble d’indignités sociales et politiques qui en font une figure peu fréquentable et peu respectable. Le chômage « volontaire », les « trappes à chômage », la « violence » des chômeurs, leur tentation électorale vers le FN sont quelques-uns de ces lieux communs de la vision néo-libérale du chômage, empiriquement réfutables à la seule lumière des travaux sociologiques menés sur ce thème.
Par ailleurs, si chômage et démocratie sont deux termes très souvent mis en relation, c’est pour poser la question sous l’angle unique des effets : quels effets sociaux et politiques le chômage exerce-t-il sur la démocratie ? Or, si on renverse les termes de la question initiale – « qu’est-ce que la démocratie fait, ou doit faire, des chômeurs ? » – on retrouve l’origine du chômage en tant que réforme sociale visant, dans la toute fin du xix e siècle, à arracher les chômeurs à une « dangereuse » pauvreté.
Cette vieille réforme du chômage contribuait à construire le chômage en risque collectif auquel il devait être apporté des solutions collectives. Elle cherchait alors à conférer de véritables droits aux chômeurs, présumés non responsables de leur situation dans la mesure où elle était définie comme le résultat involontaire d’un aléa économique. Le rappel des origines de cette réforme n’en devient que plus urgent à l’heure où la plus grande confusion sémantique règne autour de la délicate question du chômage.
« Une précision sémantique importante doit cependant être apportée d’emblée. Car le chômage revêt plusieurs acceptions qu’il est nécessaire de distinguer pour bien appréhender le sens des développements qui vont suivre :
- D’abord, le chômage se définit par un manque : le fait de ne pas avoir de « travail » au sens le plus large. Le chômeur aujourd’hui, le sans-emploi, le sans-travail hier sont des termes synonymes pour désigner une condition stigmatisée et, le plus souvent, socialement disqualifiée (surtout quand il dure). Plus encore, nous montrerons que « le » chômeur est frappé d’emblée d’un certain nombre d’indignités (économiques, sociales, politiques) qui, pour être sans grand fondement, en font toutefois une cause le plus souvent indéfendable.
- Seconde définition possible, le « chômage » peut être abordé par le prisme des réponses des politiques économiques d’ensemble par lesquelles il est combattu, à l’instar des politiques macro-économiques de soutien de l’activité, les politiques d’emploi et de lutte contre le chômage, etc. Ce n’est alors plus le « chômeur », comme individu concret de « chair et d’os » qui est au cœur du problème du « chômage », mais un agrégat économique (le taux de chômage) ou encore des « collectifs » nominaux abstraits (la lutte contre l’(les) exclusion(s), le chômage de longue durée, etc.).
- Enfin, le chômage existe aussi sous la forme de dispositifs institutionnels de protection sociale contre le risque de perte d’emploi et/ou contre ses effets - financiers en particulier, ne serait-ce qu’en apportant aux chômeurs un revenu de remplacement (l’assurance chômage par exemple). Dans cette définition, le chômage est appréhendé sous l’angle d’une réforme sociale et politique qui vise à réparer et à réhabiliter ce qui est perçu comme un risque d’existence inhérent à la vie en société pour les personnes (comme la vieillesse, la maladie, etc.), voire comme une forme d’injustice économique (le fait d’être privé d’emploi) occasionnée par le fonctionnement du capitalisme.

