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Vers une Europe syndicale ?
Une enquête sur la Confédération européenne des syndicats
Parution : 29/09/2005
ISBN : 2914968108
Format papier : 160 pages (11 x 17,5 cm)
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La mondialisation des lieux d’exercice des pouvoirs économiques et financiers renforce les mécanismes de domination sociale, mais elle produit aussi une internationalisation des pratiques et des luttes syndicales.
À Bruxelles, la Confédération européenne des syndicats, créée en 1973 pour « représenter et promouvoir en commun les intérêts des travailleurs en Europe », réunit actuellement la quasi-totalité des syndicats européens. Au sein des entreprises multinationales, les comités d’entreprises européens composés de représentants des différents pays inventent progressivement ce que pourrait être une pratique syndicale européenne.
À partir d’une enquête auprès des syndicalistes engagés dans ces diverses institutions, cet ouvrage propose des éléments de réflexion sur les conditions sociales de possibilité d’un mouvement syndical européen et sur les obstacles à sa construction.

SUR LES ONDES
France culture - Emission « La suite dans les idées… » - Réinventer le syndicalisme (24 janvier 2006)
Comment mobiliser des forces capables d’opposer une Europe sociale à une Europe des banques et de la monnaie ? Quelles sont les instances susceptibles d’entreprendre ce travail de mobilisation ?
La Confédération européenne des syndicats est indéniablement la structure qui détient le plus de moyens organisationnels pour faire entendre le point de vue syndical à Bruxelles, et sa présence au sein des institutions européennes est à ce titre porteuse d’espoir. Les organisations de dirigeants, organisations patronales ou lobbies, ont toujours cherché à limiter les questions internationales à la sphère économique et financière et à reléguer le social au rang des questions « nationales » ou « locales ». Et pour cause : si les salariés ont besoin de réglementations transnationales afin de lutter contre les politiques de dumping social, les entreprises s’en passent aisément. Le travail mené par la CES pour élargir le champ des problèmes constitués comme « internationaux » s’inscrit dans la logique des luttes menées depuis le début du siècle par le syndicalisme international auprès des institutions internationales. Il porte le projet de faire reconnaître une autre définition de
l’espace international, qui ne soit pas réduit à un espace marchand, mais qui inclut les travailleurs et leurs droits.
Dans cette perspective on ne peut qu’adhérer aux grands objectifs de la CES qui revendique des normes européennes harmonisant par le haut les législations sociales nationales, se prononce pour la négociation de véritables conventions collectives européennes et demande un socle de garanties pour faire reculer l’exploitation des hommes.
Mais ce travail est très loin d’avoir abouti, et les jugements sur le bilan de la CES sont souvent sévères. Certes la CES est aujourd’hui un partenaire reconnu des autorités européennes, mais elle est aussi sommée d’en respecter les règles de bienséance. La CES est « informée » et « consultée » par la Commission sur un petit nombre de domaines sociaux, elle est engagée dans un « dialogue social » encadré et policé avec des « partenaires » patronaux. Et elle accepte en contrepartie (non sans protestations polies) d’avaliser des politiques européennes d’une tout autre portée, qui peuvent être en contradiction totale avec son programme social.
L’enquête auprès des syndicalistes européens montre bien le travail sur eux-mêmes que doivent accomplir les militants pour s’ajuster aux contraintes de l’univers européen et être acceptés dans un petit milieu qui fonctionne selon les règles de la cooptation. Les réussites de ce syndicalisme sont aussi ses limites. Il a certes construit une relative homogénéisation des comportements, des manières de penser et de travailler de syndicalistes issus d’organisations diverses, émanant de traditions nationales contrastées. Mais cette unification passe par l’intégration dans une culture administrative et technocratique spécifique, résultat de longues années de travail en commun avec des partenaires patronaux, des experts, des fonctionnaires de la Commission et d’autres professionnels de l’Europe et du dialogue social européen. Quand Emilio Gabaglio écrit : « Dans cette culture de partenariat, le processus en lui-même, c’est-à-dire négocier des accords pour négocier des accords, prévaut sur le contenu des accords. Pour s’affirmer et être reconnu comme acteur central, il faut produire des accords, à la limite quels qu’ils soient »94, on peut légitimement être perplexe et s’interroger sur l’utilité, pour les travailleurs d’Europe, d’une telle conception de la négociation. Et ce d’autant plus que, de son côté, l’UNICE, l’organisation patronale, ne se résout à signer des accords que quand elle craint que la Commission, le Conseil des ministres et le Parlement n’imposent des réglementations sociales plus contraignantes.
