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Développement insoutenable
Pour une conscience écologique et sociale
Préface de Marie-Dominique Perrot, professeur à l’Institut universitaire d’études du développement, à Genève
Parution : 15/12/2003
ISBN : 2914968027
Format papier : 256 pages (11 x 17,5 cm)
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Dernier cri du credo économique, le développement durable est sur toutes les lèvres. Tout le monde ne jure plus que par lui, l’économiquement correct, dans un consensus qui devrait pourtant nous alarmer. Si personne n’échappe au développement, c’est que l’Occident s’est permis d’embarquer sans crier gare le reste du monde dans sa croisière aberrante, la croissance économique à tout prix, sans se soucier des lendemains – qu’il est loin de faire chanter, sinon pour quelques rares privilégiés. Devrions-nous laisser compromettre ainsi l’avenir de la planète pour que certains puissent assurer impunément leur délire de maîtrise de la nature et assouvir les désirs de leur gigantesque ego économique ? Il n’y a de durable que la folie de cette fuite en avant, à moins de redresser au plus tôt la barre et de remettre l’économie à sa place réelle, juste et responsable, dans un projet viable pour l’homme, tous les hommes, et leur environnement.
Nous nous faisons tous une idée plus ou moins précise de ce qu’est un pays « développé ». Ce terme renvoie au concept et au projet plus flous de « développement », celui-là même qu’on tente aujourd’hui de rendre « durable ». Une chose est sûre, c’est qu’au-delà de ses représentations multiples et contradictoires, cette notion relève d’un imaginaire collectif unanimement partagé : celui du progrès. Cet essai se propose d’interroger cette évidence. Pour éviter tout malentendu, il est sage de prendre quelques précautions lorsque l’on aborde la question du développement. En effet il est impératif de définir ce que l’on privilégie pour l’appréhender : ce qu’il devrait être (donc ce que l’on en espère), ou bien ce qu’il a été et ce qu’il est aujourd’hui (tel que l’on peut l’observer). La difficulté réside dans le fait que l’on oscille sans cesse entre ces deux optiques. Tantôt on parle d’un projet légitime d’émancipation et de prospérité universelles, tantôt on parle des pratiques qui reflètent les intérêts des acteurs en présence tout en produisant néanmoins des résultats contraires à la croyance dont elles se réclament. La confusion entre ces deux niveaux peut faire passer instantanément de la solution au problème, de l’espoir à la réalité. Ici notre approche critique du développement visera à déterminer ce qu’il est effectivement, en se méfiant des a priori qui nous feraient tenir pour acquis son bien-fondé ou alors, à l’inverse, nous conduiraient à l’accabler systématiquement de tous les maux.
Cependant, au sein même de la critique du développement, tel qu’il a été mis en pratique jusqu’à présent et dont on peut faire le bilan, on distingue deux approches. Certains, les plus nombreux, critiquent le « mal-développement », c’est-à-dire uniquement la (mauvaise) manière de mettre en œuvre le développement, sans jamais s’interroger sur son bien-fondé tant il leur semble évident. D’autres remettent en cause le développement lui-même, tant il leur paraît entrer en totale contradiction avec les espérances qu’il nourrit. Cette seconde approche ne pose pas comme évidente, inéluctable, naturelle et universelle sa nécessité pour promouvoir le bien-être des hommes (volonté commune aux deux approches) : elle insiste sur le fait que ce projet repose sur une construction sociale qui trouve ses origines dans une histoire et une culture particulières.
D’emblée, nous tenons à préciser que notre analyse relève de la seconde approche. Pour autant, cet avertissement ne signifie pas qu’elle s’inscrive dans une logique partisane et idéologique : il s’agit plutôt de dissiper tout de suite la prétention qu’un tel travail puisse être objectif. Car il faut bien admettre que les faits et les objets sont inévitablement consultés à partir des propres représentations de leur observateur ; négliger cet aspect et prétendre à une pseudo neutralité scientifique nous ferait au contraire nous éloigner davantage de toute objectivité. Dans cette perspective, on choisira pour deux raisons de se démarquer d’une science économique « pure » : premièrement, nous préférons faire de l’économie politique, ce qui présente l’avantage de ne pas faire croire à l’existence de prétendues lois naturelles que la science se bornerait à découvrir en se permettant d’écarter toute considération politique et éthique ; deuxièmement, il convient de décloisonner les sciences en adoptant une démarche transdisciplinaire. Car envisager le développement exclusivement du point de vue de la science économique reviendrait à nier sa nature même : en effet, analyser un phénomène aussi complexe requiert, au-delà de l’économie, la mobilisation d’éléments divers relevant de l’histoire, de la sociologie, de l’écologie, de la philosophie (morale et politique), de l’anthropologie, de l’ethnologie, de la démographie… à défaut desquels on s’enfermerait dans une vision extrêmement réductrice.
Ici, notre but sera de dégager la spécificité du processus de développement, ce projet qui, depuis deux siècles environ, mobilise consciemment ou inconsciemment le monde occidental et qui, depuis une cinquantaine d’années, a entraîné dans son sillage la quasi-totalité de la population mondiale. Avant d’aller plus loin, précisons que si notre analyse s’intéresse exclusivement à l’économie capitaliste de marché en éludant la question du socialisme, c’est qu’en dépit de la traditionnelle opposition entre ces deux organisations socio-économiques, nous les considérons comme étant historiquement les deux variantes idéologiques d’un même projet, celui du développement des forces productives censé favoriser la marche de l’humanité vers le progrès. Or, après s’être vivifiée sur ce thème dans une compétition acharnée avec sa concurrente de l’Est, l’économie capitaliste de marché s’est aujourd’hui imposée comme étant le moyen de réaliser l’épanouissement et l’émancipation des peuples et des individus.
Lorsque l’on cherche à déterminer ce que recouvre le développement – en termes de rapports sociaux et de rapport à la nature –, on se rend compte qu’un tel projet n’est pas aussi neutre qu’il le voudrait : il relève d’une conception du monde et de présupposés théoriques tout à fait particuliers, dont le bien-fondé et les implications sont éminemment discutables. En outre, s’il s’avère trahir ses promesses en virant au cauchemar social et/ou écologique, comment ne pas s’interroger sur les conditions permettant la mise en œuvre de logiques plus soutenables ?
Aussi montrerons-nous qu’en dépit des diverses significations dont il a pu être investi, le développement n’est autre qu’un projet historique et culturel particulier dont les bases ont été jetées par l’économie dominante dite « classique » et dont l’aboutissement semble être la marchandisation du monde. Nous montrerons parallèlement que, somme toute, les progrès qu’il met en avant sont très relatifs en regard du nombre effectif de personnes qui, à l’échelle mondiale, peuvent réellement prétendre y accéder, sans négliger d’insister sur la gravité sans précédents des problèmes écologiques générés. Face à ces progrès qui finalement n’en sont pas, il est crucial que toute alternative de soutenabilité écologique et sociale s’élabore en dehors de la « matrice idéologique » du développement occidental, cet imaginaire économique et culturel particulier et contestable. C’est dans cette perspective que nous explorerons des propositions remettant l’économique et la technique à leur place – celle des moyens au service de l’homme et non l’inverse –, le tout sans compromettre l’existence du milieu naturel qui supporte l’ensemble des activités humaines.
Réalisation : William Dodé