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Sportifs en danger
La condition des travailleurs sportifs
Parution : 15/02/2008
ISBN : 9782914968386
Format papier : 128 pages (11,5 x 17 cm)
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En matière d’ouvrage grand public, les productions engagées sur le sport et les sportifs alternent entre deux types de modèles : la fable et la critique radicale. Les rayons des bibliothèques regorgent de publications conçues sur le modèle de La fabuleuse histoire… (des JO, de tel ou tel sport, etc.) et autres hagiographies du même genre. Dans une moindre mesure, s’y rencontrent également quelques textes visant à dénoncer de façon unilatérale « les dérives » propres au sport : le dopage, la corruption, etc.
Entre exaltation euphorique de la compétition sportive et pure dénonciation de ses méfaits, il reste une place éditoriale pour une production engagée en faveur des sportifs et de leur condition spécifique à travers la description des tensions qu’ils traversent. Dans ce cadre, il s’agit d’ouvrir une approche inédite en considérant le sport d’élite comme un travail.
Observer les sportifs sous cet angle permet de mettre en évidence que les sportifs sont soumis à des conditions de pratique et d’existence caractérisées par une insécurité foncière.
Ouvrant des pistes de réflexion sociologique sur le fonctionnement de l’espace du sport de compétition, l’ouvrage se veut aussi être un outil dont pourraient se saisir les dirigeants du monde sportif pour aborder la question du traitement des sportifs sous un mode renouvelé ; un mode qui, échappant à la double alternative de la lecture passionnée et de la critique radicale, permettrait d’envisager des formes collectives de protection des sportifs.

Dossier de presse
Xavier Molénat
Sciences humaines n°196, août-septembre 2008
Salvador Martínez
El Siglo, 28/07/2008
Sylvain Pattieu
Rouge, 17/04/2008
Igor Martinache
Liensocio.org, 31/03/2008
Portrait de l'athlète en travailleur

Le sport est-il une activité économique comme les autres, ou bien doit-il rester une pratique désintéressée ? Le monde sportif a beau connaître des mutations de plus en plus rapides et profondes, la question revient toujours. Les opinions en présence restent les mêmes. D’un côté, les tenants du marché, les promoteurs de spectacles sportifs poussent à la professionnalisation de ces activités afin d’obtenir les meilleures performances possibles. De l’autre, les dirigeants de fédérations sportives, soutenus par l’État, opposés aux « dérives du sport » (argent, compétition exacerbée, perte des valeurs, dopage), ces derniers restant fidèles à l’esprit aristocratique des origines et défendant une conception vertueuse et désintéressée du sport. « Fraterniser, éduquer, intégrer » : la compétition sportive ne saurait servir de plus nobles objectifs.
Évangélistes du marché ou gardiens du temple

Spécialisés dans la sociologie du sport, Sébastien Fleuriel et Manuel Schotté n’entendent pas trancher ce débat. Bien au contraire, ils mettent le doigt sur ce qu’il y a de commun chez les « évangélistes du marché » et les « gardiens du temple » : le fait de « rendre impossible la reconnaissance du sportif comme travailleur à part entière ». Dans le cas des gardiens du temple, le raisonnement est implacable : le sport ne pouvant être qu’amateur, il ne saurait être question de le rémunérer, quand bien même il serait exercé à haut niveau. Cette « conception hautement idéalisée des pratiques » justifie, selon les auteurs, une domination paternaliste des sportifs, soumis à l’arbitraire des dirigeants envers qui ils doivent se montrer reconnaissants de pouvoir exercer leur passion.

De ce point de vue, la professionnalisation du sport a pu avoir un effet libérateur, en permettant au sportif de s’émanciper de la tutelle fédérale et d’être rémunéré pour son activité. Mais cette professionnalisation ne s’est pas accompagnée de la création d’un statut du sportif qui lui donnerait accès à un ensemble de droits. Il existe bien des formes de salariat, mais les revenus faramineux d’un Zidane ne sauraient occulter la précarité de la plupart des sportifs. L’athlétisme en est un exemple éloquent, où seuls les plus performants des coureurs touchent des primes. Étant donné la « glorieuse incertitude du sport », le risque est grand de s’être entraîné et d’avoir concouru pour rien. Inutile de s’enquérir d’une mutualisation des risques de blessure, ou de droits au chômage et à la retraite : pour les sportifs d’aujourd’hui, c’est de la science-fiction étant donné leur faible capacité de mobilisation. Un point de vue original dont on peut espérer qu’il contribue à renouveler un débat – l’État ou le marché ? – devenu sans doute stérile aujourd’hui. Et que l’on pourra méditer à l’heure de suivre les performances de nos champions aux Jeux olympiques de Pékin.

