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Un abécédaire du blairisme
Pour une critique du néo-libéralisme guerrier
Parution : 17/05/2005
ISBN : 2914968140
Format papier : 192 pages (11 x 17,5 cm)
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De la droite libérale aux socialistes, le personnel politique européen se prépare à saluer la victoire des néo-travaillistes aux élections législatives britanniques du printemps 2005 : comment comprendre ce paradoxe apparent ? Le New Labour d’Anthony Blair, au pouvoir depuis 1997, a ouvert la voie du ralliement des socialistes au dogme néo-libéral : « la troisième voie ». Sous couleur de modernisation, de refus des dogmes, de dépassement des clivages traditionnels, il a beaucoup contribué à faire de la droite et de la gauche de gouvernement des concurrents de plus en plus indiscernables. Qu’il s’agisse de la précarisation de l’emploi, des droits syndicaux, des services publics, de la démocratie, le bilan de la politique mise en œuvre par les néo-travaillistes pendant leurs deux mandats est sans équivoque. Sans compter le versant guerrier du néo-libéralisme anglo-saxon qu’illustrent les cinq interventions militaires en huit ans et le soutien indéfectible du néo-travaillisme à la politique impériale de George W. Bush. Pour comprendre le soutien enthousiaste du Premier ministre britannique au traité constitutionnel européen, il suffit de savoir que la « nouvelle » Grande-Bretagne est souvent proposée comme modèle pour l’Europe de demain…
Cet Abécédaire du Blairisme propose une analyse des origines intellectuelles et politiques et un bilan des réalisations du nouvel impérialisme libéral anglo-saxon. Mais il indique aussi les prémices de la résurrection d’une « gauche de gauche »…
D - Dieu et les siens
Jamais au XXe siècle, Dieu n’a été autant sollicité au Royaume-Uni pour appuyer la politique décidée par le gouvernement en place. S’il est vrai qu’il n’y a pas de séparation entre l’Église et l’État au Royaume-Uni et que, grâce à une règle aussi archaïque qu’indéfendable, le chef de cet État se doit encore d’être de confession protestante, l’influence de la religion sur la vie publique britannique est aujourd’hui en régression et, jusqu’à une période récente, l’instrumentalisation de la foi dans les débats publics n’était plus de mise. Il n’y a rien d’étonnant à cela puisque la religion occupe une place bien moins importante dans la vie des Britanniques, au moins depuis le milieu du XXe siècle. En effet, le Royaume-Uni connaît une évolution semblable aux autres pays européens : déclin des religions institutionnelles dominantes – anglicanisme et presbytérianisme – et diminution du nombre de Britanniques se déclarant pratiquants (même si parallèlement le catholicisme, minoritaire, se maintient et que l’islam ainsi que d’autres églises des minorités ethniques progressent). Il est donc cocasse de voir la direction du parti néo-travailliste réintroduire la référence religieuse pour légitimer certaines de ses actions, d’autant plus que ce même gouvernement manie très volontiers la rhétorique de la modernité, voire de la « post-modernité ». Plusieurs membres des équipes gouvernementales successives de Blair sont des chrétiens évangélistes et mobilisent leur foi et leur morale pour populariser leurs actions et les mesures qu’ils préconisent. C’est le cas de Frank Field, venu du monde associatif – du Child Poverty Action Group, un groupe de pression sur la pauvreté – chargé des Affaires sociales dans le premier gouvernement de Blair. Field a été l’un des premiers à introduire la notion d’underclass, empruntée au néo-conservateur américain Charles Murray, pour décrire ce qui est présenté comme une nouvelle catégorie de pauvres, se tenant délibérément en dehors du marché du travail, peu enclins à assumer leurs responsabilités parentales, vivant dans une marginalité voulue, moralement répréhensible. Dès 1995, Field désigne l’adversaire dans des termes directement empruntés aux tabloïds britanniques : « Les mensonges et la fraude sont généreusement récompensés par un système de protection sociale qui coûte £ 15 par jour (sic) en impôts à chaque travailleur