Ces définitions, qui semblent désigner un seul et même phénomène dans les représentations communes, ne se recoupent pas toujours. Elles peuvent même devenir concurrentes. En particulier, il faut insister sur cette distinction centrale, apparemment sibylline : historiquement, le chômage et le chômeur ne sont pas des catégories strictement interchangeables. Nombre de travaux, désormais classiques, consacrés à l’émergence de la catégorie chômage - à l’instar de ceux de C. Topalov -, ont montré que l’ « invention » du chômage ne coïncidait pas nécessairement avec la « naissance du chômeur ». Il convient donc de garder à l’esprit la distinction entre l’agrégat (le chômage) et les figures (les chômeurs) dans lesquelles il s’incarne. Nous verrons ainsi que la lutte (macro-économique) contre le chômage peut se faire au détriment de la protection sociale des chômeurs ; que les stigmates sociaux et politiques accolés aux chômeurs peuvent s’opposer à l’édification et à la consolidation d’une indemnisation du chômeur.
En effet, si la dénonciation systématique du chômage est devenue depuis près d’un quart de siècle une incantation conjuratoire, elle semble de plus en plus tenir lieu d’action politique. Par-delà la diversité des solutions avancées et l’affrontement des prescriptions, l’objectif - la lutte contre le chômage - semble consensuel. Mais, une fois écartés tous les vœux pieux, qu’en est-il au juste ?
S’il n’y a pas un mois sans que soient âprement commentées les variations du taux de chômage, il est beaucoup plus rarement question du sort des chômeurs en tant que tels. Le parti pris de cet ouvrage est de montrer toutes les difficultés qu’il y a à construire le chômage comme un risque social (c’est-à-dire collectif) sur lequel doit se déployer une protection universelle et étendue. Nous souhaiterions mettre en évidence que cette protection contre le chômage est légitime socialement (en « supportant » les personnes), qu’elle a un intérêt économique (dans une économie de marché où se confrontent une offre et une demande de travail), enfin qu’elle est une cause politique de premier ordre pour tout le monde du travail et non pas pour les seuls chômeurs.
Or, trop souvent, le débat public autour du chômage est autant convenu que pauvre : si le nombre des chômeurs (combien de chômeurs en plus, en moins ?) est au centre de toutes les attentions et préoccupations politiques, le chômage, comme réalité vécue, est bien souvent complètement relégué à la périphérie de l’action publique - généralement réduit aux maigres débats sur le bien-fondé de son « traitement social ». Si la réussite et/ou l’échec sur l’enjeu « chômage » est très largement perçu comme ce qui fait et défait les gouvernements, « le » chômeur et sa protection sont les grands absents des affrontements et des joutes politiques. Pour s’en convaincre, il suffit de prêter une attention tout particulière à ces moments révélateurs de la vie politique que sont les campagnes électorales : si toutes les déclarations de « foi » érigent l’objectif de la « baisse » du chômage en un point de passage politiquement obligé, combien de plate-forme, de programmes électoraux font de l’amélioration du sort des chômeurs une revendication centrale ? Combien proposent de faire de l’assurance chômage et de l’amélioration des droits des chômeurs des enjeux dignes d’intérêt politique ? Tout se passe comme si les chômeurs étaient complètement relégués derrière cette abstraction économique qu’est le chômage ou, ce qui revient un peu au même, à leur nombre. Plus le chômage suscite des controverses et des polémiques violentes, plus les chômeurs, dans la réalité de leur(s) condition(s) d’existence, disparaissent de la scène publique. De manière très ponctuelle, des mouvements de chômeurs font irruption dans les agendas médiatique et politique et font des « droits » des sans-emploi un enjeu revendicatif : ils manifestent dans les ANPE ou les ASSEDIC ; plus récemment, ils vont devant les tribunaux pour être rétablis dans leurs droits quand ceux-ci ont été unilatéralement « recalculés » à la baisse. Ces mouvements suscitent, souvent de manière très éphémère - renouvellement des sujets médiatiques oblige… -, des débats ponctuels. Tout au plus entend-on, de ci, de là, des discours compassionnels, souvent empreints de condescendance sur ces « pauvres » chômeurs réduits à se « révolter » pour attirer l’attention sur leur sort qu’on semble, à chaque fois, découvrir comme peu enviable. Et puis les stigmatisations reprennent vite, quant à elles, leur droit commun : remontent alors à la surface les antiennes sur les « faux » chômeurs, leur paresse, leur inclination présumée à toutes les « violences » contre les biens et les personnes, leur affinité avec le FN… Le débat sur les droits des chômeurs passe alors vite à celui, redoutable, sur les « trappes à chômage », qui sont surtout des trappes sociales et politiques. La restauration de toutes les indignités sociales et politiques, qui marquent au fer rouge la condition de chômeur, escamote très efficacement tous les projets visant à une codification précise et une amélioration de son statut. »
Dossier de presse
Alexandrine
Le grand soir.info, 07/10/2005
Sophie Hancart
Actuchomage.org, Mai 2005
Pierre Cours-Salies, sociologue
L'Humanité, 25 mars 2005