Si la CES est un outil d’unification et de regroupement des syndicats nationaux européens, elle est alors aussi un facteur de division. Elle met tout d’abord en concurrence des syndicats nationaux et, au-delà, des conceptions divergentes du syndicalisme. Les gros contributeurs de la CES, les syndicats allemands, scandinaves, britanniques ont une place centrale dans les instances dirigeantes. Les modèles syndicaux qui privilégient la négociation et la recherche de compromis sont indéniablement mieux ajustés aux contraintes de l’univers européen que les syndicalismes réputés plus « protestataires ». En outre, les hiérarchies entre les syndicats nationaux au sein de la CES reproduisent assez fidèlement celles des PIB. Les syndicats des pays européens les moins riches et les plus récemment entrés dans l’Union européenne, des pays de l’Est notamment, n’ont pour l’instant qu’une position périphérique dans les instances, alors même que ce sont les travailleurs de ces pays qui auraient le plus à gagner à une réelle solidarité syndicale transnationale.
Par ailleurs, le syndicalisme européen n’est pas sans effet sur les paysages syndicaux nationaux eux-mêmes. Dans les pays caractérisés par la division syndicale comme la France, la CES introduit un nouveau principe de concurrence entre les syndicats, contraints de se situer par rapport à l’Europe et qui se trouvent renforcés ou au contraire affaiblis en fonction de leur adéquation avec son mode de fonctionnement. Les questions européennes produisent enfin des tensions au sein même des organisations syndicales. Les syndicalistes européens qui s’acculturent progressivement à un nouvel espace de référence se trouvent souvent en porte-à-faux par rapport aux bases militantes et aux responsables locaux ou nationaux. On a constaté cette tension entre les « Européens » et leur appareil à partir d’une enquête portant plus spécifiquement sur les syndicalistes français. Mais tout porte à croire que ce décalage existe aussi (sous des formes différentes) dans d’autres pays. En Grande-Bretagne ou en Allemagne, les organisations confédérales (le TUC, le DGB) ne sont pas, comme en France, les instances les plus décisives dans la vie des organisations syndicales, ce sont des petites structures chargées essentiellement des questions internationales, faibles par rapport aux puissantes fédérations professionnelles qui ont des attributions importantes et incarnent la réalité du syndicalisme national95. Or la grosse organisation des métallurgistes allemands, IG Metall, s’est prononcée à plusieurs reprises pour une refondation politique et stratégique du syndicalisme européen, les puissantes fédérations britanniques des services publics ou des transports ont exprimé récemment une conception de l’Europe syndicale nettement plus offensive que celle de la direction du TUC. De toute évidence la CES a beau se présenter comme « la voix de 60 millions de travailleurs », de nombreux syndicalistes européens parlent d’une autre voix.
Le syndicalisme ne peut évidemment être un moteur de l’Europe sociale qu’à la condition qu’il ne se réduise pas à l’activité au sommet d’un petit nombre de spécialistes de la CES. Les fédérations syndicales européennes par branche, notamment le transport ou la métallurgie, ont un rôle à jouer dans l’organisation de résistances syndicales. Les mouvements européens de routiers, de dockers, de cheminots ont mis en scène de nouveaux réseaux militants. Les travailleurs des multinationales commencent à s’organiser au sein des comités d’entreprise européens, qui font émerger des solidarités transfrontalières. Les Comités syndicaux interrégionaux, qui organisent des liaisons syndicales dans les zones frontalières, constituent d’autres collectifs articulés aux réalités du terrain96. Certaines initiatives régionales ont beaucoup avancé : le « groupe de Doorn » réunit depuis 1997 des syndicats belges, néerlandais, luxembourgeois, allemands puis français qui cherchent à coordonner leurs revendications salariales et leurs négociations collectives pour éviter la mise en concurrence des salariés par les employeurs. L’engagement européen de nombreux responsables syndicaux de toute l’Europe, les connexions de plus en plus nombreuses avec les ONG ou le mouvement altermondialiste s’inscrivent dans ce processus de construction, par des biais et des canaux multiples, de réseaux transnationaux. Aux pessimistes qui font remarquer que ces mobilisations sont loin pour l’instant de retourner les rapports de domination dans la mondialisation, on pourrait répondre avec un fameux passage du Manifeste du parti communiste : « De temps en temps, les ouvriers triomphent ; mais c’est un triomphe éphémère. Le véritable résultat de leurs luttes est moins le succès immédiat que l’union de plus en plus large des travailleurs », dont les auteurs rappellent qu’elle est « sans cesse détruite par la concurrence que se font les ouvriers entre eux » et sans cesse renaissante97. Les solidarités européennes se construisent progressivement, à partir de luttes, d’échecs, de demivictoires et d’acquis fragiles, parce que ces mouvements construisent des réseaux relationnels, des habitudes de travail et de militantisme en commun.