Xavier Molénat
Sciences humaines n°196, août-septembre 2008
El lado oscuro del deporte

A partir del ocho de agosto, Pekín alberga los Juegos Olímpicos. Más allá de la polémica sobre si el olimpismo es soluble con el régimen chino, se encuentra la no menos controvertida situación de los protagonistas en Pekín: los deportistas. Según Sébastien Fleuriel y Manuel Schotté, sociólogos del Centro Nacional francés de Investigaciones Científicas (CNRS), “los deportistas viven más la precariedad que los beneficios del éxito deportivo”. Ambos investigadores firman Sportifs en danger, un alegato por el “reconocimiento de los deportistas como trabajadores”.

La precaria realidad del profesional del deporte es difícil de percibir. La imagen de los deportistas que vehículan las instituciones, los Estados, las federaciones deportivas o los medios de comunicación, es fundamentalmente la del deportista de éxito. Sin embargo, a la sombra de los éxitos de Rafael Nadal, la selección española de fútbol o del rendimiento de los candidatos a medalla del equipo olímpico español que acude a Pekín, se encuentra una situación del deportista de alto nivel mucho menos brillante. Esta es la idea que defienden, contra corriente, Sébastien Fleuriel y Manuel Schotté.

“Los deportistas de alto nivel, en general, viven en la precariedad”, dicen a EL SIGLO los autores de Sportifs en danger (Deportistas en peligro) . “Salvo los equivalentes en otros deportes a lo que son Zinédine Zidane para el fútbol o Nadal para el tenis, si uno mira el conjunto de los deportistas, éstos no sacan un gran beneficio de su actividad deportiva”, aseguran Fleuriel y Schotté. Para ilustrar esta idea, los sociólogos del CNRS recurren al ejemplo del fútbol británico. Según Fleuriel y Schotté “si sólo tenemos en cuenta las carreras de los grandes deportistas, con 15 años de ejercicio de la profesión y con beneficios de millones de euros; sepuede pensar que ser futbolista es algo muy bueno”. Sin embargo, señalan los autores de Sportifs en danger, esta es una “conclusión equivocada”, porque los “estudios sobre el conjunto de jugadores de fútbol en el Reino Unido muestran que los futbolistas están en peligro cuando no son superestrellas” habida cuenta de que “están lesionados de manera más o menos perpetua”. Es decir, que un jugador de fútbol profesional en el Reino Unido, si juega 35 partidos al año, “juega 30 veces con dolores o con alguna lesión menor”, precisa Schotté.

En contextos como éste, Sportifs en danger se presenta como una “herramienta a disposición de los deportistas” para que se den cuenta de su “situación de precariedad”. El libro se asienta en más de 70 referencias bibliográficas relativas a la situación social de la élite del deporte. Entre ellas se encuentra una investigación de Fleuriel y Schotté sobre la “reconversión” de los atletas franceses que participaron en los Juegos Olímpicos de Munich de 1972 y de Barcelona de 1992. De los 142 entrevistados — protegidos por el anonimato —, “más de un tercio presentan traumatismos o patologías vinculadas a la práctica deportiva de alto nivel”. Al abordar esta cuestión, los autores nos dejan ver algunas de las respuestas de los interrogados. “La práctica del tiro me ha dejado medio sordo” porque “hacía una media de 60.000 disparos al año”,
confiesa un ex tirador olímpico a los autores de Sportifs en danger. “Estoy en tratamiento diario contra mis dolores de espalda”, revela otro deportista olímpico que, tras haber abandonado toda práctica deportiva, asegura: “Me destrozo el estomago con la medicación, pero ésta me permite caminar y ocuparme de mis hijos”. Un tercer caso da cuenta de que el “fin de una carrera” olímpica puede estar marcado “por problemas de anorexia mental a los que se añade la bulimia”. Estos testimonios ponen en entredicho el concepto decimonónico de “olimpismo” que pensara Pierre de Fredi, más conocido como el barón de Coubertin. Para el principal responsable de la aprobación del restablecimiento de los Juegos Olímpicos en 1894 y todos los que han seguido su estela, el olimpismo es una “filosofía de vida al servicio del desarrollo armónico del hombre y de la sociedad”.

