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Le Savant, le Politique et la Mondialisation
Parution : 15/12/2003
ISBN : 2914968043
Format papier : 192 pages (11 x 17,5 cm)
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Le travail de construction et de légitimation d’une opinion libérale est un élément essentiel du phénomène appelé « mondialisation ». Sans cette mobilisation intellectuelle très large, la mondialisation des marchés n’aurait jamais pu acquérir l’apparence de force naturelle et irréversible qu’elle possède aujourd’hui. Les économistes et les dirigeants politiques ont eu dans ce processus un rôle décisif, favorisé et amplifié par les journalistes dominants. Ils ont construit un système cohérent, à la fois théorique et pratique, qui fonctionne simultanément comme une philosophie de l’histoire, un principe universel d’interprétation du monde et un ensemble de préceptes pour l’action.
Le principal succès de ce travail de construction et de légitimation est d’avoir largement imposé le sentiment d’inéluctabilité des dynamiques économiques, malgré leurs échecs de plus en plus patents et leurs conséquences sociales désastreuses. Pourtant, l’adhésion aux politiques néolibérales n’est pas aussi massive que l’on pourrait penser, mais, dans un contexte de crise, l’essentiel n’est pas de prouver leurs bienfaits aux citoyens, mais plutôt de convaincre ceux-ci de l’absence de toute alternative.
La « mondialisation » est devenue en quelques années l’une des notions clés du débat économique et social. C’est surtout au début des années 1990 que l’usage s’en répand largement en France, en concurrence avec le mot « globalisation » directement transposé de l’anglais. Dans la rhétorique dominante de la mondialisation qui s’élabore alors, plusieurs traits ressortent nettement : la mondialisation est une force ; elle est par définition universelle ; et enfin, elle est irréversible. La mondialisation s’impose dans le vocabulaire journalistique et savant comme l’expression même de la contrainte.
Les progrès technologiques, en particulier dans le domaine du traitement de l’information, réduisent les distances et connectent l’ensemble des points de la planète. La « globalisation financière » rend possible l’investissement d’un capital à tout moment et en tout lieu, en fonction des opportunités de profit, et permet aux acteurs financiers de se moquer des réglementations étatiques, de contourner et même d’empêcher des politiques qui leur seraient défavorables. La mondialisation apparaît comme un processus d’origine technologique dont l’une des manifestations est l’existence d’un marché (en particulier d’un marché financier) omnipotent. Comme une loi de la nature, cette notion permet d’interpréter, de façon simple, les phénomènes les plus divers.
La mondialisation est le plus souvent conçue comme un mécanisme qui rend caduques des actions ou des institutions ayant existé par le passé, ou existant encore par une sorte de persistance anachronique. Elle les rend « irréalistes », « utopiques ». Par exemple, toute politique économique dite « de relance », combinant fort déficit budgétaire, augmentations salariales et baisse des taux d’intérêt, serait vouée à l’échec compte tenu des conséquences perverses qu’elle entraînerait inévitablement : inflation, spéculation internationale contre la monnaie du pays frondeur, hausse des taux d’intérêt à long terme, endettement extérieur, sanctions des organisations internationales et des autres pays, etc. Des exemples, comme celui de la « relance Mauroy » de 1981-1982 en France ou celui du Pérou d’Alan Garcia entre 1985 et 1990, sont immédiatement convoqués pour clore le débat. En ce sens, la rhétorique de la mondialisation, dans sa forme dominante, est une radicalisation de la « rhétorique réactionnaire » qu’a mis en évidence Albert Hirschman. Selon lui, l’une des figures les plus courantes de la rhétorique réactionnaire condamne par avance comme inapplicable toute mesure progressiste, telle que la mise en place d’un impôt progressif sur le revenu ou d’une allocation chômage, en mettant en avant ses « effets pervers ». La permanence de cette figure est une conséquence de sa fonction politique essentielle : agir pour transformer une institution ou réaliser un objectif – quel qu’il soit – suppose de croire à l’efficacité de son action ; pour conserver l’ordre social, il faut d’abord convaincre des conséquences négatives d’un changement.