Faut-il alors opposer un « syndicalisme d’en haut », purement institutionnel et cantonné à Bruxelles, et un « syndicalisme de terrain » qui produirait progressivement mais plus sûrement des résistances collectives à l’échelle européenne ? L’opposition est factice, comme l’est d’ailleurs celle entre « syndicalisme de négociation » et « syndicalisme de contestation » : les conquêtes syndicales ont toujours été obtenues par la combinaison de ces deux dimensions fondatrices du syndicalisme98. La CES ne s’oppose pas aux structures militantes, ne serait-ce que pour des raisons organisationnelles. Pour reprendre les exemples précédents, les fédérations syndicales européennes, les comités syndicaux régionaux, les syndicats du groupe de Doorn sont aussi membres de la CES. Les comités d’entreprise européens résultent d’une directive qui doit beaucoup à la présence syndicale à Bruxelles et leur fonctionnement repose sur l’aide de la CES et des institutions européennes. Une partie de plus en plus importante de l’activité de la CES est liée au travail de diffusion du syndicalisme européen dans des lieux plus diversifiés et, en particulier, au sein des entreprises.
La CES a connu des changements importants ces dernières années, ne serait-ce que du fait de la diversification à la fois géographique et syndicale de son recrutement. Cette extension transforme le fonctionnement de l’institution qui n’est plus aussi consensuelle qu’à ses débuts : la CES connaît aujourd’hui des débats et des controverses internes, qui ne peuvent qu’aller dans le sens d’une repolitisation.
De ce point de vue, les tensions et divisions produites par l’européanisation des syndicats nationaux ont leurs vertus. L’ouverture sur d’autres définitions du syndicalisme permet d’échapper aux routines et aux formes de pensées qui enferment dans le cadre de la nation, rendant possible une rupture avec les particularismes nationaux voire nationalistes des traditions syndicales. Cette internationalisation progressive des manières de penser et d’agir des syndicalistes est sans doute un des résultats les plus importants du syndicalisme européen, dans la mesure où c’est sur cette conversion que reposent les conditions d’un ancrage plus effectif des solidarités européennes dans les pratiques syndicales.
La situation des syndicalistes européens éclaire ainsi une diversification possible des filières d’accès aux espaces internationaux. Si la diversité des langues, l’hétérogénéité des schèmes de référence et d’identification des travailleurs européens font souvent obstacle à la construction de réseaux de solidarité, les militants apprennent à mobiliser des savoir-faire dont la légitimité tient justement à leurs conditions sociales d’acquisition, éloignées de celles des classes supérieures. Le recours aux travailleurs immigrés, aux frontaliers, la reconversion des militants internationaux, la requalification de filières socialement disqualifiées sont des formes de « bricolages » qui apparaissent particulièrement prometteurs pour la construction d’une Europe syndicale. Sous certaines conditions, et grâce notamment aux dispositifs législatifs européens, il n’est pas exclu que les entreprises multinationales contribuent indirectement à la formation et à la mobilisation de ces ressources militantes.
Progressivement, se forge ainsi un ensemble de dispositifs, dispersés et disparates, fragiles face à la puissance de la mondialisation économique et financière et pourtant essentiels dans la construction d’un nouvel internationalisme. L’Europe ouvre des possibilités juridiques et politiques nouvelles dont les syndicats doivent se saisir, comme d’ailleurs les autres acteurs du mouvement social99. La force pratique et symbolique que confère l’inscription internationale peut être mobilisée dans les conflits européens, comme dans les conflits avec les patrons les plus « locaux ». La CES n’est pas en tant que telle une organisation militante, mais les militants peuvent se l’approprier ; elle rend possible la formation progressive de dispositions internationales et internationalistes au sein des syndicats.
Certes la CES n’émane pas d’un mouvement européen qui lui préexisterait. Mais l’histoire enseigne que les mouvements collectifs ne naissent pas du vide. Le caractère balbutiant du mouvement social européen reflète celui de l’espace social et institutionnel européen lui-même. Le partage des mêmes idées, l’existence d’intérêts communs (qui sont d’ailleurs loin d’être immédiats ou du moins immédiatement perçus) n’ont jamais suffi à eux seuls à susciter la formation de groupes sociaux durables et durablement mobilisés. On est ici ramené à la question de la formation des collectifs et des conditions sociales de leur cohésion. Pour qu’il y ait sentiment d’appartenance à une même classe ou à un même groupe, pour que s’établissent des liens effectifs, il faut un minimum d’institutions unificatrices, il faut qu’il y ait un début de vie collective commune. Pour qu’une mobilisation collective soit possible, il faut avoir le même espace de référence, il faut pouvoir se réclamer des mêmes droits, il faut quelquefois aussi avoir les mêmes ennemis. Et ce n’est sans doute pas le moindre service que les institutions européennes peuvent rendre au mouvement social européen.