« S’il n’y a pas un mois sans que soient âprement commentées les variations du taux de chômage, il est beaucoup plus rarement question du sort des chômeurs en tant que tels. Le parti pris de cet ouvrage est de montrer toutes les difficultés qu’il y a à construire le chômage comme un risque social (c’est-à-dire collectif) sur lequel doit se déployer une protection universelle et étendue. Nous souhaiterions mettre en évidence que cette protection contre le chômage est légitime socialement (en “supportant” les personnes), qu’elle a un intérêt économique (dans une économie de marché où se confrontent une offre et une demande de travail), enfin, qu’elle est une cause politique de premier ordre pour tout le monde du travail et non pas pour les seul chômeurs.
Or, trop souvent, le débat public autour du chômage est autant convenu que pauvre : si le nombre des chômeurs (combien de chômeurs en plus, en moins ?) est au centre de toutes les attentions et préoccupations politiques, le chômage, comme réalité vécue, est bien souvent complètement relégué à la périphérie de l’action publique – généralement réduit aux maigres débats sur le bien-fondé de son “ traitement social ”. Si la réussite et/ou l’échec sur l’enjeu “ chômage ” est très largement perçu comme ce qui fait et défait les gouvernements, “ le ” chômeur et sa protection sont les grands absents des affrontements et des joutes politiques. Pour s’en convaincre, il suffit de prêter une attention toute particulière à ces moments révélateurs de la vie politique que sont les campagnes électorales : si toutes les déclarations de “ foi ” érigent l’objectif de la “ baisse ” du chômage en un point de passage politiquement obligé, combien de plates-formes, de programmes électoraux font de l’amélioration du sort des chômeurs une revendication centrale ? Combien proposent de faire de l’assurance chômage et de l’amélioration des droits des chômeurs des enjeux dignes d’intérêt politique ? Tout se passe comme si les chômeurs étaient complètement relégués derrière cette abstraction économique qu’est le chômage ou, ce qui revient un peu au même, à leur nombre. Plus le chômage suscite des controverses et des polémiques violentes, plus les chômeurs, dans la réalité de leur(s) condition(s) d’existence, disparaissent de la scène publique. De manière très ponctuelle, des mouvements de chômeurs font irruption dans les agendas médiatique et politique et font des “ droits ” des sans-emploi un enjeu revendicatif : ils manifestent dans les ANPE ou les ASSEDIC ; plus récemment, ils vont devant les tribunaux pour être rétablis dans leurs droits quand ceux-ci ont été unilatéralement “ recalculés ” à la baisse. Ces mouvements suscitent, souvent de manière très éphémère – renouvellement des sujets médiatiques oblige… -, des débats ponctuels. Tout au plus entend-on, de ci, de là, des discours compassionnels, souvent empreints de condescendance sur ces “ pauvres ” chômeurs réduits à se “ révolter ” pour attirer l’attention sur leur sort qu’on semble, à chaque fois, découvrir comme peu enviable. Et puis les stigmatisations reprennent vite, quant à elles, leur droit commun : remontent alors à la surface les antiennes sur les “ faux ” chômeurs, leur paresse, leur inclination présumée à toutes les “ violences ” contre les biens et les personnes, leur affinité avec le FN… Le débat sur les droits des chômeurs passe alors vite à celui, redoutable, sur les “ trappes à chômage ”, qui sont surtout des trappes sociales et politiques. La restauration de toutes les indignités sociales et politiques, qui marquent au fer rouge la condition de chômeur, escamote très efficacement tous les projets visant à une codification précise et une amélioration de son statut. »* (pp. 8–10)

Ces quelques lignes, extraites de l’introduction, illustrent clairement le parti-pris de l’auteur et les thèmes qu’il aborde. En effet, après une partie historique remettant en contexte la mise en place de l’indemnisation du chômage, Emmanuel Pierru montre de quelle manière cette « réforme sociale » est actuellement « démolie ». D’un problème collectif, on passe très vite à un problème individualisé, ce qui amène à la culpabilisation des chômeurs et à une suspicion croissante envers eux. On associe ainsi aux chômeurs toute une série d’« indignités » que l’auteur s’applique à démonter scientifiquement. La première est la supposée existence d’un « chômage de confort » qui instaure une distinction entre « bons » et « mauvais » pauvres (les « parasites ») et a le mérite de détourner l’attention quant aux véritables causes du chômage et de constituer une officialisation par une pseudo-scientificité de la dotrine libérale.
La deuxième « indignité » est d’ordre politique : « les chômeurs votent massivement à l’extrême droite ». Sur ce point, Emmanuel Pierru rejoint les analyses d’Annie Collovald (Le Populisme du FN) et démontre tout aussi habilement l’ineptie d’une telle affirmation. Tout d’abord, se pose le problème de ce que recouvre la catégorie statistique de « chômeur », car, comme le souligne l’auteur, il en existe plusieurs définitions institutionnelles. Cela rend cette « catégorie » pour le moins floue. Par ailleurs, « il faut rappeler cette évidence sociologique qui, pour être bien connue, n’en est pas moins régulièrement oubliée dans les commentaires électoraux : “ Les chômeurs ” désignent un agrégat administratif et non une classe sociale, ni même une communauté homogène de destins sociaux susceptibles de se traduire par un même sentiment d’appartenance. » (p.139)