salarié. Il est facile de sous-estimer les conséquences destructrices de la protection sociale telle qu’elle est actuellement organisée dans notre pays. » Nous voici donc revenus à la bonne vieille distinction des moralisateurs chrétiens de la période victorienne : les pauvres méritants et les non-méritants, vivant criminellement sur le dos des honnêtes gens. Une année plus tard, Field a été encore plus explicite dans un article publié par le think-tank néo-libéral, l’Institute for Economic Affairs : « La politique sociale (welfare), écrivait-il, devrait ouvertement récompenser les bons comportements et être utilisée (par l’État) pour promouvoir les rôles que la nation souhaite valoriser. »Si le passage de Frank Field a été bref dans le gouvernement de Blair on ne peut pas en dire autant de David Blunkett, autre blairiste de la première heure aux croyances évangéliques et au verbe dénonciateur, en poste de mai 1997 à décembre 2004. Dans le premier gouvernement de Blair, Blunkett a été ministre de l’Éducation, et, après 2001, il a remplacé Jack Straw aux Affaires intérieures. Jusqu’à sa disgrâce, Blunkett, venu de la gauche municipale des années quatre-vingt, avait le vent en poupe. Ses dénonciations répétées des syndicats de l’enseignement et de leur corporatisme, ses envolées contre des enseignantsincompétents, sa promotion de l’excellence souvent associée à l’intervention du privé, son encouragement à la privatisation rampante de l’enseignement par le biais des « partenariats public-privé » ont fait de lui un ministre courtisé par la presse de droite et soutenu par la fraction la plus conservatrice de la population, un peu à l’image de Claude Allègre en France. Son passage au ministère de l’Intérieur a été marqué par une politique encore plus répressive que celle de son prédécesseur, qui n’était pourtant pas un tendre (à tel point que certains juges britanniques s’en sont inquiétés…), une politique qui a continué à accroître un taux d’incarcération déjà sans précédent. La doctrine de zéro tolérance des incivils, qui commencent en Grande-Bretagne avec les tagueurs et les laveurs de vitres postés aux carrefours, a trouvé en lui un applicateur zélé. Tout en dénonçant, dès ses premiers discours publics et encore aujourd’hui, ces politiciens sans scrupules qui truffent leurs interventions d’allusions à leur foi chrétienne, Blair n’a eu de cesse de partager avec ses auditeurs, surtout lors des crises qu’il a dû affronter, ses propres croyances religieuses.
Dans la version officielle de sa biographie reprise, avec tout le respect que l’on pouvait attendre de lui, par son biographe le plus sympathique, Jon Sopel, Blair est venu à la religion lors de ses études à l’université d’Oxford où il a découvert l’oeuvre du philosophe
écossais, John MacMurray, un temps engagé dans le dialogue avec le marxisme, mais devenu au fil du temps à la fois très anti-marxiste et adepte d’un « communautarisme
» aux allures mystiques. Si Blair ne cache pas sa croyance religieuse, expliquant dans ses interventions publiques l’importance, pour lui, de la prière (priant d’ailleurs avec le Président américain), en appelant au jugement ultérieur de son Créateur lorsqu’il a été mis en difficulté sur le nombre de morts causés par sa décision personnelle de soutenir l’intervention américaine en Irak, il semble, néanmoins, avoir quelque embarras à déterminer la nature exacte de sa foi, qui penche tantôt du côté de l’église anglicane, tantôt du côté du catholicisme romain de sa femme, ou bien vers les pratiques plus ou moins rocambolesques du New Age.
Cet engouement de Blair pour le surnaturel serait anecdotique s’il ne fournissait pas une des clés de compréhension d’une alliance, étrange au premier regard, entre le républicain fruste et ultraconservateur, George W. Bush, et le néo-travailliste aux allures et au verbe branchés. C’est bien au nom de leurs valeurs chrétiennes communes et devant le jugement final de Celui qu’ils représentent comme le Tout-Puissant que ces deux hommes ont engagé leurs pays dans une série d’interventions meurtrières et déstabilisatrices contre ceux qui forment – faut-il le rappeler – « l’Axe du Mal ».