Notes :
94. Emilio Gabaglio, Qu’est-ce que la CES ?, op. cit., pp. 51-52.
95. Jean-Marie Pernot, « Trente ans de Confédération européenne des syndicats » dans Les Cahiers de l’Institut CGT d’histoire sociale, n° 90, juin 2004.
96. Les 38 comités syndicaux interrégionaux, mis en place à partir de 1976, doivent favoriser la coopération syndicale dans les zones frontalières où les échanges économiques sont importants. cf. Jean-Claude Prince, Le Défi de l’eurosyndicalisme. Les comités interrégionaux en Europe, Genève, Ed. CJE, 1996.
97. Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Paris, Éditions
sociales, 1976, pp. 42-43.
98. Pierre Bourdieu, « Pour un mouvement social européen », Le Monde diplomatique, juin 1999.
99. Voir à ce sujet le dossier « Europe : le passage obligé », Vacarme, n° 23, avril 2003.
Dossier de presse
Marie Cartier
liens-socio.org, 30/03/2006
Jean Birnbaum
Le Monde des Livres, 10/11/2005
Corinne Gobin
Le Monde diplomatique, Novembre 2005
Jean Magniadas
L'Humanité, 03/10/2005
J. M.
L'Humanité, 03/09/2005

Alors que la « mondialisation » est souvent perçue comme un ensemble de forces abstraites s’imposant aux sociétés nationales, A-C. Wagner envisage ce processus en termes de rapports sociaux : après avoir étudié dans un précédent ouvrage l’internationalisation des élites dirigeantes et du pouvoir économique et financier, elle s’est intéressée au syndicalisme européen. Comment fonctionne-t-il et pour quels résultats ? Tout autant que l’Europe politique, l’Europe syndicale est mal connue et souvent décriée. Cet ouvrage met de côté les débats idéologiques et les jugements de valeur pour observer ce que sont les institutions syndicales européennes, qui sont leurs acteurs et ce qu’ils font et notamment comment ils s’efforcent de surmonter ces obstacles à la construction d’une solidarité transnationale que sont la diversité des langues et des cultures syndicales mais aussi la concurrence par rapport à l’emploi entre salariés de divers pays.

L’enquête de terrain, menée dans plusieurs sites (sièges des confédérations et fédérations syndicales françaises, Confédération européenne des syndicats à Bruxelles, locaux syndicaux d’entreprises, manifestations européennes) combine entretiens approfondis avec des syndicalistes et observation directe (réunions internationales, sessions de travail, séances de formation syndicale sur l’Europe). Ce dispositif permet d’objectiver les spécificités du travail syndical européen (contraintes et marges de manœuvre, trajectoires des acteurs, ressources mobilisées, modes d’action) et de comprendre la genèse des critiques dont il fait l’objet.