Enfin, Emmanuel Pierru s’interroge sur les raisons rendant la cause des chômeurs indéfendable. Cette « montée de l’indifférence sociale » est notamment le fait de la précarisation du travail : plus grande est la souffrance au travail et plus grande est l’indifférence envers les chômeurs. Il appuie son analyse sur ses enquêtes menées auprès de militants du MNCP (Mouvement national des chômeurs et précaires) et cherche ainsi des pistes d’explication quant à la faible implication des chômeurs eux-mêmes, mais aussi et surtout des salariés, des syndicats et des partis politiques dans la défense des droits des chômeurs et la lutte contre les causes du chômage.

En définitive, cet ouvrage se révèle fort utile et instructif face aux discours actuels sur le chômage, mais aussi et surtout face aux dernières mesures répressives du gouvernement Villepin.

Alexandrine
Le grand soir.info, 07/10/2005
Emmanuel PIERRU est Docteur en Science Politique, et chargé de recherche au CNRS-CERAPS Lille 2. En 1998, il a consacré son DEA de Science Politique aux mouvements de chômeurs : les Marches européennes et le mouvement de décembre 1997/1998. Ses recherches portent actuellement sur la «fabrication» institutionnelle de l’insécurité sociale et ses effets sociaux et politiques.
Il vient de publier Guerre au chômage ou guerre aux chômeurs (Le Croquant). À paraître en 2006 aux Editions La Dispute, sa thèse de doctorat : «L’Ombre des chômeurs. Chronique d’une indignité sociale et politique depuis les années 30».




Actuchomage : Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser au chômage ?
Emmanuel PIERRU : Ayant suivi des études de science politique, j’ai fait un DEA sur les mouvements de chômeurs en 1997-1998. Je voulais comprendre pourquoi et comment de telles actions étaient possibles, et ce qu’elles essayaient de défendre. Quand j’ai commencé ma thèse de doctorat en science politique, j’ai gardé le sujet et je l’ai élargi, non seulement à la question du vote des chômeurs mais plus généralement à la manière dont, en démocratie, on gère la question du chômage et - ce qui n’est pas la même chose - le sort que l’on fait aux chômeurs. J’ai inversé les termes d’un débat souvent imbibé d’idées reçues : Il faut peut-être renverser le questionnement sur les rapports entre le chômage et la démocratie. Autrement dit, il faut d’abord se demander ce que la démocratie fait des chômeurs (surtout en période de chômage de masse) avant de se poser des faux problèmes sur ce que les chômeurs font à la démocratie… Et dès lors, tout le point de vue change…

Actuchomage : Vous avez des liens avec le MNCP. Que pensez-vous des associations de chômeurs ? Faut-il les intégrer en tant que véritables "partenaires sociaux" dans toutes les instances qui décident du sort des chômeurs, notamment l’Unedic ?
Emmanuel PIERRU : C’est un vrai problème qui reste un énorme tabou, surtout dans les grandes confédérations syndicales. En effet, elles prônent systématiquement l’unité des salariés qu’ils soient chômeurs ou occupés mais, dans les faits, les syndicats en France sont des machines à exclure les chômeurs. Plus : ils signent des accords contraires à leurs intérêts !
De manière générale, le monde de la précarité et du chômage reste étranger aux syndicats, hormis des outsiders non considérés comme «partenaires sociaux». C’est incroyable mais c’est comme ça. Et encore : depuis 1998, les organisations de chômeurs n’intéressent guère plus grand monde y compris à la gauche de la gauche. Il y a beaucoup de mauvaise conscience dans tout ça, mais aussi beaucoup de mauvaise foi…
Le MNCP et beaucoup d’associations de chômeurs posent la vraie question à laquelle tout le monde devrait VRAIMENT réfléchir : celle de l’assurance chômage et, avec elle, le droit à être protégé contre ces risques d’existence majeurs pour les individus que sont le chômage et la précarité. On en comprend moins la position syndicale qui, si elle reste en l’état, fait en sorte que les grandes confédérations scient la branche sur laquelle elles sont assises : les chômeurs sont très souvent d’anciens salariés (d’ailleurs rejetés par leur cellule quand ils étaient syndiqués) ! Alors plus le chômage et la précarité s’étendent (ce qui est le cas), plus ils perdent de leur audience, déjà très faible en France (moins d’un salarié sur 10 est syndiqué). L’existence du MNCP et de toutes les autres organisations de chômeurs est essentielle, ne serait-ce que pour rappeler ces vérités !