C’est une autre conception, inspirée par divers travaux récents de sociologie et d’économie, que nous défendrons. La mondialisation ne se réduit pas à un discours ou à une pure rhétorique sans aucun fondement objectif. Il serait, par exemple, absurde de nier des processus comme la montée en puissance des firmes multinationales, de l’investissement direct à l’étranger, ou encore l’internationalisation objective des marchés de capitaux (sur tous ces points, cf. le premier chapitre). Mais le discours qui fait de la mondialisation une contrainte quasi-naturelle est plus le symptôme d’une réalité sous-jacente qu’une analyse rationnelle qui pourrait aider à la penser. Voici, plus précisément, les thèses qui seront développées dans cet ouvrage :
• Loin d’être la résultante de forces naturelles, la mondialisation désigne un phénomène social et, en particulier, une dynamique politique. Elle est une construction historique, donc partiellement contingente et réversible.
• Le succès du discours sur la mondialisation est le symptôme et l’expression de la mise en œuvre, dans différents secteurs, d’un programme d’action politique et économique, le programme néo-libéral. Ce dernier n’a pas été conçu une fois pour toutes par des théoriciens visionnaires, et appliqué ensuite de manière mécanique en différents endroits du monde. Il fait l’objet d’une création simultanée, permanente, et d’une mise en œuvre à la fois pragmatique et progressive, par des agents sociaux diversifiés.
• Ce programme est en premier lieu porté par des représentants de deux groupes sociaux : les économistes et les acteurs politiques. C’est dans l’alliance entre ces deux groupes, et plus exactement entre les fractions dominantes de ces deux groupes, qu’il faut chercher l’une des clés du retournement économique et politique qui a vu la remise en cause de l’ordre antérieur, souvent qualifié de « keynésien », et le succès de la rhétorique et d’une politique de la mondialisation.

Qui domine la société mondiale ?
Pourquoi accorder à ces deux groupes un rôle aussi central ? Avec la notion de « bourgeoisie », la tradition marxiste identifie la domination économique à la possession des moyens de production et sa légitimation à la défense idéologique de l’ordre social. Aujourd’hui, les détenteurs de patrimoine, en particulier d’actifs financiers (actions, obligations…), sont le groupe social qui apparaît à beaucoup d’égards comme le plus puissant au sein des classes dominantes mondiales. Capables de menacer la stabilité d’une monnaie, de mettre en péril le système financier international, exigeant surtout, désormais, des activités économiques un retour maximal sur les bénéfices à très court terme, ces agents concentrent un colossal pouvoir économique. Par leur mainmise sur les sociétés d’assurance, fonds de pension, fonds spéculatifs, etc., les rentiers ont aujourd’hui le contrôle direct ou indirect d’une partie des systèmes productifs nationaux. De nombreux auteurs insistent à juste titre sur le pouvoir sans précédent des propriétaires de capital financier, ce qui justifierait de parler aujourd’hui de « capitalisme patrimonial » ou encore de « régime d’accumulation financiarisé ».
La reproduction de cette oligarchie financière s’appuie, de plus, sur l’existence d’un système médiatique désormais largement imprégné par les valeurs financières. Le secteur des médias et de la communication est aujourd’hui un élément important du fonctionnement économique. Il contribue de multiples façons à légitimer l’ordre existant et participe à la marchandisation du monde. Les grands médias, souvent contrôlés par les firmes multinationales, elles-mêmes soumises aux « lois de la finance », participent ainsi à la mise sur pied et à la légitimation d’un capitalisme financiarisé. Les propriétaires d’entreprises non financières, en particulier le patronat industriel, doivent aujourd’hui compter avec la domination du secteur financier, et avec le poids accru du secteur des médias et de la communication dans l’économie mondiale, ce qui modifie leurs stratégies de communication et leur rapport à l’information.
