couverture
La Mule de Troie
Blair, l’Europe et le nouvel ordre américain
Parution : 15/11/2003
ISBN : 2914968035
Format papier : 192 pages (11 x 17,5 cm)
9.00 €

Format numérique
4.50 €

Commander

Lire en ligne 
Format EPUB 

Accès libre

PDF 
EPUB 
Il y a une cinquantaine d’années, Charles de Gaulle a choisi l’image du cheval de Troie pour décrire le rôle que joueraient les Britanniques au sein du Marché commun européen, au cas où ils y adhéreraient, en tant que fidèles défenseurs des intérêts américains. Aujourd’hui, au vu du comportement du gouvernement de Blair pendant la deuxième guerre du Golfe, on est plutôt tenté d’évoquer le travail de la mule – porteuse docile et inépuisable – que celui, plus subtil, du cheval en bois qui a trompé la vigilance des Troyens.
Ce livre propose d’analyser la stratégie internationale déployée par le pouvoir blairiste depuis la victoire des néo-travaillistes aux élections législatives au Royaumes-Uni, en 1997. Partant d’une analyse qui postule que le néo-travaillisme développe une politique néo-libérale « de deuxième génération » visant à consolider les acquis de la révolution thatchérienne, tout en infléchissant certains aspects de la politique des prédecesseurs conservateurs, l’accent est mis, dans ce livre, sur les tentatives du gouvernement britannique et de la direction du New Labour d’exporter le modèle anglo-américain sur le reste du continent européen. Il s’agit donc non seulement de tracer l’évolution de la politique étrangère du gouvernement néo-travailliste – le resserrement des liens avec les États-Unis et la recherche d’alliés fiables au sein de l’Union européenne – mais aussi de mettre en évidence l’ensemble des liens, politiques et intellectuels, que l’équipe de Blair a pu forger avec les dirigeants américains, ainsi qu’au sein de l’Europe et en particulier en France.
Il y a un demi-siècle, de Gaulle a exprimé son inquiétude concernant le comportement éventuel du Royaume-Uni au sein du marché commun européen en évoquant le Cheval de Troie, suggérant par là que les Britanniques joueraient le rôle de soldats de l’Empire américain une fois arrivés sur le sol européen. Aujourd’hui, au vu du comportement récent du gouvernement britannique, surtout lors des préparatifs et de la conduite de la deuxième guerre du Golfe, on est plutôt tenté d’évoquer le travail de la mule – porteuse docile et inépuisable – que celui, plus subtil, du cheval en bois qui a trompé la vigilance des Troyens. Comme au temps de de Gaulle, les menées britanniques soulèvent des interrogations en France : malgré l’énorme publicité faite autour des « convictions européennes » du Premier Ministre néo-travailliste, le doute persiste quant à l’attachement politique du gouvernement britannique actuel au continent européen, et à son rôle réel dans le nouvel ordre mondial sous domination américaine. Qui plus est, si l’on examine l’évolution de la société britannique depuis la fin des années soixante-dix, c’est plutôt un renforcement que l’on constate de cette tendance ancienne : non seulement l’alliance diplomatique et militaire anglo-américaine s’est-elle consolidée après une période de flottement (dans les années soixante-dix), mais la société britannique elle-même s’est fortement rapprochée de celle forgée outre-Atlantique sous le rouleau compresseur de la révolution conservatrice. A beaucoup d’égards la Grande-Bretagne devient de plus en plus américaine, et de ce fait s’éloigne peu à peu de l’Europe, surtout de la gauche européenne qui, dans toutes ses composantes, continue à rester critique envers la politique intérieure et extérieure des États-Unis.
Et pourtant, le travail de la mule porte peu à peu ses fruits sur le continent européen. Un courant de sympathie pour le « modèle britannique » continue à grandir, surtout parmi les nouveaux membres de l’Union européenne. Il y a en France, contre vents et marées, parmi des figures importantes des champs médiatique et politique, des partisans de la voie britannique inaugurée par Thatcher et poursuivie par Blair. Ces partisans couvrent la quasi-totalité de l’éventail politique français, à l’exception de la gauche radicale.
Cependant, ce n’est pas une tâche facile au sein de la gauche française que d’exprimer ouvertement son admiration pour le projet blairiste, et c’est sans doute pour cette raison que la plupart de ceux et de celles qui œuvrent à la construction d’un blairisme à la française se gardent bien de trop insister sur le caractère exemplaire de l’œuvre de celui qui se présente volontiers comme le pourfendeur de la « vieille gauche » européenne. Il y a bien sûr, au sein du parti socialiste français, ceux et celles qui proclament ouvertement et bruyamment leur soutien à la « modernisation » préconisée par les blairistes : on pense, par exemple, au maire de Mulhouse, Jean-Marie Bockel, promoteur de la « gauche moderne » et toujours prêt à apporter un soutien sans faille aux néo-travaillistes, ou au sénateur socialiste et ancien ministre des Finances de Mitterrand, Michel Charasse, qui proclame publiquement son accord avec l’analyse développée par Blair à l’Assemblée nationale française en 1997, selon laquelle la politique économique n’est ni de gauche ni de droite mais bonne ou mauvaise, et qui, lors d’un colloque universitaire tenu à Clermont-Ferrand en novembre 2000, a affirmé que Blair (à la différence de Jospin) a hérité d’une économie « saine et modernisée » par les thatchériens... Mais ce sont, somme toute, des personnalités plutôt marginales dans le parti socialiste actuel et leur blairisme pourrait être rangé au rayon des excentricités, au même titre que les bretelles et les cigares du sénateur. Cependant, comme nous le verrons, le travail de diffusion du modèle blairiste a des soutiens intellectuels et politiques autrement plus solides au sein de la mouvance socialiste et au-delà, et mérite, si ce n’est que pour cette raison, que l’on y regarde de près.