A diferencia de España, donde al profesional del deporte se le reconoce como a un “trabajador” y donde “la jubilación del deportista está regulada desde hace sólo un par de años”, según expone a EL SIGLO Francisco Samso Bardes, profesor de Derecho del Trabajo y de la Seguridad Social en la Universidad de Barcelona, en Francia, el profesional del deporte no cuenta con el “estatus de trabajador”, constatan los autores de Sportifs en danger. De ahí que Fleuriel aclare que “pese a que el Estado francés es uno de los pocos que tiene una ley sobre el deporte, no es por ello que Francia va por delante en la materia”. Ese texto “no piensa al deportista de alto nivel en su versión protegida”, asegura el investigador. Tanto es así que en Francia no se ha pensado “en qué pasa después de que el deportista haya terminado su carrera”, subrayan los autores de Sportifs en danger, para quienes el estatus galo de “deportista de alto nivel” no es más que “un molde vacío”.

Fleuriel y Schotté señalan a “los dirigentes” como los responsables de la precariedad de los deportistas. En la acusación, coinciden con el corredor Carl Lewis, cuyas reflexiones tienen cabida en el estudio de los dos investigadores del CNRS. Según escribe en sus memorias — Inside Track, Ed. Sphere Books, 1990 — el “hijo del viento” que lograra nueve oros olímpicos a lo largo de su carrera, “el mejor modo de definirme es ‘aficionado-profesional”. “Profesional”, precisa Lewis, “porque me gano la vida con el deporte” y “aficionado” porque “la gente que dirige nuestro deporte quieren que el público piense que nosotros sólo practicamos deporte por el placer de practicarlo”.

Para los autores de Sportifs en danger, la amenaza que pesa sobre los deportistas presenta dos dimensiones. Por un lado, la que corresponde con “la concepción paternalista del deporte” de las federaciones y de los Estados y que impone “las prácticas deportivas sin remuneración”. Por otro lado, el segundo frente que fragiliza al deportista es el que han abierto quienes “promueven un deporte que se vende como un espectáculo fundamentado en la competencia”, escriben Fleuriel y Schotté.

Pese a que pueden parecer diferentes, estas dos visiones del deporte ven del mismo modo al deportista, “carente de toda protección social”, e ”‘interesante’ en la medida én que lo son sus resultados”, mantienen los sociólogos galos. A partir de esta constatación, los autores de Sportifs en danger no tienen la ambición de plantear en las escasas 110 páginas de su libro un modelo alternativo. No obstante, subrayan la necesidad de que los deportistas cooperen en la elaboración de un marco jurídico que enmarque su actividad. Asimismo, se hace una invitación a mirar el modelo deportivo paradójicamente proteccionista que se desarrolla en la cuna del neoliberalismo, EE UU y Canadá.

Al otro lado del atlántico, “el sistema de las ligas cerradas como pueden ser la NBA en el baloncesto o la NHL en el hockey, permite a los clubes que participan en ellas no correr el riesgo de ver todos sus esfuerzos reducidos a nada por malos resultados deportivos” porque “existe un sistema de reequiblibraje que iguala de un año para otro el nivel de los equipos”, señalan Fleuriel y Schotté. En este sistema de ligas cerradas, el derecho a la huelga está reconocido. Así, los jugadores de hockey de la NHL suspendieron la temporada de 2004–2005 por las diferencias en materia económica mantenidas con los representantes de la liga.

Según los autores de Sportifs en danger, “el modelo a defender partiría del reconocimiento de que el deportista sea un asalariado, que es una forma de protección social del trabajador”. Siendo éste un eventual punto de partida, las “verdaderas soluciones a la precariedad pasan por la participación de los profesionales del deporte en las decisiones sobre las cuestiones que les incumben”, mantienen los sociólogos del CNRS. Sin embargo, a día de hoy los deportistas “forman parte de un sistema que no les permite dotarse de las herramientas suficientes para comprender su situación”, concluye Fleuriel. Esta circunstancia es la mayor de las dificultades que encuentran los profesionales del deporte a la hora de organizarse en lo que sería una “internacional deportista”, según el término que podría designar la unión de los atletas de todo el mundo.