Le groupe des « cadres », qui se distingue plus ou moins nettement des propriétaires de capital, et en particulier celui des cadres dirigeants des firmes multinationales, concentre également un pouvoir considérable sur le système économique mondial, à travers l’exercice de la gestion des entreprises qui leur est « délégué » par les propriétaires du capital. Les « managers », même soumis au contrôle des détenteurs de capitaux, ont un rôle moteur dans la mise en œuvre des stratégies des firmes et dans le mouvement actuel de mondialisation. Souvent issus des directions financières, en particulier aux États-Unis, les chefs d’entreprise sont évidemment des acteurs majeurs de l’ordre économique, mais ils sont eux-mêmes très dépendants des détenteurs de capital financier qui les poussent à maximiser la « valeur actionnariale ».
Cette analyse conduit toutefois à minorer le rôle décisif de deux autres catégories d’agents sociaux qui, sans être nécessairement possesseurs de moyens de production et sans contrôler directement des entreprises privées ou même publiques, ne sont pas pour autant les purs et simples jouets de forces économiques qui leur seraient extérieures. Il s’agit de redonner toute leur place et leur efficacité aux économistes et aux acteurs politiques, sans pour autant nier le pouvoir économique des rentiers et des managers, quotidiennement redoublé par le fonctionnement du système médiatique. Économistes et acteurs politiques sont en effet détenteurs de deux types de ressources sociales : pour les premiers, un capital scientifique appliqué à l’économie qui rend possibles, entre autres, la représentation et la légitimation savantes de la réalité économique ; pour les seconds un capital politique, très lié à diverses formes d’expertise économique, qui leur permet de construire et de transformer les institutions sociales, notamment à travers la loi et, plus largement, les règles qui organisent la vie collective. Les interactions entre ces deux groupes ont un rôle moteur dans la mise en place et la reproduction d’un cadre politique et intellectuel cohérent et stable, garant du maintien de l’ordre économique et social. Les uns et les autres fabriquent et manipulent des croyances collectives, comme la croyance en la « neutralité économique », sans lesquelles cet ordre ne pourrait se maintenir durablement. Leurs relations aux pouvoirs économiques, qui sont loin de se réduire à la soumission mécanique à des intérêts financiers, occupent une place essentielle dans ce travail de construction.
Les agents dont nous parlons sont peu nombreux : quelques milliers d’économistes – dans les secteurs publics et privés – et de responsables politiques et administratifs ont ainsi largement contribué à la genèse d’une « révolution » politique et économique. À travers les organisations internationales, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale, l’Organisation mondiale du commerce (OMC), l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la Commission européenne, etc., qui regroupent chacune des équipes composées de centaines d’économistes, à travers le développement de directions administratives vouées aux études économiques, à travers les liens étroits entre universités et pouvoirs publics, les économistes sont directement partie prenante de l’action publique, aux côtés des acteurs politiques. C’est dans l’espace social situé à l’intersection des fractions dominantes de ces deux groupes que se joue une partie du processus actuel de mondialisation.

L’histoire sociale d’une alliance
L’alliance entre les dirigeants politiques et les économistes remonte – au moins – à l’apparition de grands États centralisés et bureaucratisés, en particulier en Grande-Bretagne et en France, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Dans la période d’affirmation de leur puissance économique, leurs gouvernants ont progressivement adopté une nouvelle conception de la « richesse de la nation », qui en a fait une condition de la puissance politique. Divers penseurs ont inventé des conceptions globales concernant la façon optimale de créer et distribuer les richesses. En France, les Physiocrates, qui sont les premiers à représenter le fonctionnement de l’économie sous la forme d’un « circuit », sont aussi des « savants de cour », conseillers – plus ou moins critiques – des monarques. Ils leur fournissent à la fois un discours savant, des faits, et des conseils politiques. Ces trois éléments ne sont vraiment interprétables que si l’on tient compte de leurs relations mutuelles : le discours savant a pour but proclamé l’interprétation des faits économiques, et les conseils pratiques sont la conséquence de cette interprétation. Les dirigeants politiques deviennent, surtout à partir du XVIIe siècle, des consommateurs de ces trois biens culturels. L’économie politique naît et se développe ainsi à la suite de l’apparition d’un « marché public » : les discours économiques produits par des acteurs de plus en plus spécialisés, reposant sur des données recueillies de façon toujours plus systématique, nourrissent l’action et les discours publics des acteurs politiques à travers la création d’institutions, la rédaction et la promulgation de textes de lois... Depuis lors, la science économique se « professionnalise » progressivement, notamment en Grande-Bretagne et aux États-Unis, en s’appuyant à la fois sur l’Université et sur la fonction publique, et en copiant le modèle des disciplines scientifiques « dures ».