« Personnellement je trouve un certain réconfort dans la prière et la lecture des Évangiles. Ce sont des textes fascinants qui expriment de manière extraordinaire les valeurs humaines les plus sensibles. Je suis également lecteur de l’Ancien Testament que je trouve, à certains égards, plus détaillé et plus vif. » Blair dans New Britain, p. 57.
« Que Dieu vous bénisse. » La phrase que Blair a finalement renoncé à prononcer pour clore son adresse à la nation la veille de l’intervention anglo-américaine en Irak en mars 2003.


E - Europe
La politique européenne du Royaume-Uni a toujours été d’une grande ambivalence : dès la mise en place des nouvelles institutions européennes après la Deuxième Guerre mondiale, les dirigeants britanniques, travaillistes et conservateurs réunis, ont adopté une attitude que l’on pourrait qualifier d’« obstructionnisme intermittent » destinée à la fois à permettre aux Britanniques de garder un pied dans le processus de construction européenne tout en maintenant les liens historiques avec les États-Unis et l’Empire (devenu peu à peu le Commonwealth). De Gaulle avait très bien compris cette ambivalence ; elle était la motivation première de son veto à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le marché commun, dès 1961. Il va sans dire que cette ambivalence n’a pas pris fin avec l’entrée britannique dans la Communauté européenne en janvier 1972. La période thatchérienne était exemplaire de ce point de vue, et marquée par une véritable guerre d’usure entre Thatcher et ce qu’elle percevait comme les lourdeurs bureaucratiques et les fréquentes dérives « socialisantes » de l’institution. On se rappellera, en particulier, son intransigeance concernant la contribution britannique au budget européen. Malgré ses victoires incontestables en termes d’avancée du projet libéral au sein même de l’Europe (en particulier lors des négociations du marché unique en 1986), la Dame de Fer a fini par se détourner de l’Europe à partir de son célèbre « discours de Bruges » de 1988, dénonçant à cette occasion le « super-État européen », et considérant que la création d’une Europe libérale à l’image de son propre pays, qu’elle venait de transformer de fond en comble, était hors de portée. Il restait trop de résistances au sein de l’Europe ; un mouvement social qui, à la différence de la situation en Grande-Bretagne, continuait à peser sur le processus décisionnel, et trop de partis, de droite comme de gauche, qui n’avaient pas complètement compris l’évangile du marché sans entrave. Thatcher a fini sa carrière politique en rêvant d’un retrait britannique de ce qui était devenu à ses yeux « une nouvelle Union soviétique » et à l’intégration de son pays dans une aire de libre échange nord-atlantique.L’arrivée de Blair sur la scène internationale était ressentie comme un tournant dans la politique européenne de son pays et le Premier ministre britannique ne ménageait pas sa peine à marquer sa différence avec ses prédécesseurs, à tel point qu’une bonne partie de l’opinion européenne et surtout des dirigeants socialistes européens ont voulu voir en lui un véritable pro-européen. Ses multiples contacts avec ses homologues européens immédiatement après son élection en 1997, ses prises de position sur le « chapitre social » du traité de Maastricht, rejeté par les conservateurs et accepté par les néo-travaillistes, son aisance apparente dans les rapports avec Lionel Jospin en France et Gerhard Schröder en Allemagne, semblaient confirmer ces premières impressions. Et il y avait, en effet, une différence majeure avec les conservateurs : Blair croyait réellement en sa capacité de transformer l’Europe et de faire de son pays, comme il disait si bien, le « phare du XXIe siècle ». À la différence du conservatisme finissant, le néo-travaillisme avait une stratégie européenne et un ensemble d’objectifs qui restaient dans le domaine du possible :
• avancer vers une forte libéralisation des échanges entre l’Europe et le reste du monde en démantelant ce qui restait des protections nationales ;
• pousser plus loin dans le sens de la flexibilité des marchés de l’emploi, en exportant le modèle britannique dans l’espace européen ;