Actuchomage : Quelles ont été les attaques les plus marquantes de notre système d’assurance-chômage depuis la création de l’Unedic en 1958 ? Pourquoi ? Quels sont les enjeux ?
Emmanuel PIERRU : D’abord, remarquez que l’UNEDIC est créée en 1958 et non dans les ordonnances de 1945 instituant la Sécurité Sociale. Le risque vieillesse et le risque maladie sont socialisés, mais le risque de chômage peine à se faire reconnaître comme un vrai risque social.
L’histoire de l’assurance chômage est complexe, mais il est important de noter qu’une vraie assurance sociale unifiée, égalitaire n’aboutira jamais. Le poids d’une indemnisation par l’assistance est lourd. Pourtant, de 1958 au début des années 1980, on s’achemine doucement vers une assurance chômage unifiée et universelle. Mais avec le chômage qui explose, le système va vite être dans l’impasse financière, et les partenaires sociaux en appellent au sauvetage de l’Etat. On institue à côté de l’assurance chômage (Unedic) un système d’indemnisation géré par l’Etat (régime de solidarité) qui prend en charge les chômeurs non couverts par l’assurance : c’est le double système d’indemnisation mis en place en 1984 sous la pression patronale. Autrement dit, de plus en plus de chômeurs sont exclus du dispositif assurantiel car, juste auparavant, avec le décret du 24 novembre 1982, sont créées les filières d’indemnisation : seuls ceux qui ont cotisé suffisamment longtemps peuvent prétendre à une allocation de chômage (Unedic) et pour un temps limité…
Les critères ne feront que se durcir tant du point de vue des conditions d’éligibilité (durée de cotisations de plus en plus longues pour ouvrir des droits) que de la durée d’indemnisation. Le summum est atteint en 1992 avec l’instauration de l’allocation unique dégressive - AUD, des allocations de chômage diminuant par palier tous les 4 mois, à la philosophie profondément libérale. Si cette dernière réforme est supprimée avec le PARE dont on pourrait longuement parler, il n’en reste pas moins qu’au tournant des années 80, l’assurance chômage est devenu une machine à exclure un nombre croissant de chômeurs (jeunes précaires, les femmes, etc…) et qu’elle couvre de moins en moins de personnes touchées par le chômage et la précarité : moins d’un chômeur sur deux est indemnisé au titre de l’assurance. C’est l’Etat qui indemnise dans une logique du minimum et peu à peu le RMI, non prévu pour ça, devient progressivement un chiche système d’indemnisation du risque de chômage…

Actuchomage : Croyez-vous que le chômage soit finalement utile à l’économie (néo)libérale, donc entretenu ? Si oui, pourquoi et comment ? Gaspille-t-on l’argent public au nom d’une soit-disant lutte contre le chômage (cf. le récent rapport annuel de la Cour des Comptes) ?
Emmanuel PIERRU : Pour les néolibéraux, le chômage a toujours été une solution plus qu’un problème à résoudre : Marx le disait déjà quand il notait que le chômage servait à faire pression à la baisse sur les salaires ! Mais le même Marx n’avait guère de sympathie pour les chômeurs : ceux qu’il appelait le lumpen-prolétariat, les «déchets de la classe ouvrière». Déjà le paradoxe mais «de gauche», celui-là… Quant à la question de la fraude et la chasse au faux chômeur, c’est plus une justification politique pour appauvrir les chômeurs et les obliger à se rendre corvéable à merci, car il n’y a pas de fraudes aux allocations (ou elle est plus que marginale !). Même les rapports publics concernés le notent !!! C’est dire…
Ce qui est plus intéressant de comprendre en revanche, c’est pourquoi une telle «chasse» aux chômeurs est aussi «populaire»… Ce qui renvoie aux stigmates que l’on accolé depuis très longtemps à la figure du chômeur (au moins depuis les années 30) : fainéant, violent, extrémiste… Tout cela ne repose sur rien de sérieux, mais les gens y adhérent quand même… Or c’est la croyance dans ces stigmates qui ont des effets sociaux et politiques ! Les chômeurs n’y sont guère pour grand-chose.