À partir des années 1930, les économistes, désormais professionnalisés et diversifiés, tirent largement profit de la montée en puissance de l’intervention publique dans l’économie. La révolution russe (et la construction d’économies planifiées) apparaît d’ailleurs elle-même à certains égards comme un triomphe de la science économique, sous la forme de l’économie politique marxiste.
Durant la même période, se dissocient progressivement la propriété et la gestion du capital, ce qui se traduit par la montée des cadres et managers, de plus en plus formés aux techniques de gestion et à la comptabilité, au sein d’entreprises de taille croissante. Ils vont constituer la base sociale de la transformation « technocratique » et « rationalisatrice » du capitalisme qui a été abondamment décrite par la littérature (sociologique, économique, managériale…) sur les organisations. Se met aussi en place un « compromis » social qui assure aux classes populaires une progression importante de leurs salaires et une protection sociale élargie. Dans les pays capitalistes dominants, les économistes, souvent qualifiés de « keynésiens » ou d’« interventionnistes », le plus souvent professionnellement liés à l’État, produisent alors en grande quantité les trois éléments qui participent à la représentation et à la légitimation de cet ordre économique : des discours savants (les diverses formes de la « théorie keynésienne ») ; des faits économiques (produits d’abord par les instituts de statistique publique, relatifs aux principales grandeurs économiques, notamment grâce à la mise en place de comptabilités nationales : production, inflation, déficits commerciaux…, et de modèles de prévision) ; des conseils politiques (comme les recommandations visant à « relancer » l’économie par une politique de taux d’intérêt bas, par le déficit budgétaire, etc.). On peut considérer que la théorie keynésienne (dans ses diverses variantes) fournit une interprétation raisonnable des principaux faits économiques issus de l’appareil statistique. Elle conduit à des conseils globalement cohérents avec ce cadre théorique : une sensibilité favorable au « réglage fin » de la conjoncture et à un rôle actif de l’État face aux « défaillances du marché ». Les économistes, modestes, laissent aux politiques le choix des mesures à prendre, mais ils leur indiquent quels en sont les effets prévisibles. Au milieu des années 1960, ils pensent avoir apporté aux responsables des politiques économiques une série de solutions relatives à l’emploi, l’inflation et surtout à la croissance économique.
Dans les pays nouvellement indépendants, les économistes du développement formulent une vision optimiste des possibilités de mise en œuvre rationnelle de stratégies impulsées par l’État. En 1952, le futur « prix Nobel » Arthur Lewis pouvait ainsi écrire : « La planification dans les pays économiquement en retard représente une tâche bien plus ardue pour les gouvernements que la planification dans les pays avancés. (…) L’enthousiasme populaire est à la fois le lubrifiant de la planification et le carburant du développement économique – une force dynamique grâce à laquelle tout devient possible ».

L’alliance et la reconquête
Dans les années 1970, la cohérence de l’ordre économique « keynésien » se fissure au sein des pays dominants. Des « anomalies », comme le maintien d’une forte inflation dans un contexte de chômage croissant, fournissent l’occasion d’une remise en cause radicale. Les économistes néo-libéraux, regroupés depuis les années d’avant-guerre mais restés relativement marginaux et isolés jusqu’à alors, offrent une alternative relativement cohérente. Celle-ci va s’imposer auprès d’une nouvelle génération d’acteurs politiques, de droite et de gauche, dans les pays dominants, puis dans le reste du monde. Mais la nouvelle alliance prend corps de façon pragmatique autour d’une « utopie réaliste », c’est-à-dire d’un ensemble d’objectifs de politique économique relativement simples et réalisables, adossés à des théories savantes et à des données factuelles.