• défendre la nécessité d’une « réforme » de la protection sociale en Europe qui permettrait à la fois de réduire les dépenses dans ce domaine et d’imposer de nouvelles contraintes à celles et ceux qui bénéficiaient de l’aide sociale afin de pousser les plus récalcitrants vers le marché
du travail, quels que soient le type et les conditions d’emploi proposés par les employeurs. C’est le système « Welfare to Work » avec son ciblage de certaines catégories de chômeurs (jeunes, parents isolés, etc.) qui est proposé à l’exportation. Le MEDEF français a été l’un des premiers à soutenir ces réformes à la britannique, avec un PARE construit sur le modèle d’outre-Manche ;
• exiger l’ouverture de l’ensemble des marchés nationaux avec l’ambition affichée
de réduire l’étendue et les prérogatives du secteur public dans les pays de l’Union.
Ce sont ces objectifs qui vont être intégrés (en particulier par Peter Mandelson, négociateur britannique à l’époque) dans la plate-forme électorale commune néo-travailliste/SPD allemand pour les élections européennes de 1999. Cette campagne aux résultats très médiocres dans les deux pays a marqué à la fois un rapprochement entre les deux partis de « centre gauche » les plus puissants d’Europe et l’arrêt d’une tentative néo-travailliste de privilégier ses rapports avec la sociale-démocratie européenne. En effet, le rejet de ce programme ouvertement néo-libéral par une partie significative de l’électorat social-démocrate allemand a poussé les néo-travaillistes britanniques à réviser leur approche et à rechercher des amis plus fiables là où le néo-libéralisme n’effrayait pas, à savoir à droite et à l’extrême droite de l’échiquier politique européen. On voit ainsi émerger une troïka « modernisatrice » avec Aznar en Espagne, Berlusconi en Italie et Blair. Cette alliance-là s’avérera plus solide et plus durable que les amitiés sociales-démocrates de Blair et ne sera brisée que par le renversement inattendu d’Aznar après sa gestion de l’attentat terroriste de mars 2004.
Elle a formé, entre autres, le socle autour duquel se sont regroupés les pays européens soucieux de suivre les États-Unis lors de la deuxième guerre du Golfe. Cette guerre a d’ailleurs eu un impact paradoxal sur l’insertion européenne de Blair et des néo-
travaillistes : autant elle a creusé les différences entre la France et l’Allemagne d’un côté et le Royaume-Uni de l’autre (et de ce fait elle a détruit l’espoir britannique de briser le vieux couple dominateur au sein de l’Europe), autant elle a soudé la nouvelle alliance entre les dirigeants les plus conservateurs de la petite Europe et les dirigeants des « dix de Vilnius », ces « nouveaux membres » venant de l’Europe centrale et de l’Est. La plupart d’entre eux expriment, en effet, un soutien sans réserve au nouvel impérialisme américain « post-11 septembre » et un engouement néophyte pour l’économie de marché dans son incarnation la plus radicale. Ainsi le camp néo-libéral européen est sorti numériquement renforcé de l’intervention anglo-américaine en Irak à laquelle la plupart de ces pays ont apporté leur soutien militaire. Depuis la réélection de George W. Bush et les élections législatives en Irak, il semble que les divisions politiques provoquées par la guerre s’estompent, ouvrant ainsi de nouveaux horizons à la stratégie d’exportation du modèle néo-libéral préconisée par Blair. Sans aucun doute, le débat autour du traité constitutionnel européen de ce printemps 2005 sera l’occasion à la fois de consolider les amitiés forgées dans la fraternité guerrière pro-américaine et d’élargir cette alliance à de nouveaux partenaires. Que l’ensemble des partis de droite ainsi que le parti socialiste européen, sans parler des verts dont le leader européen, Daniel Cohn-Bendit, se rapproche de jour en jour des positions blairistes, aient apporté leur soutien à un traité qui aurait ravi l’initiateur du mouvement néo-libéral contemporain, Friedrich von Hayek – ce dernier rêvait d’inscrire les principes du libéralisme économique dans la constitution de tous les pays « libres » – voilà une perspective enthousiasmante pour ceux qui comme Blair croient encore à une Europe enfin définitivement libérale.