Depuis sa création en 1973, la Confédération européenne des syndicats, en partie financée par la Commission Européenne, a pour mission de représenter les intérêts des travailleurs dans l’élaboration de la politique sociale européenne. Elle a ainsi contribué à faire intégrer la Charte des droits fondamentaux au projet de traité constitutionnel européen. Mais comme il s’agit d’un domaine dans lequel l’Union Européenne n’a que peu de prérogatives, la CES est un « partenaire social » aux moyens d’action par définition limités. Le syndicalisme européen par exemple ne peut pas intervenir dans le domaine des rémunérations qui reste du ressort des Etats. Située à Bruxelles, dans un bâtiment dont le décor aseptisé fait peu de place aux affiches militantes, la CES organise des réunions auxquelles le recours à des interprètes professionnels comme la recherche systématique du consensus impriment une tonalité diplomatique et un rythme très lent.

C’est avec cet univers déroutant que des militants d’expérience et de confiance, mandatés pour représenter leur organisation dans les instances européennes, doivent se familiariser. Alors que les élites sont préparées à maîtriser cet espace international, ces syndicalistes ne deviennent européens qu’au prix d’un patient travail sur soi : apprentissage des codes des institutions européennes mais aussi des spécificités nationales en matière de relations professionnelles, acquisition de compétences linguistiques, développement de liens par delà les diverses centrales d’appartenance, mise à distance des catégories de pensée et d’action nationales. Les dispositions internationales qu’ils acquièrent progressivement sont différentes de celles des dirigeants internationaux. Les langues sont apprises de façon autodidacte et la familiarité avec d’autres cultures se nourrit de l’expérience de l’immigration, de l’exil politique ou encore d’une pratique professionnelle de la mobilité géographique. Mais les réussites de ce travail syndical européen en constituent aussi les limites. Ainsi, des ressources militantes internationales comme la capacité à s’inscrire dans une relation d’égalité avec les dirigeants ou la capacité à relativiser la concurrence intersyndicale éveillent dans les appareils nationaux suspicion et critiques envers le « tourisme syndical » et les « syndicalistes institutionnels », « trop proches de la direction ».

Dans la confrontation entre pays inégalement riches et entre syndicats dont la force et la légitimité se mesurent de façon différente (faible en nombre d’adhérents, le syndicalisme français revendique sa force militante et combative), s’affirme la prééminence du syndicalisme allemand et d’un modèle syndical privilégiant la coopération avec le patronat et le pouvoir politique, et l’expertise en lien avec la technicité croissante du travail syndical européen. Aux côtés des syndicalistes issus des appareils militants, plutôt des hommes aux environs de la cinquantaine et d’origine populaire, apparaissent de plus en plus de jeunes experts (souvent des femmes issues des classes moyennes intellectuelles), recrutés pour leurs compétences universitaires. A l’opposé de cette tendance à la professionnalisation du syndicalisme européen, les Comités d’entreprise européens institués par une directive communautaire de 1994 ont entraîné l’accroissement du nombre de syndicalistes conduits à participer aux activités européennes alors même qu’ils n’en avaient guère l’expérience.

Les Comités d’entreprise européens donnent à voir tout à la fois l’ampleur des obstacles que doit surmonter le mouvement syndical européen et les ressources nouvelles dont il peut se saisir. L’internationalisation de l’économie a renforcé les rapports de domination dans les entreprises et ces institutions, destinées à permettre l’information et la consultation des salariés à l’échelle européenne, ont souvent été captées par les directions. Fragilisés par les difficultés de communication entre des délégués ne parlant pas la même langue et n’ayant pas les mêmes pratiques de représentation des salariés (la notion même d’“information et consultation” ne signifie pas la même chose d’un pays à l’autre) et par la méfiance entre des salariés qui se sentent en concurrence par rapport à l’emploi, les comités d’entreprise européens ont souvent vu leur rôle réduit à celui d’une simple “chambre d’enregistrement” des stratégies patronales. Raillées pour le faste dont on y entoure les syndicalistes au point de les empêcher de faire leur travail, ces institutions suscitent tout particulièrement la méfiance des syndicalistes français à cause de leurs prérogatives peu claires, mais aussi parce qu’elles heurtent le schème profondément ancré de la division syndicale en obligeant par exemple les différentes centrales à coopérer pour désigner un seul et même représentant français. Cependant, les comités d’entreprise européens illustrent aussi la possible appropriation militante des instances européennes. Ils permettent en effet l’activation des ressources liées à l’immigration. On peut citer le cas de ce militant de la CGT d’origine portugaise contacté par le secrétaire du comité d’entreprise européen d’un grand groupe afin d’aider à trouver un délégué portugais plus “fiable” que le non syndiqué que la direction cherche à imposer. Ils favorisent surtout la création de nouveaux liens de sociabilité et de solidarité internationale. La participation à ces réseaux peut conférer une autorité nouvelle face aux patrons locaux comme ouvrir l’accès à de nouvelles sources d’information. Elle rend surtout possible des mobilisations internationales qui, sans les institutions européennes, ou plus précisément, sans l’appropriation militante de ces institutions, seraient restées improbables. Les grèves et manifestations européennes organisées suite à l’annonce de la fermeture de Renault-Vilvorde en 1997 en ont donné l’exemple,