Il s’agit de faire progresser, à tous les niveaux de l’économie, les « mécanismes de marché » au détriment de toute autre forme d’allocation des ressources, car ils sont supposés être à la fois plus efficaces et garants d’un bien-être collectif supérieur. Ce nouveau credo libéral, selon l’expression utilisée par Karl Polanyi à propos de la Grande-Bretagne du dix-neuvième siècle, réactive diverses traditions politiques, sociales, morales. La nouveauté des années 1970 réside sans doute dans la plus grande imbrication entre les différentes dimensions de l’activité des économistes dominants, dans le cadre de leur alliance avec les acteurs politiques. On assiste alors à la production de théories savantes toujours plus diverses et sophistiquées, et légitimées comme théories « scientifiques », notamment par le recours à l’économétrie (la « nouvelle macroéconomie classique », puis celle qui s’intitule ironiquement « keynésienne », la théorie du « public choice », la microéconomie du marché du travail, etc.) ; à la production et à l’analyse de faits économiques sur lesquels peut s’appuyer l’utopie, et que la théorie permet d’interpréter (la montée de l’inflation, l’« échec » de diverses politiques de relance, la stagnation puis l’effondrement de l’Union soviétique et des économies à planification centrale, la différenciation internationale des « réussites économiques », etc.) ; enfin, à la production de conseils politiques très simples et applicables à différents niveaux (la lutte contre l’inflation et contre les déficits publics, la déréglementation des monopoles publics, la privatisation, qui culminent dans le « consensus de Washington » au début des années 1990). C’est aussi une période où, de la modestie affichée par rapport aux politiques, nombre d’économistes vont évoluer vers une certaine arrogance : leurs recommandations se font plus pressantes et la concurrence s’intensifie sur le marché du discours économique, où les firmes privées et les think tanks entrent en scène avec force. Les politiques vont se faire progressivement les porteurs – plus ou moins – zélés d’une utopie économique dont l’origine leur échappe de plus en plus.

La reproduction de l’alliance
L’un des principaux facteurs de la cohésion entre ces deux groupes est l’importance qu’occupe leur trajectoire scolaire, et plus précisément leur socialisation au(x) discours et argument(s) économiques. Économistes et acteurs politiques dirigeants sont deux fractions des classes dominantes pour lesquelles les stratégies scolaires et universitaires ont une importance décisive. Le savoir économique tient dans ces stratégies une place essentielle. L’accumulation de savoirs et de savoir-faire liés à l’économie (combinaison particulière de théories, connaissances factuelles et orientations normatives) n’est pas seulement, pour la plupart d’entre eux, un préalable ou un passage obligé : elle est au cœur de l’accumulation de pouvoir dans la société contemporaine. Elle façonne leurs habitus, et, par conséquent, elle a des effets sur l’ensemble de l’univers politique, intellectuel et moral, qu’ils contribuent à fabriquer et à maintenir.
Plusieurs travaux récents permettent de mieux comprendre quelles stratégies de reproduction ont conduit certaines fractions des classes supérieures, dans un grand nombre de pays, à investir dans la formation de haut niveau à l’économie, à la finance et au management. L’obtention d’un Master ou même d’un PhD (thèse de doctorat) en sciences économiques est, pour les responsables politico-administratifs impliqués dans la gestion économique et financière publique, l’un des éléments de stratégies d’accumulation de légitimité et de savoir-faire.
En France, la domination de l’École nationale d’administration dans le champ du pouvoir n’a pas entravé ce processus, bien au contraire. La Commission européenne est devenue l’un des nouveaux lieux où se déploient ces stratégies. La formation des futurs énarques, pour une majorité d’entre eux à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris, accorde aujourd’hui une place très importante à l’économie, envisagée dans ses trois dimensions : théorie, connaissances factuelles et politique économique. Au début des années 1990, selon Jean-Michel Eymeri, cet ensemble se cristallise dans ce que certains élèves qualifient même de « ligne du Parti », libérale, enseignée surtout dans les « conférences de méthode ». Le Que sais-je ? de Henri Lamotte et Jean-Philippe Vincent sur La Nouvelle Macroéconomie classique (couplé à celui sur La Nouvelle Macroéconomie keynésienne) a, par exemple, servi durant plusieurs années de concentré de dogme néo-libéral : renvoyant à un savoir formalisé qui trouve sa source quasi-exclusivement aux États-Unis, il construit l’image d’écoles théoriques nouvelles et novatrices, aux conclusions radicalement libérales. Cela a contribué à présenter comme dépassée, et à rejeter dans l’oubli, la vieille macroéconomie keynésienne appliquée, ancrée dans l’expérience des politiques économiques de l’après-guerre, qui fut longtemps l’horizon intellectuel et pratique des hauts fonctionnaires français. Il n’est donc guère étonnant que, parmi les économistes praticiens français les plus en vue, dans les organisations nationales et internationales comme dans le champ politique, figurent de nombreux énarques imprégnés de science économique.