« Nous voulons une société qui célèbre la réussite des entrepreneurs de la même manière qu’elle célèbre celle des footballeurs. » Plate-forme électorale commune néo-travailliste/SPD pour les élections européennes
de 1999.
Dossier de presse
Laurent JEANNEAU
Libération, 05 août 2005
Bernard Duraud
L'Humanité, 03/06/2005
Marion Dumand
Politis n°850, 5 mai 2005
«Dans la droite lignée de Margaret Thatcher»
Keith Dixon est professeur de civilisation britannique à l’université Lumière-Lyon II. Spécialiste de l’histoire du néolibéralisme au Royaume-Uni, il vient de publier Un abécédaire du blairisme aux éditions du Croquant.

Depuis l’échec du référendum, Blair est-il devenu le repoussoir du PS ?

Le blairisme a encore des influences sur la gauche française. Tony Blair jouit de soutiens savants de la part d’intellectuels comme Zaki Laïdi, Monique Canto-Sperber ou encore Laurent Bouvet qui appellent à en finir avec le «surmoi marxiste» de la gauche. Jean-Marie Bockel est un cas presque caricatural, mais Delors ou Aubry offrent toujours un soutien, certes critique, à la «rénovation» blairiste.

Qu’est ce qui différencie le New Labour du PS ?

A la différence du PS, le blairisme ne fait pas partie de la social-démocratie, c’est plutôt un néolibéralisme de seconde génération qui s’inscrit dans la droite lignée de Margaret Thatcher. La spécificité française réside dans l’existence de courants à gauche du PS qui rendent la rencontre avec le néolibéralisme difficile. Au Royaume-Uni, le mode de scrutin majoritaire à un tour écrase les petits partis, il n’y a pas de forces à gauche des travaillistes. Rien n’empêche le PS de devenir blairiste, si ce n’est le réalisme politique. Il serait suicidaire pour la direction du PS ,après le rejet du traité européen, d’afficher une orientation plus libérale.

Quelle est l’influence du blairisme dans la gauche européenne ?