Analyse nuancée d’institutions européennes d’autant plus critiquées qu’elles sont peu familières, cet ouvrage propose une sociologie du syndicalisme européen qui évite la dénonciation comme la célébration. Mettant au jour avec finesse les nouvelles ressources militantes internationales qu’élaborent progressivement les syndicalistes européens, il attire en même temps l’attention sur les processus qui, tels la professionnalisation des acteurs de la Confédération européenne des syndicats ou les usages patronaux des Comités d’entreprise européens tendent à couper ce syndicalisme de ceux dont il est censé défendre les intérêts. L’élargissement de l’enquête centrée sur des syndicalistes français à des syndicalistes d’autres pays permettrait sans doute d’étayer encore davantage cette remise en cause des cadres de pensée nationaux, qui est un des principaux apports du syndicalisme européen comme de ce livre.

Marie Cartier est maître de conférences à l’Université de Nantes. Elle est l’auteure de Les facteurs et leur tournée. Un service public au quotidien (La Découverte, 2003).

Marie Cartier
liens-socio.org, 30/03/2006
Tous ensemble, par-delà les frontières nationales
L’Europe est comme un vélo : si elle n’avance pas, elle tombe. Après le rejet du traité constitutionnel, la tentation était grande de reprendre ce mot de Paul-Henri Spaak, l’un des pionniers du processus d’intégration, et d’envisager la période actuelle comme celle d’un reflux inexorable. Mais une tout autre lecture est possible, ainsi qu’en témoigne par exemple l’essai de Renaud Dehousse, dont le propos est loin d’être aussi alarmiste que son titre ne le laisserait penser. Dans La Fin de l’Europe (Flammarion, 192 p., 17 euros), il souligne que l’intensité des débats référendaires a, au contraire, "révélé une réelle volonté d’appropriation des enjeux européens" et du même coup l’urgence d’une "révolution démocratique" capable de faire émerger pour de bon un véritable espace public transnational (voir "Le Monde Economie" du 8 novembre).
Or si celui-ci demeure encore embryonnaire, il est déjà assez vivace, toutefois, pour qu’on puisse en étudier précisément certaines manifestations. En ce sens, l’enquête menée par Anne-Catherine Wagner au coeur de la Confédération européenne des syndicats (CES) est d’autant plus passionnante qu’elle permet de rencontrer des militants souvent issus d’un monde ouvrier dont toutes les études montrent qu’il a massivement rejeté le projet de Constitution, mais qui ont dû pourtant apprendre à se familiariser avec les codes des institutions communautaires.

L’auteur les a suivis, dans les stages de formation ou dans les "euro-manifs", mais surtout à Bruxelles, au siège de la CES, situé en plein quartier des affaires. Elle décrit le "choc" que représente, pour ces syndicalistes, le premier contact avec un univers cossu où des hôtesses en uniforme bleu marine les orientent vers de somptueuses salles de conférence. Là, les "séminaires" se déroulent selon un protocole très formel, tandis que la pratique des traductions simultanées et le ton feutré des interprètes désamorcent toute velléité polémique chez les intervenants : "Ce qui étonne un peu, au début, c’est qu’on dirait que ça ne commence jamais", constate un cégétiste de la fédération des transports.