Mis à part les difficultés inhérentes au rejet du projet blairiste lui-même, il y a sans doute aussi des raisons historiques pour expliquer le faible pouvoir d’attraction de ce que d’aucuns considèrent comme le « modèle britannique ». La communication entre le mouvement travailliste britannique et les différents courants de la gauche française a toujours été plutôt minimaliste, tellement les traditions politiques des deux pays semblent distinctes. D’un côté un mouvement ouvrier longtemps dominé par le parti communiste et la CGT, et dont le discours est fortement irrigué par le marxisme, de l’autre la quasi-absence d’influence marxiste, et une pratique politique et une théorisation qui font la part belle à la réforme et aux améliorations graduelles (c’est l’héritage, entre autres, de la tradition fabienne). Les œuvres des théoriciens les plus influents au sein de la mouvance travailliste sont peu connues et peu commentées dans les champs intellectuel et politique en France. Ce qui facilite, soit dit en passant, l’opération actuellement en cours dans le champ universitaire français de légitimer le blairisme en le rattachant à une tradition « socialiste-libérale » britannique. Le travaillisme, avec ses courants multiples qui vont du social-libéralisme chrétien à l’anti-capitalisme radical, en passant par une forte diversité de réformismes sociaux-démocrates, reste donc mal compris.
Cette incompréhension s’est sans doute aggravée ces vingt-cinq dernières années. Pendant ce temps, en France, la gauche institutionnelle au pouvoir sous Mitterrand acceptait sans le dire, et surtout sans la théoriser, la gestion de plus en plus fidèle d’une économie et d’une société qu’elle avait pourtant promis de transformer, tout en conservant une rhétorique qui la situait plutôt à gauche dans l’espace européen. De l’autre côté de la Manche, le parti travailliste a été d’abord ravagé par les effets politiques et intellectuels de la révolution thatchérienne, et par dix-huit longues années dans l’opposition. Pris de court, du point de vue intellectuel et politique, par la crise qui a frappé la société britannique dès le début des années soixante-dix, et par les solutions offertes à droite, il a été tenté par une politique de gauche (à la fin des années soixante-dix), présentée aujourd’hui par les gardiens de l’orthodoxie blairiste comme « suicidaire », pour ensuite se réinventer peu à peu après l’arrivée de Neil Kinnock à la direction du parti en 1983. Ce processus s’est accentué avec l’élection de Blair comme premier dirigeant du parti travailliste en 1994. Cette réinvention du travaillisme, sous les vocables de la « nouveauté » et de la « modernisation », surprend par la brutalité de sa rupture avec l’ensemble des traditions de la gauche britannique, et encore plus par son étonnant désir de préserver l’essentiel de l’œuvre de Margaret Thatcher. C’est une réinvention qui supporte mal la traversée de la Manche.
Voilà sans doute la raison principale du rejet du blairisme en France : le blairisme est majoritairement perçu comme étant étranger aux aspirations de l’électorat, et a fortiori des militants, de gauche. Quand Blair fait le guerrier aux côtés de Bush en Irak, quand, flanqué de ses amis Berlusconi et Aznar, il donne des leçons de libéralisme économique à ses homologues européens, ou quand il intervient dans le débat politique français pour soutenir les « réformes » du gouvernement Raffarin, comme cela a été le cas pendant le mouvement social du printemps 2003, il ne fait que consolider son image d’homme de droite se camouflant sous les couleurs d’une gauche « moderne ». Lorsqu’on y ajoute l’enthousiasme de certains politiciens français de droite pour celui qui démantèle la gauche britannique – c’est le cas d’Alain Madelin qui, lors de la deuxième guerre du Golfe, a encore applaudi le « courage » de Blair – l’on peut comprendre toute la difficulté que ressentent les blairophiles dans la gauche française à partager leur passion.