Tony Blair, qui se rêvait en «phare du XXIe siècle», a tenté cette rencontre avec la tradition sociale-démocrate européenne lors de son alliance avec le SPD allemand avant les européennes de 1999. Mais le SPD, affaibli électoralement par ce rapprochement, a pris ses distances. Depuis, Blair considère qu’il n’y a pas grand-chose à tirer du côté social-démocrate, enfoncé dans ses archaïsmes. Il préfère la carte des alliances à droite, avec Aznar ou Berlusconi. Le problème, c’est qu’aucun autre pays d’Europe n’a connu la révolution thatchérienne. Le parti néotravailliste, marqué sinon déterminé par cette révolution, n’habite plus le même univers conceptuel que ses frères européens.
Laurent JEANNEAU
Libération, 05 août 2005
La critique Libéralisme de deuxième génération
En ces temps post-référendaires, où il est de bon ton de disserter de la pertinence des modèles économiques et sociaux, et parmi eux du modèle britannique paré de toutes les vertus du « blairisme », voici un ouvrage décapant. Son auteur, lui-même britannique et professeur de civilisation britannique à l’université Lumière-Lyon-II, connaît son affaire pour avoir déjà livré plusieurs analyses, « brillantes » diraient nos amis anglais, des fondements idéologiques et des modes opératoires de la « révolution néolibérale » de l’ère Thatcher, puis de sa continuité, sous couleur de modernisation, par Anthony Blair. Avec cet abécédaire, Dixon joue de contradictions et de paradoxes, et poursuit chemin faisant sa fine prospection du « blairisme » qui, dit-il, en dépit de sa propre rhétorique, « n’a plus rien à voir avec la social-démocratie ». Il a non seulement rompu avec le keynésianisme, « prêt-à-penser économique » de la plupart des courants sociaux-démocrates depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, « mais il a surtout poursuivi, et dans certains cas, accéléré le travail de subversion et de démantèlement des institutions mises en place par les sociaux-démocrates britanniques après la guerre ». Ce qui est vrai de l’ensemble des institutions de l’État social britannique. Le blairisme n’est pas non plus « le thatchérisme en pantalon », et s’il reste un néolibéralisme, la définition retenue aujourd’hui est celle d’« un libéralisme de deuxième génération » combinant souplesse (réformes institutionnelles), voire progressisme (reconnaissance des minorités, égalité des sexes) et « une orthodoxie économique et sociale néo-libérale rigoureuse ». Sous sa version « troisième voie », conceptualisée par Anthony Giddens qui a donné consistance au projet « de transformation-destruction de la (vieille) gauche », le blairisme, avec la complicité de Bill Clinton et des nouveaux démocrates américains, avait tenté de construire une alliance « progressiste » pour tailler des croupières à l’Internationale socialiste. Cette stratégie internationale n’a pas eu l’effet escompté, poussant le « néo-travaillisme » vers des alliances de plus en plus marquées à droite (Berlusconi, Aznar, Bush). Même si avec la guerre en Irak le « blairisme » a pris du plomb dans l’aile, il n’est pas sans influence, notamment dans le champ politique français, et couvre un large spectre droite-gauche allant de Madelin à Cohn-Bendit en passant par Jacques Delors et Strauss-Kahn. Désormais, affirme Dixon, « le blairisme (cette volonté d’en finir avec ce que d’aucuns appellent le "surmoi marxiste" de la gauche et d’accepter les contraintes enthousiasmantes du marché) ne doit plus dire son nom. Mais il est bien là, tapi, entre autres dans les débats sur la nouvelle constitution européenne ». Dans cet abécédaire, il n’y a pas une lettre à jeter.
Bernard Duraud
L'Humanité, 03/06/2005
Entretien avec Keith Dixon
Peut-on voir dans le blairisme le nouveau visage de la sociale démocratie à l’européenne ?
Il me semble qu’au contraire, le blairisme marque une rupture avec la sociale démocratie britannique et européenne. C’est une forme de néo-libéralisme qui s’inscrit dans une filiation thatchérienne, ayant définitivement abandonné, par exemple, toute référence au keynésianisme et toute pratique visant à réduire les inégalités sociales. Margaret Thatcher a assuré l’essentiel de la transformation révolutionnaire de la société britannique dans le sens du néo-libéralisme. Tony Blair, depuis son arrivée au pouvoir en 1997, a consolidé et pacifié ces nouveaux rapports. Pour ce faire, il lui arrive d’avoir recours à une rhétorique progressiste. Rhétorique qui peut correspondre à une pratique sur des questions de société (défense de la parité, condamnation de l’homophobie), mais qui tourne à vide quand l’économie est en jeu. Cette même dichotomie se retrouve dans le Traité Constitutionnel Européen (TCE) : voilà un projet fondamentalement régressif qui manie parfois le verbe progressiste. D’ailleurs, les blairistes soutiennent ardemment le TCE. Peter Mandelson est ainsi intervenu publiquement, lors de la consultation interne du Parti Socialiste français, en appelant ses "nombreux amis socialistes" à voter oui.

Pourquoi la Constitution Européenne est-elle un enjeu blairiste ?
Parce que ce qu’elle préconise correspond assez bien à ce qui existe déjà en Grande Bretagne. Sont gravés dans ce texte une partie des principes qui aujourd’hui irriguent la gestion sociale et économique britannique. La libéralisation des services, par exemple, déjà bien avancée en Grande Bretagne, que Blair a toujours défendue. Pour mémoire, le Premier ministre britannique a soutenu publiquement la directive Bolkestein, expression radicale des principes du TCE.