Actuchomage : Afin de déculpabiliser nos lecteurs, pourriez-vous nous décrypter les principales manipulations (sémantiques, idéologiques, intellectuelles…) utilisées à l’encontre des chômeurs ?
Emmanuel PIERRU : Elles sont nombreuses ! Mais je viens d’en énumérer quelques unes : le «faux chômeur» ; le «chômeur violent» , ou sa déclinaison «le chômeur d’extrême droite» : toutes ces stigmates ou ces indignités (comme on voudra) sont des mythologies que, dans mon petit livre, je démonte une à une grâce aux connaissances les plus scientifiques, qu’elles soient historiennes, sociologiques ou même économiques. Déconstruire ces idées reçues nécessiterait des disgressions assez longues, mais vous verriez l’absurdité voire la grossièreté des arguments et des raisonnements qui les fondent… «Le vote FN des chômeurs» est, par exemple, un de ces mythes les plus tenaces… Le comportement électoral de masse des chômeurs est l’abstention croissante et massive, et non un quelconque «vote de classe» pour le leader du Front National.

Actuchomage : Si l’on considère volontiers que l’oisiveté et la pauvreté sont "dangereuses" pour l’équilibre politique et social d’un pays, selon vous pourquoi ce gouvernement poursuit-il sans céder sa politique de paupérisation de notre population ?
Emmanuel PIERRU : Mais le néolibéralisme ne raisonne pas sur le long terme : le marché est myope ! Les mythes servent les doctrines qui font la guerre aux chômeurs car ils permettent de faire pression sur tout le monde salarié au travail, en pénalisant ceux qui en sont exclus. La peur du chômage est un excellent moyen pour discipliner le salariat et l’obliger à accepter de voir son salaire et ses conditions de travail dégradées. C’est pourquoi en ostracisant et en stigmatisant les chômeurs dans la vie de tous les jours, tout le monde occupé (souvent sur des emplois de moins en moins protecteurs) se «tire une balle dans le pied».
Soit dit en passant : un chômeur n’est pas un pauvre, car la catégorie de chômage a été inventée au 19ème siècle pour arracher les salariés sans travail et capables de travailler pour leur donner les moyens de chercher à se reclasser : les secours puis l’assurance chômage ont cette fonction. Le chômeur pauvre est donc un double choix politique : d’abord il est le choix du minimum de protection par le minimum d’indemnisation. Ensuite, il est le choix du retour de la bonne vieille philosophie de l’assistance qui stigmatise encore un peu plus (ce qu’est le RMI). C’étaient les bureaux de bienfaisance avant la 2ème Guerre mondiale, l’aide sociale aujourd’hui. On renonce depuis plus de 25 ans au principe de l’assurance sociale qui considérait le chômage comme un risque collectif lié à la vie dans une société de marché et non une «faute individuelle»… Les mots ont un sens que les personnes pressentent souvent très bien. Le chômeur n’est pas le pauvre ; l’assurance sociale n’est pas l’assistance. Aujourd’hui, on mélange tous les mots ; ce qui fait le jeu du moins-disant social.
Le mot «exclus» est à bannir selon moi tant il est flou et permet toutes les appropriations les plus libérales. Il n’y a qu’à écouter les dernières prises de position d’un Nicolas Sarkozy… Ou reprendre le texte de la future «Constitution» européenne… Tout un programme dont la nouveauté est à rechercher dans les siècles précédents ! La fin du droit au travail y est clairement annoncée au nom d’une prétendue liberté de travailler (décodons : si vous êtes au chômage, c’est donc que vous ne cherchez pas et ne faites pas usage de votre liberté…). Tout un programme, en effet…

Actuchomage : Quelles sont les dérives extrêmistes auxquelles peuvent succomber les victimes du chômage ? Les chômeurs sont-ils vraiment dangereux ?
Emmanuel PIERRU : Evidemment, le risque «chômeurs» est celui d’une abstention de plus en plus massive dans les couches les plus économiquement et socialement insécurisées. Pas dans une quelconque «fascisation».
En revanche, un autre vrai risque est celui de la radicalisation progressive des franges les plus protégées de la précarité économique et sociale, qui ne se sentent plus solidaires des autres, moins nanties, et qui refuseront de «subventionner» leur existence par l’impôt. La réussite des ultraconservateurs et autres néolibéraux depuis Reagan et Thatcher l’atteste. Moins d’impôts («Combien ça coûte ?»), moins de solidarité sont des programmes politiquement «porteurs». Sans parler de la droite parlementaire, le programme économique du FN est d’abord un programme ultra-libéral particulièrement virulent contre les chômeurs (les «assistés»).