Naguère auteur d’un ouvrage consacré aux Nouvelles Elites de la mondialisation (PUF, 1998), Anne-Catherine Wagner dresse cette fois le portrait d’une internationale syndicale "bien distincte de celle des affaires", et dont elle marque les limites comme les contradictions. A commencer bien sûr par la prégnance des égoïsmes nationaux : "Il ne faut pas se raconter des histoires. C’est plus facile de faire une collecte pour le Nicaragua que de demander aux gens de se battre pour l’emploi des camarades polonais", admet une militante de la CGT. L’hétérogénéité des pratiques militantes, ensuite : aux Allemands ou aux Danois qui raillent la division et la faiblesse des syndicats français, ces derniers rétorquent qu’ils préfèrent des équipes minoritaires mais combatives à des organisations puissantes et systématiquement portées au "compromis".

Une autre difficulté réside dans le recrutement des syndicalistes envoyés à Bruxelles. Ceux-ci doivent être à la fois des militants fiables et des experts compétents, capables d’assimiler des dossiers complexes et de parler plusieurs langues. Si certains acceptent de prendre sur eux et de "se remettre à travailler les cassettes", le soir, après leur journée de travail, l’expérience linguistique n’en donne pas moins l’avantage aux immigrés et aux exilés politiques. Comme au temps des premières internationales ouvrières, ceux-là sont donc nombreux à participer au "boulot Europe", à l’instar des dockers ou des cheminots, coutumiers des contacts transfrontaliers.

"SYNDICALISTES DE SALONS"

Déjà transplantés dans un univers dont ils ignorent les rituels, ces militants se retrouvent également en situation de concurrence avec de jeunes universitaires sans réelle légitimité politique, mais que leur syndicat recrute en raison de compétences spécifiques leur permettant de surmonter la technicité croissante des procédures. Lorsqu’ils parviennent néanmoins à s’entendre avec ces assistants spécialisés "qui sortent des mêmes écoles que les patrons", les ouvriers expédiés à la CES doivent encore affronter les sarcasmes de leurs "camarades" locaux, qui les suspectent d’avoir déserté le "terrain" et de s’être métamorphosés en "syndicalistes de salons", voire en "touristes" ! Sans aller jusque-là, c’est bel et bien un milieu cosmopolite original, fait d’amitiés et de fidélités renouvelées, qui est né au sein du monde syndical européen. Un nouvel espace de références où les anciens cadres d’organisation et de pensée se trouvent chamboulés.

A partir de l’exemple des "comités d’entreprise européens" et de la grève Renault-Vilvoorde de 1997, Anne-Catherine Wagner montre comment les institutions bruxelloises ont fait l’objet d’un authentique travail d’appropriation collective, les syndicalistes ayant appris à mobiliser les normes et les principes d’un système communautaire qu’ils ont fait leur, afin de déployer leurs luttes par-delà les clivages nationaux, comme l’atteste un représentant de la fédération agricole de Force ouvrière : "Je crois que si on veut faire passer l’idée européenne, il faut faire participer le plus de monde possible aux questions européennes. Ça ne doit surtout pas être une question de spécialiste qui va d’aéroport en aéroport"...
Jean Birnbaum
Le Monde des Livres, 10/11/2005
Les syndicats nationaux sont obligés d’investir l’espace européen pour tenter d’y développer des outils collectifs de résistance aux politiques de libre-échange dont leurs propres gouvernements, réunis en Conseil, sont les principaux promoteurs.
La lente et difficile construction de cet euro-syndicalisme est examinée ici à la lumière de très nombreux et passionnants témoignages recueillis auprès de militants syndicaux, pour la plupart français, disposant d’un mandat à l’échelle de l’Union. À les écouter, on mesure l’ampleur des obstacles à surmonter pour donner corps aux "Tous ensemble" scandés par les euro-manifestations. Ce livre parle de chocs : entre l’ambiance feutrée et consensuelle des réunions syndicales européennes – où ovationner les autorités de la Commission ou des dirigeants de multinationales n’est pas chose rare – et les pratiques de conflictualité de beaucoup de pays ; entre un syndicalisme de "promus" – l’espace européen renforce le poids des experts – et un syndicalisme d’"élus" ; entre l’apprentissage d’un mode être et de penser européen et les savoir-faire militants nationaux.

Cette confrontation fait cependant émerger une pratique syndicale transnationale qui cherche à mobiliser autrement les outils fournis par l’intégration européenne.
Corinne Gobin
Le Monde diplomatique, Novembre 2005
L’émergence syndicale européenne
Sociologie. Une enquête sur la Confédération européenne des syndicats interroge les conditions socio-historiques du développement de l’organisation des salariés en Europe.