Et pourtant ils ne manquent pas, dans les médias, dans et autour de l’appareil socialiste, ainsi que dans le champ universitaire. Il y a dans une partie de la gauche institutionnelle une sympathie forte pour le travail politique, idéologique et intellectuel du blairisme. Apologie de l’économie de marché faite par les « socialistes libéraux » auto-proclamés, allergie agressive envers la gauche de la gauche (disqualifiée comme « populiste », « pro-chiraquienne », voire « antisémite »), volonté d’en finir avec l’utopisme et de se conformer de manière « réaliste » aux nouvelles règles imposées par la mondialisation néo-libérale, dénonciation du laxisme de la gauche envers le problème de l’insécurité et appui concomitant des politiques musclées affichées par le nouveau ministre de l’Intérieur français (dont la rhétorique ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de ses homologues britanniques) : voilà quelques-unes des caractéristiques d’une « gauche » qui se veut résolument moderne et novatrice à l’instar des camarades britanniques. Comme nous le verrons, ce courant néo-libéral « de gauche » s’est structuré ces deux dernières années en France, et a trouvé dans la défaite de Lionel Jospin au premier tour des présidentielles en 2002 à la fois une nouvelle raison d’exister et un espace pour s’exprimer. Leur analyse de fond est que Jospin a fait en grande partie une politique blairiste (priorité à la lutte contre l’inflation, rigueur budgétaire, poursuite des privatisations, introduction de la flexibilité en accompagnement des trente-cinq heures, « tolérance zéro » de la petite délinquance, etc. ) sans la théoriser. Aujourd’hui, ils proposent leurs services pour que la pratique dise enfin son nom. Du socialisme faisons table rase, en quelque sorte.
En cela, ils seront aidés sans relâche par les néo-travaillistes britanniques. Dans leurs interventions régulières dans la presse française, Blair ou ses proches – le ministre actuel des Affaires européennes, Denis MacShane, et l’ami de toujours, Peter Mandelson – rappellent que le blairisme est un produit d’exportation. Il est destiné à terme à remplacer les idées et les pratiques archaïques de la « vieille gauche » européenne, pour aller vers une synthèse qui serait « au-delà de la droite et de la gauche ». La « troisième voie » d’abord inventée pour les besoins de la cause électorale par des conseillers de William Clinton, ensuite théorisée par l’ancien directeur de la London School of Economics, Anthony Giddens, avant d’être vulgarisée par Blair et son équipe, est proposée à l’ensemble du monde occidental (et au-delà) comme modèle à suivre. Même si l’on peut parfois déceler des différences dans l’approche développée par Blair, par rapport aux analyses de Giddens (Blair, fidèle à ses convictions chrétiennes, met beaucoup plus l’accent sur la nécessaire réhabilitation des valeurs morales dans toute tentative de lutter contre les instabilités induites par les bouleversements économiques mondiaux, alors que Giddens défend l’idée que nous vivons déjà dans un monde post-traditionnel où les grandes religions ne pèsent plus sur les modes d’action et d’insertion sociale des individus), il s’agit néanmoins pour les deux, chacun dans son domaine, de mettre en avant la manière dont ils conçoivent la mondialisation, et la nécessité absolue de s’y préparer et de s’y plier. Comme l’a expliqué Peter Mandelson : « La mondialisation punit durement tout pays qui essaye de gérer son économie en ignorant les réalités du marché et la nécessaire prudence des finances publiques. Dans ce sens étroit du terme, et dans la reconnaissance du besoin urgent de se débarrasser des rigidités et d’introduire de la flexibilité dans les marchés du capital, des produits et du travail, nous sommes désormais tous des thatchériens. »
Nous verrons dans ce qui suit comment la stratégie internationale de Blair s’articule autour de la nécessité de gagner de nouveaux convertis à cette vision particulière du monde et de sa transformation. Mais avant d’aborder la stratégie internationale de Blair, il est nécessaire de faire le point sur le produit exportable en question. Quels sont les contours de cette « expérimentation britannique » que Blair et ses amis voudraient nous léguer ?
Dossier de presse
Bernard Cassen
Le Monde Diplomatique, Mars 2004
De Gaulle avait vu dans le Royaume-Uni le cheval de Troie des Etats-Unis en Europe. Avec le « nouveau travaillisme » de M. Anthony Blair, le cheval s’est mué en mule, porteuse docile et inépuisable de l’idéologie libérale et des intérêts américains. Keith Dixon examine le contenu des politiques dites de la « troisième voie » mises en œuvre par l’actuel premier ministre depuis 1997 : une divine surprise pour les conservateurs, puisqu’elles n’ont fait que consolider les « acquis » d’un thatchérisme discrédité. Au point que parler de « social-libéralisme » dans le cas de M. Blair constitue un abus de langage, ses alliés revendiqués les plus proches, MM. Silvio Berlusconi et José Maria Aznar, risquant de sauter en l’air si l’on prononce le mot « social ».


L’une des grandes ambitions du valet d’armes de M. Bush en Irak était et reste d’exporter le blairisme sur le continent, et tout particulièrement en France. Diverses structures s’y emploient, la plus importante étant le Policy Network dont les séminaires sont suivis, entre autres, par MM. Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn. On comprend la fascination de ces « présidentiables » pour un politicien au pouvoir depuis sept ans, qui a renié tout ce qui faisait historiquement l’identité travailliste et rendu inutiles les conservateurs dans un pays où les inégalités sont maintenant les plus importantes en Europe.
Bernard Cassen
Le Monde Diplomatique, Mars 2004
Réalisation : William Dodé