Les économistes du parti socialiste ou comment vider la gauche de sa substance
Dans un parti issu du mouvement ouvrier comme le parti socialiste, les discours économiques ont toujours été des enjeux de lutte importants sinon décisifs. Mais le poids des économistes professionnels s’accroît sans aucun doute après le congrès d’Epinay en 1971, avec l’arrivée d’énarques et de jeunes économistes universitaires (Jean-Pierre Chevénement, Jacques Attali, Michel Rocard…), aux côtés de militants plus « traditionnels » qui incarnent un socialisme enraciné dans le monde des luttes sociales (comme Alain Savary, Pierre Mauroy…).
L’apprentissage en « autodidacte » du discours économique moderne s’impose surtout dans les années 1980 : Pierre Bérégovoy, ancien directeur adjoint de filiale à Gaz de France, qui devient ministre de l’Économie à la suite de Jacques Delors, fut sans doute l’incarnation en France de la « bonne volonté culturelle » des militants de la cause socialiste confrontés à la puissante légitimité d’un savoir qui leur échappait en partie. Les économistes du parti socialiste, qu’ils soient des « praticiens » issus du syndicalisme, de la fonction publique ou des universitaires, ne seront d’ailleurs pas les moins zélés des acteurs du retournement libéral, au côté des fonctionnaires des Finances : certains d’entre eux dirigeront des entreprises publiques, puis parfois privées (Jean Peyrelevade, Olivier Pastré, Denis Olivennes…), d’autres seront acteurs de la conversion libérale des institutions européennes (Jacques Delors, Pascal Lamy…).
Encore aujourd’hui coexistent dans la mouvance « sociale-libérale » des économistes praticiens, comme Laurent Fabius, Jacques Delors ou Pascal Lamy, et des économistes universitaires ou de l’administration, comme Thomas Piketty, Jean Pisani-Ferry, Jean-Paul Fitoussi, Daniel Cohen. Dominique Strauss-Kahn, à la fois universitaire et praticien, est situé à l’intersection des deux pôles. Il est bien difficile de dire lesquels sont les plus néo-libéraux, des praticiens ou des universitaires, d’autant que les uns et les autres n’ont cessé d’avoir pour stratégie politique et intellectuelle de légitimer le néo-libéralisme à la gauche de l’espace politique. Cela supposait de se construire une image progressiste et, simultanément, de maintenir l’essentiel du credo libéral. Les rapports du Conseil d’analyse économique, créé par Lionel Jospin, seront l’expression de la pensée sociale-libérale dominante à la fin des années 1990.
Thomas Piketty, jeune « prodige » de l’économie néo-classique, recruté par le Massachusetts Institute of Technology (MIT) à 20 ans et élu directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) à 29, s’est ainsi surtout fait connaître pour un ouvrage qui établit, sur la base de séries longues, que l’impôt progressif sur le revenu a eu des effets redistributifs (ce qui est apparu à nombre de journalistes, même « de gauche », comme une surprenante découverte historique). Mais, dans ses nombreuses chroniques au journal Libération ou dans des notes pour la Fondation Saint-Simon, il n’a jamais cessé de plaider pour la baisse des charges sociales, la réforme du système de retraites, la mise en concurrence des universités, etc. Seuls ceux qui ne lisent pas les économistes contemporains, en particulier les rapports du Conseil d’analyse économique, ont pu être surpris de le retrouver aux côtés de Jean-Paul Fitoussi, Jean Pisani-Ferry, mais aussi Jacques Delors et Michel Rocard du côté du soutien critique à la réforme Raffarin des retraites en 2003.