Créée en 1973, la Confédération européenne des syndicats (CES) regroupe la quasi-totalité des syndicats d’Europe et représente les salariés auprès des institutions communautaires. En France, la CGT, Force ouvrière et la CFDT en sont membres. Elle est encore peu connue du grand public. Un tel ouvrage est donc, a priori, bienvenu. Sociologue, l’auteure montre que la mondialisation actuelle doit être étudiée en termes de rapports sociaux, qu’elle accroît l’écart entre les acteurs sociaux et les classes populaires, éloignées des centres de décision. Les clivages de classes sont visibles dans les sondages d’opinion et confirmés par les résultats des récents référendums sur le projet de constitution européenne, rejeté en France et aux Pays-Bas.

L’enquête entend tenir compte de ces données fondamentales pour interroger le processus d’internationalisation des mouvements de travailleurs, en tant que réaction contre les pratiques patronales de mise en concurrence des ouvriers. Réaction qui a derrière elle une longue histoire qu’exprime, très tôt, la création des Internationales ouvrières et, dans certaines activités économiques déjà fortement internationalisées, d’organisations de liaison.

L’auteure rappelle, forcément rapidement, les objectifs de la CES. En tête vient le plein-emploi. Ce qui est classique, mais mériterait sans doute d’être approfondi dans sa définition et ses liens avec la formation. La Charte européenne des droits sociaux a été au coeur des activités de la CES. Sa vision de l’Europe l’a conduite à appeler à l’adoption de la constitution européenne, repoussée par certaines centrales affiliées, telles la CGT et Force ouvrière, et par de nombreux syndicalistes de gauche membres d’autres centrales affiliées à la CES.

L’enquête ne cache pas les critiques souvent sévères qui s’élèvent contre certaines positions de la CES, ni que son histoire la rattache à la CISL (Internationale syndicale marquée à sa création par la guerre froide et l’anticommunisme). Cependant, si la CES s’est ouverte aux syndicats chrétiens, puis aux syndicats qui en Europe se réclament de la lutte de classes, l’auteure souligne que les courants sociaux-démocrates et chrétiens continuent de marquer fortement ses orientations. Ce qui se reflète dans sa conception des relations sociales.

Devant les restructurations du capital, le durcissement des politiques patronales, les attaques gouvernementales contre les acquis sociaux et le rôle joué par les institutions de Bruxelles, la nécessité d’une organisation européenne unitaire des syndicats capable de mobiliser pleinement la puissance sociale des travailleurs d’Europe ne peut être niée sérieusement. C’est aussi poser la nécessité d’une orientation combative d’une capacité créatrice au-delà du rôle de « partenaire social » européen, prenant en charge l’économie, l’environnement et les droits sociaux. Avec beaucoup de finesse, l’auteure analyse le rôle, les problèmes et les réactions des militants chargés de responsabilités européennes et confrontés à des modèles syndicaux contrastés et à la technocratie institutionnelle de Bruxelles.

L’auteure sait quitter les « sommets » européens pour étudier les comités d’entreprise européens dans lesquels elle voit la possibilité - pour autant qu’ils conquièrent plus de pouvoirs et de moyens - de faire émerger un syndicalisme européen de terrain. Souhaitons, sur le sujet syndical, d’autres ouvrages ayant la même pertinence.
Jean Magniadas
L'Humanité, 03/10/2005
L’enquête interroge le processus d’internationalisation des mouvements de travailleurs, en tant que réaction contre les pratiques patronales de mises en concurrence des ouvriers. La CES s’est progressivement ouverte aux syndicats qui, en Europe, se réclament de la lutte des classes même si les courants sociaux-démocrates et chrétiens continuent de marquer fortement ses orientations. Au-delà du rôle de « partenaire social », s’affirme la nécessité d’une organisation capable de mobiliser pleinement la puissance sociale des travailleurs d’Europe. L’auteure analyse le rôle, les problèmes et les réactions des militants chargés de responsabilités européennes, confrontés à des modèles syndicaux contrastés et à la technocratie institutionnelle de Bruxelles.
J. M.
L'Humanité, 03/09/2005
Réalisation : William Dodé