Salvador Martínez
El Siglo, 28/07/2008
À l’heure où les Jeux olympiques de Pékin mobilisent les médias sur la question du boycott, le bref ouvrage de Sébastien Fleuriel et Manuel Schotté, deux jeunes sociologues, s’écarte judicieusement de l’événement sportif en lui-même pour s’intéresser à l’arrière-scène et même aux coulisses des activités sportives. Que ceux qui souhaitent débattre de façon stérile « pour » ou « contre » le sport passent leur chemin, ce livre n’a pas pour ambition de porter un jugement moral ou définitif sur une activité et une pratique sportives, mais de décrire les mécanismes qui conduisent de nombreux sportifs à la précarité. Derrière les salaires et contrats de Zinedine Zidane ou Laure Manaudou, de nombreux travailleurs du sport vivotent de leur art, de leur métier. Ils parcourent les meetings d’athlétisme, font le spectacle lors des courses régionales, s’entraînent et consacrent une partie de leur vie à la pratique compétitive pour des sommes dérisoires en définitive. Au nom de l’idéologie du sport amateur et désintéressé, le statut de travailleurs leur est dénié par des dirigeants fédéraux, enfermés dans une vision conservatrice et paternaliste, qui dénoncent l’argent dans le sport pour mieux maintenir leur mainmise. Ceux qui prônent le marché du sport-spectacle s’appuient également sur cet idéal amateur et ce refus de reconnaître le professionnalisme, et ils aggravent les conditions de travail des sportifs. Sans oublier que de nombreux athlètes sont d’origine étrangère et voient leur précarité renforcée par les incertitudes concernant la légalité de leur séjour en France. La passion masque alors l’exploitation, la pénibilité des conditions de travail et constitue un frein à toute mobilisation collective, tandis que le corps même des sportifs est exposé. Un plaidoyer argumenté, chiffré et passionnant en faveur des droits sociaux des athlètes, qui bouleverse les idées reçues sur le sport, et déplace le débat de la morale et de l’éthique vers le social.
Sylvain Pattieu
Rouge, 17/04/2008

« L’important, c’est de participer ». La devise du baron Pierre de Coubertin résume encore l’éthique censée fédérer les sportifs, de la pratique occasionnelle jusqu’au plus haut niveau. Et si le désintéressement n’était pas en fait d’abord une idéologie permettant l’exploitation des participants par les organisateurs du spectacle sportif ? Telle est en substance la thèse que défendent Sébastien Fleuriel et Manuel Schotté, maîtres de conférence en sociologie à à l’université de Lille 2, sont membres du Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales (CERAPS-CNRS). Plus exactement, expliquent-ils, les sportifs de haut niveau sont pris entre le marteau des dirigeants du mouvement sportif et l’enclume du marché dans sa version le plus débridée. Le pouvoir paternaliste des premiers est en effet légitimé par les valeurs désintéressées sur lesquelles s’est institutionnalisée la pratique sportive depuis un peu plus d’un siècle et les autorise à exercer un fort arbitraire tout en passant pour généreux, tandis que le second est présenté aujourd’hui comme le seul mode d’organisation « réaliste » de la compétition, au plus grand bénéfice des sponsors et autres promoteurs du spectacle sportif, mais pas des compétiteurs qui ne parviendront pas tout en haut du podium malgré un entraînement acharné.

Le moyen de sortir de cette double impasse consisterait selon les auteurs à reconnaître la pratique sportive intensive comme une profession à part entière, avec les garanties protectrices attachées à la condition salariale dont Robert Castel a bien décrit l’émergence progressive1. Seule une mobilisation collective des sportifs eux-mêmes pourrait sans doute permettre une telle reconnaissance2, mais celle-ci est entravée par l’idéologie du désintéressement et de l’ « exception sportive » ainsi que par un cloisonnement largement artificiel entre disciplines dont les sportifs ne sont pas les derniers défenseurs. On notera l’analogie de cette analyse avec celle que Lilian Mathieu a récemment dressé de l’espace de la prostitution, dont les travailleuses et travailleurs sont eux-mêmes insécurisés par la polarisation du discours public entre abolition et libéralisation de leur pratique3.