Il est frappant d’observer que, dans tous les pays où la social-démocratie a eu une position dominante dans l’espace politique, les économistes ont été les premiers acteurs du « recentrage » qui en a fait la branche « de gauche » du néo-libéralisme. Aux États-Unis, c’est parmi les économistes démocrates, étiquetés ironiquement « nouveaux macroéconomistes keynésiens », enseignants au MIT ou à Columbia, que se recrutent les économistes « de gauche » les plus favorables au néo-libéralisme : Stanley Fisher, Gregory Mankiw, Joseph Stiglitz (le seul parmi ceux-ci à avoir un peu perdu la foi récemment), Larry Summers ou encore Paul Krugman. Beaucoup exerceront dans les années 1990 des fonctions de premier plan au sein de l’administration économique et financière américaine et internationale (au gouvernement américain, au FMI ou à la Banque mondiale).
Un autre facteur de la cohésion entre économistes et acteurs politiques est la formation d’un environnement professionnel hybride entre les économistes « purs » des universités et les « économistes politiques » les plus pragmatiques et les plus proches du « terrain ». Ces derniers sont parfois dépourvus de formation économique générale initiale, mais ils compensent ce handicap scolaire par une familiarisation aux arguments économiques (voir plus haut l’encadré sur « Les économistes du PS »), et par une connaissance plus directe des institutions de la politique économique, du droit et des ordres de grandeur réels. Ces acteurs développent des mélanges particuliers de théories, connaissances factuelles et orientations de politique économique. Il existe ainsi, aujourd’hui, un ensemble de positions intermédiaires entre l’univers éthéré de la production de théories économiques candidates aux distinctions savantes et leur mise en œuvre pratique au jour le jour : économètres appliqués ou économistes de conjoncture dans les entreprises, dans les organisations politiques, syndicales, patronales ou les administrations, hauts fonctionnaires nationaux et internationaux formés à la science économique, membres de cabinets ou d’équipes de campagne qui fabriquent des discours, experts économiques « indépendants » (dans les think tanks mais aussi dans les organisations non-gouvernementales), responsables politiques proprement dits : tous combinent, à des degrés variables, les deux types de ressources décrits plus haut. Les passages et les liens d’une position à une autre se sont multipliés, d’autant plus que cet univers s’est progressivement internationalisé. Le marché du travail des diplômés d’économie s’est à la fois étendu et diversifié, permettant le développement d’un type nouveau de « circulation » des élites entre le savoir et la pratique. Enfin, la multiplication des supports médiatiques acquis à la cause du libéralisme et la montée en puissance d’un journalisme économique de plus en plus tourné vers l’entreprise ont permis la formation parallèle d’un marché des discours économiques lui-même étendu et diversifié.
L’analyse de la mondialisation proposée ici s’appuie sur un ensemble d’enquêtes et de données sociologiques et économiques. Elle met au premier plan une série d’observations ordinairement refoulées ou tenues pour secondaires. Le degré de mondialisation varie considérablement selon les domaines concernés. Il n’est pas aussi important que ne le disent les apôtres du néo-libéralisme, et dépend d’abord de facteurs politiques (chapitre 1). La notion de mondialisation cache et exprime tout à la fois la mise en œuvre progressive d’un programme politique dont la cohérence est autant pratique qu’intellectuelle. Ce programme néo-libéral, élaboré et légitimé principalement par des économistes, a été surtout mis en œuvre par des agents des champs politique et administratif : cette dualité fera l’objet du chapitre 2. La faiblesse empirique de la doctrine économique témoigne pourtant du fait qu’elle a largement échoué à l’aune de ses propres critères de légitimation, malgré toutes les stratégies de défense adoptées par ses zélateurs (chapitre 3). Les succès de ce programme politique reposent sur l’existence d’une base sociale relativement large, sans pour autant que sa mise en œuvre implique un soutien massif de « l’opinion ». Elle suppose plutôt un inlassable travail de construction politique et médiatique, mais aussi une forte résignation collective, en particulier des classes populaires (chapitre 4).
Réalisation : William Dodé