Actuchomage : Le déficit de l’Unedic (+ de 10 milliards d’euros en cumulé pour 2004) s’accélère : selon vous pourquoi, et que faire pour inverser la tendance ? Y a-t-il d’autres alternatives à la diminution, voire la suppression des allocations aux demandeurs d’emploi ? D’autres sources de financement ?
Emmanuel PIERRU : Là encore, il y a un problème de logique : l’assurance chômage est une assurance conçue pour disjoncter au moment où elle est le plus nécessaire. Quand la croissance repart, que les recettes rentrent et que l’UNEDIC est excédentaire, on baisse les cotisations… Du coup, à chaque récession, elle repart mécaniquement dans le rouge. Ce qui justifie en retour que les ajustements financiers se font sur les chômeurs et la remise en cause de leurs droits.
L’affaire des recalculés est édifiante à cet égard. Il faudrait réfléchir à un financement «logique» de l’assurance sociale contre le chômage qui met à contribution les employeurs qui se servent abusivement de la précarité du travail, comme les entreprises intérimaires. Mais d’autres voies sont possibles. On retombera toujours sur le partage salaire/profit. D’autres pays que nous sont beaucoup plus généreux vis-à-vis des chômeurs, mais on les célèbre moins que le fameux modèle anglo-saxon du minimum de protection sociale et de l’égoïsme économique.

Actuchomage : Croyez-vous à une baisse du chômage, voire à un retour du plein-emploi ?
Emmanuel PIERRU : Bien sûr que le plein emploi est un objectif atteignable, mais c’est un choix politique qui se décide maintenant au niveau européen (du reste, on l’a «vendu» comme tel aux citoyens). Le chômage de masse n’a jamais été un destin mais une option économique qui sert les intérêts des rentiers ou, plus précisément, la finance (puisque seule «l’inflation zéro» les intéresse).
Je suis très réservé sur l’idée d’un revenu minimum d’existence déconnecté de toute référence à l’emploi : l’emploi stable à durée indéterminée reste le support des droits sociaux d’abord, et il est une source de gratification essentielle pour les individus. Le travail ne fait pas tout le bonheur, mais il y contribue beaucoup. Toutes les enquêtes sociologiques les plus récentes le montrent sans équivoque. Le thème de la «fin du travail» est un faux débat, très intellectuel, et qui est souvent animé par des personnes qui ont précisément un emploi stable. L’aspiration à un vrai emploi (pas une occupation ou un petit boulot) est encore un fait majeur de notre société qui s’est construite sur le salariat et son émancipation sociale, comme l’a si bien montré le sociologue Robert Castel («Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat», Fayard - 1995) qui a beaucoup influencé mes propres recherches (tout comme la pensée de Pierre Bourdieu).

Actuchomage : Avez-vous en tête un exemple de pays où l’on ne fait pas la guerre aux chômeurs, où les politiques d’emploi et d’accompagnement sont efficaces, et a contrario un exemple "à bannir" ?
Emmanuel PIERRU : Comme je vous le disais, il existe un modèle «nordique» (comme le Danemark) qui exige beaucoup des chômeurs en terme de contrepartie, mais qui protège aussi beaucoup (l’indemnisation n’est pas vue comme une «dépense passive»). Et puis il y a les Etats-Unis qui ont réglé le problème par… la prison ! Le pays qui se fait le chantre de la démocratie et des droits de l’Homme enferme ses chômeurs (forcément pauvres). Ces «citoyens» de troisième zone sont bien sûr issus des minorités ethniques (en particulier les Noirs) frappées de plein fouet par la précarité économique. Un prix Nobel d’Economie a même déclaré un jour que la prison était une bonne solution au problème des chômeurs en trop… !

Actuchomage : Avez-vous à l’esprit des situations comparables dans le passé avec celle que nous vivons aujourd’hui ? Quelle est votre vision de l’avenir pour les chômeurs & précaires d’aujourd’hui ?
Emmanuel PIERRU : Dans ma thèse, j’ai systématiquement fait un parallèle avec les années 1930. Les ressemblances sont frappantes : c’est d’ailleurs dans les années 30 qu’est né le mythe du chômeur d’extrême-droite et que se multiplient les diatribes contre le parasitisme social des chômeurs, etc… Bien sûr, tout ne peut être pensé à l’identique : le chômage a une histoire. Néanmoins, des récurrences sont à relever : les mouvements de chômeurs, depuis les Marches des années d’entre-deux-guerres, se sont battus pour le droit des chômeurs et une assurance sociale contre le chômage. «Du travail ou du pain» à l’époque ; «un emploi c’est un droit, un revenu c’est un dû» aujourd’hui : par delà les conditions matérielles de leur existence, toujours plus précarisées, ces mouvements posent l’exigence d’une dignité contre tous les stigmates sociaux et politiques qui les disqualifient.