Dans la première partie de l’ouvrage, Sébastien Fleuriel et Manuel Schotté retracent donc la genèse de la « définition légitime » du sport telle qu’elle s’est progressivement imposée dans l’Hexagone. Ils rappellent ainsi, à partir du travail de Norbert Elias et Erich Dunning4 que le sport moderne ne s’est diffusé en France qu’à la fin du XIXe siècle, et que l’imposition d’un code amateur imposant strictement la gratuité de la pratique a d’abord rempli une fonction distinctive, garantissant « la préservation d’un entre-soi propice à assurer la valeur sociale accordée au sport et à ceux qui s’y adonnent » (p.10). Les dirigeants bénévoles se sont ainsi progressivement posés comme les « gardiens du temple » des valeurs morales associées au sport, légitimées en cette mission par l’encadrement de l’Etat, à partir du moment où celui-ci a reconnu dans le sport un levier d’éducation et de contrôle de la jeunesse, ainsi que par un discours médiatique qui contribue largement à diffuser l’idée que « l’argent » serait le premier fléau du sport. Mais cette manière de dénier à la pratique sportive intensive le caractère d’un travail permet surtout aux dirigeants d’exercer une domination paternaliste, que leur « désintéressement » théorique5 achève de légitimer.

Pour sortir de la tutelle fédérale, les sportifs n’auraient qu’à se jeter dans les bras du « professionnalisme ». Tel est le message des organisateurs de spectacles sportifs et de certains « experts » du « management » sportif, que les auteurs qualifient d’ « évangélistes du marché » en empruntant l’expression forgée par Keith Dixon pour désigner les promoteurs du sens commun néolibéral au Royaume-Uni6. Le terme de professionnalisme est trompeur, car il ne s’agit pas d’une profession au sens traditionnel du terme, avec une organisation structurée et un ensemble de règles encadrant la catégorie, mais au contraire d’un marché du spectacle sportif où règne la règle du « winner-take-all », reconnue par tous comme la meilleure source de motivation et donc de spectacle. Les sportifs sont ainsi considérés dans ce nouveau modèle en progression comme des « entrepreneurs » d’eux-mêmes, et en cela pourraient préfigurer, comme les artistes7, la future condition de l’ensemble des travailleurs si la dérégulation du marché de l’emploi en route se poursuit.

En fait, comme les auteurs le montrent, ces deux discours opposés font bel et bien système au profit des « gardiens du temple » et des « évangélistes du marché »... et au détriment des sportifs. Car s’ils s’affrontent pour le contrôle de ces derniers, les responsables sportifs sont de facto associés dans leur précarisation. Les uns et les autres invoquent ainsi une « exception sportive » les premiers pour sauvegarder les valeurs qui sous-tendent leur tutelle, et les seconds pour maintenir la rentabilité de leurs entreprises. Ils convergent notamment sur le mythe d’un « marché universel de la performance » où il apparaît tout « naturel » de rémunérer les sportifs en fonction des résultats et non des efforts consentis.

Les sportifs de haut niveau évoluent ainsi dans une double-injonction contradictoire : apparaître comme des amateurs désintéressés dont les nombreux sacrifices sont déposés au pied de l’autel de l’« amour du sport », et se penser comme des professionnels contraints de développer des stratégies pour accumuler les ressources monétaires nécessaires. Le cas des athlètes d’élite qui écument les nombreuses courses sur route organisées chaque week-end aux quatre coins du pays qu’a étudié Manuel Schotté est ainsi exemplaire. Assurant le spectacle loin devant la masse des « coureurs du dimanche », ils doivent se livrer une lutte acharnée pour atteindre une des rares places primées de quelques centaines d’euros et ne pas repartir d’euros. Un système efficace pour les contraindre à « se dépasser » et qui entrave toute stratégie coopérative comme le « freinage » que pratiquent certains ouvriers de chantier par exemple pour supporter la charge de travail. Et ce ne sont pas que les porte-monnaie de ces « prolétaires de la performance » qui sont constamment menacés, mais également leur santé. Troubles articulaires, dysfonctionnements des organes, anorexie mentale ou boulimie sont ainsi surreprésentées chez les athlètes de haut niveau en fin de carrière (sans même parler des nombreuses blessures qui parsèment la carrière et y mettent souvent brutalement fin, ou des conséquences du dopage que les auteurs laissent de côté). Et encore ne s’agit-il pas des seuls problèmes de la retraite « sportive », puisque non seulement les individus concernés n’ont généralement pas cotisé au régime général, mais que la reconversion dans une autre activité s’avère souvent problématique. Ils sont soumis là encore au bon vouloir des dirigeants d’instances officielles qui peuvent éventuellement leur « offrir » un poste dans l’encadrement d’autres sportifs.