Si Tony Blair est aussi proche de Margaret Thatcher, comment expliquer son attachement à l’Union Européenne ?
Je dirais que Blair est un optimiste, alors que Thatcher a fini par sombrer dans le pessimisme. Leurs visions de l’Europe ne s’opposent pas. Thatcher était en fait impatiente : les progrès dans le sens néo-libéral n’allaient pas assez vite. Du coup, surtout à partir de 1988, elle s’est détournée de l’Europe, qu’elle décrit en 2002 lors de son dernier discours politique, comme la "nouvelle Union Soviétique". Tony Blair croit encore à l’avenir néo-libéral de l’espace européen. Il a un sens de l’alliance que n’avait pas Thatcher et peut adapter sa stratégie. C’est ainsi qu’il a d’abord fait cause commune avec le SPD allemand pour les élections européennes de 1999. Mais les résultats ont été, dans les deux pays, catastrophiques. Blair s’est alors détourné de la sociale démocratie au profit d’alliés plus sûrs : Berlusconi et Aznar.

Comment expliquer l’échec d’alliance entre le SPD allemand et les nouveaux travaillistes britanniques ?
Parce que l’Allemagne n’a pas connu la transformation de la Grande Bretagne. Depuis qu’il a, en 1994, accédé à la tête du Parti Travailliste, Blair a réussi à disqualifier symboliquement sa gauche, à réécrire l’histoire de son parti en tenant la gauche pour responsable du déclin travailliste. Ainsi a-t-il pu s’emparer du discours de droite, à base de flexibilité, de privatisation, de libéralisation et d’hostilité envers les syndicats, si proches du thatchérisme. Mais en Allemagne, des courants sociaux-démocrates - la "vieille gauche" comme la nomme Blair - résistent encore à la vision néo-libérale.

Recommencerait-il la même erreur avec le Parti Socialiste français ?
Dans les relations entre les blairistes et le PS, il y a un avant et un après Jospin. Avant, les blairistes percevaient le PS, à bon ou à mauvais escient, comme le maillon faible de la "modernisation", comme une caricature de la vieille gauche. La défaite de Jospin leur a offert l’occasion de faire la leçon aux socialistes français, proposant l’expérience néo-travailliste comme modèle. Ils rejoignaient ainsi des critiques exprimées par des intellectuels socialistes, comme Zaki Laïdi et Laurent Bouvet, pressés d’en finir avec la gauche "archaïque". Voilà qui ouvre un nouvel espace de collaboration entre les blairistes et ceux, en France, qui suivent avec intérêt l’expérience néo-travailliste. Comme Laurent Fabius, avant le débat sur le TCE, et Dominique Strauss Kahn, qui fréquentent les milieux blairistes et participent aux séminaires de leur think tank, Policy Network. Maintenant se réunissent autour de Strauss Kahn et du oui "de gauche", des hommes politiques qui, à un degré ou à un autre, oeuvrent à une transformation à la Blair.

Le blairisme et la Constitution ne sont-ils les paradigmes d’un champ politique de plus en plus réduit ?
Oui, et c’est un danger réel. Inspirés par le néo-libéralisme, les deux partis britanniques dominants sont aujourd’hui d’accord sur le modèle économique et social. Le débat politique se déplace ainsi vers des questions de morale ou "de société", questions tout à fait importantes, mais qui sont actuellement instrumentalisées par les blairistes pour marquer leur différence avec leurs "adversaires" conservateurs. L’adoption de la Constitution européenne pourrait avoir les mêmes conséquences, mais dans un espace bien plus étendu : fermer le champ des possibles politiques. En France, une victoire du oui pourrait être perçue, et sans doute à juste titre, comme une victoire symbolique de la vision blairiste, celle qui souhaite la mise à mort de ce que certains appellent le "surmoi marxiste" de la gauche française, afin d’épouser les contours de la "modernité". Autrement dit du néo-libéralisme.
Marion Dumand
Politis n°850, 5 mai 2005
Réalisation : William Dodé