Emmanuel PIERRU demeurant à Lille, nous l’avons interrogé par courriel.
Sophie Hancart
Actuchomage.org, Mai 2005
Vrai chômeur, demi-citoyen
Sociologie. La stigmatisation capitaliste du chômage s’inscrit dans un processus de précarisation politique de la démocratie et de la citoyenneté, montre Emmanuel Pierru.

Voilà un sociologue qui refuse de manquer de mémoire. Écrit pour être lu, son travail donne à réfléchir à ceux mêmes qui s’estiment informés. Rares sont les contributions aussi denses.

Des choix politiques dépend la définition du chômeur : leur nombre et jusqu’à l’existence de la classification statistique. On sait « l’argument » de la guerre aujourd’hui déclarée aux chômeurs : une grande partie de ceux qui veulent être indemnisés sont des inaptes qui ne méritent pas qu’un patron les emploie au niveau du SMIC, ou des fainéants qui se contentent de peu. Que ces chômeurs démontrent qu’ils méritent la philanthropie publique en acceptant n’importe quel travail... Reprenant des articles d’économistes contemporains (p. 90-99), l’auteur les rapproche des mêmes « définitions » des années trente. Il cite des propos qui pourraient actuellement passer pour révolutionnaires. Ceux d’un François Xavier Ortoli, ex-rapporteur au Plan qui fut ministre giscardien ; il écrivait, en 1967 : « L’octroi du revenu de remplacement, au montant voisin du dernier salaire perçu, est vu comme l’une des conditions essentielles d’un reclassement dans de meilleures conditions » (p. 37). On peut ainsi retracer la construction d’une assurance sociale universelle contre le chômage, dans la continuité des textes fondateurs socialistes, tel Édouard Vaillant en 1895 (p. 26) : « La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler. »


Le retournement, en trente ans, est impressionnant et révèle deux caractéristiques principales. De droite ou de gauche, sous la pression patronale, les gouvernements ont restreint la couverture de telle sorte que plus de 60 % de chômeurs se retrouvent privés de droits aux allocations alors que plus de 80 % étaient indemnisés il y a vingt ans. On a modifié d’autre part les formes de classement pour qu’elles permettent de déclarer officiellement deux fois moins de chômeurs que la réalité. Ainsi, Margaret Maruani, en reprenant l’Enquête emploi de l’INSEE, a démontré qu’il fallait retenir le nombre de 4 260 888 chômeurs en mars 2001 contre officiellement 2 285,329 (cf. les Mécomptes du chômage, Bayard).


Si Mitterrand se présentait, en 1981, comme le « candidat anti-chômage », il déclara aussi, en forme de bilan au début des années quatre-vingt-dix : « contre le chômage, on a tout essayé. » Peut-on, dans une société donnée, accepter que plus de quatre millions, soit environ 20 % de la population active potentielle, se trouve hors du cadre du travail ? Non sans deux ou trois graves conséquences. La première : malgré leur solidité, les principes de la protection sociale, retraites et santé, ne peuvent pas résister longtemps, compte tenu surtout des mesures d’exonération de la part sociale patronale des petits salaires (du SMIC à 1,6 SMIC). Avantage dont le MEDEF réclame l’extension.


La seconde, sur laquelle le livre insiste à juste titre, concerne la perturbation des comportements politiques. L’auteur fait un sort à l’idée fausse d’un vote majoritairement Front national parmi les chômeurs. Sa démonstration est précise et politiquement réfléchie : sans nier l’existence de ce vote, il en évalue le niveau probable à 7 % au premier tour de la présidentielle de 2002. En revanche, il met en évidence la question décisive de l’abstention, puisqu’un chômeur avait, lors de ce même scrutin, quatre fois plus de probabilités de s’abstenir qu’un salarié du privé en CDI (p. 145). C’est là un problème politique essentiel : dans leur masse, les chômeurs subissent la précarisation et le mépris des couches dirigeantes - qu’ils soient issus des diverses immigrations ou européens depuis trois générations. Voilà qui amène à interroger la notion même de citoyenneté : que serait en effet le droit de vote sans un minimum de distance à l’égard de la pression économique ni l’intériorisation d’une appartenance à la collectivité sociale qui débat et fait des choix ? L’ouvrage donne enfin des éléments pour poursuivre un débat (p. 203-206) : comment assurer les garanties du travail pour tous et toutes ? Réorganiser les rapports au travail comme source d’épanouissement personnel ? Ce qui ne concerne évidemment pas les seuls chômeurs.
Pierre Cours-Salies, sociologue
L'Humanité, 25 mars 2005
Réalisation : William Dodé