La pratique intensive du sport constitue ainsi une activité où, à l’inverse de la finance [8] les pertes sont individualisées et les profits collectivisées. Ainsi, la victoire d’un sportif ou d’une équipe est-elle revendiquée par ses dirigeants (et ses supporters serait-on tenté d’ajouter), tandis qu’en cas de défaite, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes…

Cette difficulté à construire la figure de travailleur sportif tient donc à l’entretien de deux idéologies en apparence concurrentes, mais qui convergent dans l’exploitation des sportifs (mais aussi des salariés d’associations sportives9). Une idéologie d’autant plus permissive qu’elle imprègne les sportifs eux-mêmes, qui comme le public sont leurrés par la surexposition des quelques-uns qui parviennent à tirer leur épingle du jeu tandis que les « recalés » bien plus nombreux sont soigneusement laissés dans l’ombre10. Cette situation est également entretenue par les nombreux clivages qui structurent le monde sportifs, et notamment la croyance des pratiquants de chaque discipline en la singularité de leur sport par rapport aux autres. Cette individualisation des situations de travail, à l’oeuvre également dans d’autres sphères du monde professionnel, entrave logiquement toute possibilité d’une action collective pour engager la construction de ce statut de sportif professionnel. Pourtant, de telles mobilisations sont possibles, l’exemple ayant été donné quelque peu paradoxalement par les Etats-Unis où les joueurs de hockey sur glace ou de base-ball ont été capables récemment de déclencher des grèves victorieuses d’une ampleur remarquable. Espérons que cet ouvrage contribuera à initier une prise de conscience de la part des sportifs qui consacrent une bonne part de leur vie à leur pratique. Dénotant avec une bonne part de la littérature scientifique consacrée au sport – et dont les auteurs expliquent qu’elle sert largement les « évangélistes de marché », Sportifs en danger vient dévoiler les enjeux que cachent certains discours « vertueux »11, une tâche qui suffirait à elle seule à justifier l’existence de la recherche sociologique. Laquelle ne mériterait pas « une heure de peine si elle ne devait avoir qu’un intérêt spéculatif » comme le disait si justement Durkheim…

1 cf Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995

2 A l’instar de celle de la catégorie des « cadres » en France, qui tient très largement à un travail actif de construction de ses membres comme l’a bien montré Luc Boltanski – cf « Taxinomies sociales et luttes de classes. La mobilisation de “la classe moyenne” et l’invention des “cadres” » , Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 29, 1979, p.75–105 et Les cadres. La formation d’un groupe social, éditions de Minuit, 1982

3 Voir La condition prostituée, Textuel, coll. “La Discorde”, 2007, dont une note de lecture est disponible ici ?id_article=2943

4 Sport et civilisation. La violence maîtrisée, Fayard, 1994 [édition originale en 1986]

5 Car s’ils ne sont souvent pas directement rémunérés, les dirigeants de clubs, comités ou fédérations profitent souvent de bénéfices secondaires loin d’être négligeables – l’exemple extrême étant celui des responsables du Comité International Olympique (CIO) éclaboussés par de récents scandales de corruption liés au choix des sites où doivent se tenir les prochaines olympiades d’été comme d’hiver

6 Cf Les évangélistes de marché, Liber-Raisons d’agir, 1998

7 Voir Pierre-Michel Menger, Portrait de l’artiste en travailleur. Métamorphoses du capitalisme, Seuil, coll. « La République des idées », 2003

8 Voir notamment sur ce sujet les travaux de l’économiste Frédéric Lordon, par exemple « Crises financières, n’en tirer aucune leçon », Le Monde diplomatique, mars 2008

9 Un phénomène que l’on retrouve dans d’autres sphères de l’activité associative, comme l’a bien montré notamment l’ouvrage collectif dirigé par Annie Collovald dans L’humanitaire ou le management des dévouements. Enquête sur un militantisme de “solidarité internationale” en faveur du Tiers-Monde, Presses Universitaires de Rennes, 2002

10 Voir par exemple sur la question des « naufragés » de la sélection dans le football l’article de Johann Harscoët, « Tu seras Pelé, Maradona, Zidane ou… rien », Le Monde diplomatique, juin 2006

11 Voir dans un autre registre – financier – malheureusement d’actualité, Et la vertu sauvera le monde. Après la débâcle financière, le salut par l’« éthique » ? de Frédéric Lordon, Liber-Raisons d’agir, 2003

Igor Martinache
Liensocio.org, 31/03/2008
Réalisation : William Dodé